A Seattle, le «match de la pride» dit «fuck Trump»
La ville se prépare à accueillir un match pour célébrer la cause LGBT +, si importante dans cet îlot démocrate, à l’occasion de la rencontre Egypte-Iran. Une initiative qui ne fait pas que des heureux.
26 Jun 2026 - Libération
Marie Thimonnier Envoyée spéciale à Seattle
Dans le quartier de Capitol Hill à Seattle, les drapeaux arc-en-ciel habillent les passages piétons, les devantures des cafés, des restaurants et des commerces à chaque coin de rue. Les banderoles «happy pride» côtoient les messages politiques sur les murs des immeubles : «Non au sexisme, au racisme, au validisme, à l’homophobie, à la transphobie ou à toute forme de haine», «ICE interdite», en référence à la police de l’immigration qui sévit aux EtatsUnis depuis le retour au pouvoir de Donald Trump. «On est dans une bulle d’amour et de respect qui devient très rare dans notre pays», souffle Wazhma, propriétaire d’une petite boutique colorée sur Pike Street.
Une «bulle» qu’a voulu partager aux yeux de la planète le comité d’organisation de la Coupe du monde de Seattle en planifiant un «match des fiertés» au stade Lumen Field. L’objectif : célébrer et promouvoir la cause LGBT+, qui tient traditionnellement sa marche des fiertés le dernier dimanche du mois de juin, en commémoration des émeutes de Stonewall. Par un curieux hasard de calendrier, c’est tombé sur la rencontre entre l’Egypte et l’Iran. Deux pays où l’homosexualité est passible d’emprisonnement, voire de pendaison dans la république islamique. Malgré les tentatives des fédérations nationales de s’opposer à ce match, dont on ignore encore comment la dimension «pride» apparaîtra dans l’enceinte du stade, la ville a maintenu les festivités coûte que coûte.
Bastion. «Nous y voyons une occasion de montrer de manière authentique qui nous sommes. Chaque ville hôte a sa propre culture et sa propre personnalité. C’est la nôtre, et nous sommes ravis de la partager avec le monde entier», s’efforçait de rappeler Hedda McLendon à deux jours de l’événement. La chargée d’héritage du comité d’organisation de Seattle affirme toutefois que la ville ne veut envoyer «aucun message en particulier à un pays ou une organisation». En opposition, une pétition de CitizenGo, un groupe ultraconservateur chrétien, opposé au mariage homosexuel et menant des campagnes contre «l’idéologie de genre», circulait encore sur les réseaux sociaux ces derniers jours. Intitulée «Chassons l’idéologie LGBT de la Coupe du monde de la Fifa !», elle avait recueilli près de 124 000 signatures à l’heure où on écrit ces lignes.
Devant un bar du quartier historiquement queer, Stevie et deux amies flânent en fin de journée. Selon elles, il ne faut pas s’arrêter à ces intimidations : «Si ça permet de dire “fuck” à Trump et ses amis du foot[entendre la Fifa, ndlr], quand ils verront des drapeaux queer partout, je suis pour !» Toutes les trois trouvent le concept de ce match «plutôt fun» et y voient un moyen de faire avancer les mentalités. «Je me dis qu’il doit y avoir des personnes trans, gays, lesbiennes dans ces pays, que ça peut aider de voir qu’ici on nous célèbre, avance la jeune femme assignée homme à la naissance. On doit leur montrer qu’on peut vivre librement peu importe son genre ou sa sexualité.»
Mais tout le monde ne partage pas cet avis au sein des communautés de Seattle. A commencer par le club LGBT + local, Rain City Soccer, qui rappelle que la rencontre est en contradiction avec les actions de la Fifa, qui «ne reconnaît ni n’engage de partenariats contractuels avec des organisations sportives queer aux Etats-Unis» et «refuse de reconnaître ou de protéger les athlètes queer, encore moins les sportif·ves trans dans le monde du football». Serveur dans un café, Alec s’étonne lui aussi de cette affiche EgypteIran «étrange». «C’est irrespectueux pour tout le monde. Pour ces pays qui ne veulent pas jouer ce match, et pour nous car on ne va pas encourager des équipes qui ne respectent pas nos valeurs, ne nous soutiennent pas ni n’apprécient ce que nous sommes», analyse le trentenaire. Il y a quelques années, il a quitté son Ohio natal pour vivre plus librement à Seattle et ne plus avoir à cacher son homosexualité.
«Si vous allez à plus d’une heure de route d’ici, tout est différent et beaucoup plus conservateur. Cette ville est particulièrement une safe place», insiste-t-il, invitant à regarder la carte électorale de l’Etat de Washington à la dernière présidentielle. Sur cette dernière, la métropole est colorée de bleu (votes démocrates), mais cernée de rouge (votes républicains). Pour résister aux assauts homophobes et antitrans de l’administration Trump, la ville qui comptait environ 17 % d’adultes s’identifiant comme LGBTQIA + entre 2021 et 2023, selon l’institut de sondage public américain Census Pulse, s’est imposée comme un bastion de ces communautés. Avec notamment une commission dédiée au sein de la municipalité. «Si tu viens habiter ici en tant que conservateur chrétien, je pense que tu ne te sens pas à ta place, sourit Alec. On est en permanence en train de dire “fuck” à Trump.»
Bars proposant des shows de drag queens, librairies queer et féministes, salle de spectacles ouverte aux artistes de la scène LGBT +, tout est fait à Capitol Hill pour laisser s’exprimer les identités. Vêtue d’un tee-shirt surmonté d’un bulldog et d’un drapeau arc-en-ciel, une jeune femme scrute le programme d’une salle du quartier. «Tout est tellement plus inclusif ici, je peux vivre sans avoir à me justifier constamment sur mon orientation sexuelle», s’épanche Courtney, 21 ans. Venue de Louisiane pour travailler cet été, elle raconte n’avoir jamais confié sa bisexualité à sa mère, électrice de Donald Trump et très conservatrice. Mais aussi avoir été confrontée à plusieurs remarques et formes d’exclusion de ses camarades de classe. «Je suis chrétienne et j’aimerais que mon église et mes proches comprennent, mais c’est quasi impossible d’être moi-même là où je vis», explique celle qui envisage de déménager à Seattle une fois qu’elle sera diplômée. Depuis son arrivée, la blonde aux yeux vert a aussi «découvert de nouvelles options pour dater. Car en Louisiane, il n’y a que des garçons, les lesbiennes et bi sont invisibles».
«Symboles». Les habitants de Capitol Hill, eux, sont bien décidés à rester visibles et continuer de lutter pour leurs droits. Dans sa boutique, Wazhma vend des étendards LGBT +, des stickers et autres paillettes à arborer pour déambuler dans la ville lors des marches trans et des fiertés ce week-end. Mais aussi dans l’enceinte à ciel ouvert qui accueillera la rencontre Egypte-Iran. «C’est devenu tellement important d’afficher ces symboles et messages de liberté ces dernières années, estime la gérante, installée depuis vingt-trois ans dans le quartier. Ce qu’il se passe avec notre administration, c’est très dangereux. Les minorités, les immigrants, les LGBT +, ils n’aiment pas. Tout ce qui n’est pas blanc, chrétien et conservateur, ils n’aiment pas. Mais on ne doit pas les laisser nous faire taire et nous diviser, il faut qu’on montre qu’on est fiers de ce qu’on est.» Dans son bar queer du quartier voisin de Beacon Hill, Angela a tout prévu. Elle diffusera le match qui selon elle revêt d’un «enjeu politique supplémentaire» vu l’affiche. En «espérant qu’il y ait des drapeaux partout» et que ce soit «une grande fête» à l’image du week-end qui s’annonce dans la ville.
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