Thomas Jefferson, le visionnaire


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Portrait de Thomas Jefferson (détail) (1805), de Gilbert Stuart.

250 ans des États-Unis - SÉRIE 3/6

LES HÉROS D’UNE AVENTURE FRANCO-AMÉRICAINE
Thomas Jefferson, auteur visionnaire de la déclaration d’indépendance

Le principal auteur de la Déclaration d’indépendance reste aussi le symbole des contradictions de la révolution américaine.

« Sans lui, l’indépendance américaine aurait quand même eu lieu, 
mais c’est Jefferson qui lui donne sa résonance, 
la dimension émotionnelle qui en fait un événement universel » 
   - Andrew Burstein historien et spécialiste de Thomas Jefferson

1 Jul 2026 - Le Figaro
Par Adrien Jaulmes Envoyé spécial à Monticello Lire aussi
250 ans des États-Unis

Les visiteurs se pressent dans le jardin pour écouter Thomas Jefferson. Avec ses longs cheveux blancs et son regard bleu, l’acteur Bill Barker ressemble de façon frappante aux portraits de l’auteur de la Déclaration d’indépendance. Cet ancien acteur shakespearien incarne le personnage depuis plus de trente ans, d’abord à Philadelphie, puis dans la ville coloniale de Williamsburg, avant de jouer son rôle depuis 2019 dans sa résidence de Monticello en Virginie. Il connaît Jefferson aussi bien que les meilleurs historiens. Il répond avec naturel aux questions des visiteurs à l’ombre d’un magnolia, avec son cache-poussière de coton et son chapeau de paille de gentilhomme campagnard. « Jefferson est un individu complexe, dit-il. Je reprends en général ses propres arguments et j’essaie d’imaginer ce qu’il aurait pu dire si l’on m’interroge sur des sujets modernes. »

Monticello, le domaine que s’était inventé Jefferson au sommet d’une colline de Virginie, est l’un des sites historiques les plus visités des États-unis. Dans les pièces de la demeure palladienne qu’il avait lui-même dessinée et aménagée sont exposées des collections aussi variées que l’étaient ses centres d’intérêt : livres, cartes et fossiles, objets indiens, bustes et portraits de penseurs comme Voltaire, d’amis comme La Fayette, et même de quelques rivaux politiques comme Alexander Hamilton.

Les rayonnages sont remplis d’ouvrages classés selon son système, dont de nombreux volumes en français. La fondation maintient grâce à des volontaires les jardins de ce passionné d’horticulture. Ont aussi été préservés et intégrés à la visite les ateliers et les quartiers d’habitation où travaillaient les nombreux esclaves que possédait Jefferson, ce qui a depuis un peu terni sa réputation.

Jefferson repose dans un petit cimetière ombragé en contrebas. Sur un obélisque, l’épitason phe indique qu’il fut l’auteur de la Déclaration d’indépendance, sans même mentionner ses deux mandats de président des États-unis ou ses fonctions de secrétaire d’état de George Washington.

Son rôle dans la rédaction de ce texte historique aurait suffi à lui valoir sa célébrité. Jefferson n’a que 33 ans quand il est choisi par le Congrès pour faire partie du comité chargé de rédiger la Déclaration d’indépendance. C’est lui qui donne au texte ce ton si particulier, notamment le célèbre préambule : « Nous tenons ces vérités pour évidentes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés par leur Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits figurent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. » « Le bon docteur Franklin offrirait-il dans sa grande sagesse, son aide pour l’améliorer ? », avait écrit Jefferson à Benjamin Franklin en lui envoyant son brouillon. Le doyen du Congrès avait remplacé par « évidentes » le terme de « sacrées » utilisé par Jefferson.

« Jefferson avait été choisi car il écrivait d’une manière que personne au Congrès ne pouvait égaler », explique Andrew Burstein, historien et spécialiste de Thomas Jefferson, auteur d’un nouvel ouvrage intitulé Being Thomas Jefferson : An Intimate History (non traduit). « Les autres écrivaient comme des avocats. Jefferson avait un instinct de poète pour faire vibrer les mots. Sans lui, l’indépendance américaine aurait quand même eu lieu, mais c’est Jefferson qui lui donne sa résonance, la dimension émotionnelle qui en fait un événement universel. » Conscient de la portée de oeuvre, Jefferson avait pris des dispositions pour que son texte original soit publié après sa mort. « Les visiteurs viennent à Monticello parce qu’il est l’auteur de la Déclaration d’indépendance, dit Jane Kamensky, historienne et directrice de Monticello. C’est ce qui rend la commémoration de cette année intéressante : on ne célèbre pas l’anniversaire d’une bataille, mais celui d’un texte qui constitue la fondation d’un pays. »

« Le préambule de la Déclaration est ce qui définit le mieux les États-unis », dit-elle, « comme une nation non pas fondée sur le sang et le sol depuis des temps immémoriaux, mais rassemblée autour de vérités que Jefferson a, le premier, articulées. Le style compte aussi, tout comme le fait de mentionner des valeurs et des croyances dans un document qui n’en avait pas besoin : il n’est pas nécessaire de définir le mariage pour annoncer un divorce… Mais c’est justement ce préambule, rédigé dans ce langage précis, qui lui donne sa force, et qui fait de la Déclaration, selon l’expression de Jefferson, “la balle de liberté qui roule à travers le monde”. »*

La Déclaration d’indépendance de Jefferson a inspiré bien des causes, d’ho Chi Minh à Martin Luther King Jr, des suffragettes à Gorbatchev. Aux États-unis, le legs politique de Jefferson a été revendiqué par des héritiers variés. Franklin Roosevelt, qui fait construire le mémorial de Jefferson à Washington dans les années 1930, avec son dôme blanc et une colonnade qui aurait plu à cet architecte féru de classicisme, le considérait comme le père intellectuel du New Deal, avec son idéal démocratique et égalitaire. Quelques décennies plus tard, Ronald Reagan invoque Jefferson comme l’avocat de la limitation des pouvoirs de l’état fédéral.

« Personne d’autre parmi la génération des fondateurs des États-unis n’incarne aussi bien que Jefferson le mythe de l’amérique , dit Andrew Burstein. Jefferson a inventé l’exceptionnalisme américain, l’idée que nous représentions quelque chose de nouveau, une page blanche sur laquelle allait s’écrire un nouveau chapitre de l’histoire humaine. L’indépendance représentait un moment d’optimisme et Jefferson a trouvé les mots pour le définir. Y compris dans sa dimension géographique, puisqu’il est l’avocat de l’expansion territoriale vers l’ouest, de l’achat de la Louisiane à l’expédition de Lewis et Clark. C’est la raison pour laquelle il figure sur le mont Rushmore. » « Les autres fondateurs, Adams, Madison, Hamilton, n’étaient pas optimistes, rappelle Burstein. Ils craignaient les excès de la démocratie pendant que Jefferson s’enthousiasmait pour la Révolution française, au moins au début, lorsqu’elle était menée par ses amis, La Fayette et Condorcet. Même pendant la Terreur, il voyait cette épreuve comme passagère, certain que la France émergerait en tant que république libérale. »

Jefferson a aussi des détracteurs. La rivalité entre Jefferson et Madison marque le début d’une tension entre les aspirations démocratiques et l’autorité de l’état fédéral qui continue jusqu’à nos jours. « La réputation de Jefferson a connu des hauts et des bas à différentes époques de l’histoire américaine », explique Andrew O’shaughnessy, professeur d’histoire à l’université de Virginie et ancien vice-président de la Fondation Thomas Jefferson. « On lui a reproché ses opinions religieuses. Il avait rédigé une version de la Bible expurgée de tous les aspects miraculeux. Même s’il ne le disait pas en public, il rejetait le christianisme traditionnel et a été accusé d’athéisme par ses adversaires lors de l’élection de 1800. »

Mais c’est surtout la question de l’esclavage qui a le plus nui à l’image de Jefferson. Propriétaire de centaines d’esclaves, il n’avait jamais eu le courage moral d’aligner ses actes avec les idées abolitionnistes des Lumières, ni même de les affranchir après sa mort comme le fit Washington. « Il y a deux Jefferson, dit Andrew Burstein. L’un est le Virginien provincial propriétaire d’esclaves qui n’ose pas s’opposer à ses confrères planteurs esclavagistes au Congrès. L’autre est le philosophe, traducteur en anglais du traité de son ami Condorcet contre l’esclavage. » Jefferson pratiquait cette schizophrénie jusque dans sa vie familiale. La rumeur selon laquelle il avait eu plusieurs enfants avec son esclave Sally Hemings, qui était aussi la demi-soeur de sa femme défunte, avait longtemps été tenue pour une calomnie de ses ennemis politiques. L’historienne Fawn Brodie avait rouvert le dossier en 1974. Une enquête publiée en 1997 par une autre historienne, Annette Gordon-reed, avait été corroborée par des tests ADN, prouvant que le plus idéaliste des révolutionnaires américains, auteur du plus vibrant appel à la liberté, avait aussi maintenu dans la servitude ses propres enfants, selon la règle en vigueur dans le sud des États-unis.

Le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance voit son auteur à nouveau attaqué. À gauche, la fièvre woke l’a littéralement jeté à bas de son piédestal. Faisant de 1619, date de l’arrivée de la première cargaison d’esclaves en Amérique du Nord, le moment fondateur du pays, plutôt que 1776, les progressistes identitaires en ont fait l’une des cibles de leurs purges historiques. Il incarne pour ce courant l’hypocrisie fondamentale des institutions américaines, créées par un « patriarcat blanc et esclavagiste ». Cette vague iconoclaste a épargné par miracle la statue de son mémorial de Washington DC, mais d’autres, comme celle qui se dressait dans la salle du conseil municipal de New York, ont été retirées. À droite, la vogue d’un nouveau courant nativiste et identitaire rejette en bloc les idéaux démocratiques jeffersoniens, trop universalistes.

«Tout ceci est un peu réducteur, regrette Andrew O’shaughnessy. Jefferson avait de nombreux talents. Même s’il n’avait rien fait d’autre, il serait considéré comme l’un des plus grands architectes américains. Outre Monticello, il a conçu et dessiné le Capitole de Richmond et l’université de Virginie, qu’il considérait comme le point culminant de sa vision. Il souhaitait instaurer l’enseignement public gratuit et mixte, modèle qui devançait tous les pays européens. ».

« Il est un peu triste que les Américains aient ce besoin de condenser l’histoire pour tout simplifier à l’extrême. Jefferson est un personnage qu’on ne peut pas simplifier, estime Andrew Burstein. Il demeure pourtant indispensable pour comprendre comment l’amérique est devenue ce qu’elle est, et combien l’image qu’elle a d’elle-même a été influencée par ses écrits. Aujourd’hui, Jefferson ressurgit dans les slogans contre Trump, pour dénoncer le culte de la personnalité et le populisme, ainsi que le danger représenté par un excès de pouvoir entre les mains d’un seul individu, qui passe outre les freins et contrepoids ; c’est quelque chose que Jefferson avait prédit et redouté. Mais il est toujours resté optimiste. Contrairement à John Adams, qui craignait aussi les abus de pouvoir, Jefferson considérait que, même si le peuple pouvait parfois se tromper, il avait aussi la capacité de se corriger, et de faire le bon choix après une expérience négative. »

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