Un bonheur pour ses sélectionneurs
"Il m’appelait « coach » et me vouvoyait,
c’était une relation d’adultes extraordinaire,
ça dépassait largement le cadre entraîneur-entraîné"
- JACQUES SANTINI, SÉLECTIONNEUR
DES BLEUS ENTRE 2002 ET 2004
"Nous sommes tous les deux des gens plutôt taiseux donc nous
n’avons jamais eu besoin de trop parler pour nous comprendre.
Le lien était facile entre lui et moi et avec le reste du staff"
- RAYMOND DOMENE CH, SÉLECTIONNEUR
DES BLEUS ENTRE 2004 ET 2010
30 Jul 2026 - L'Équipe
RÉGIS TESTELIN
En tant que joueur en équipe de France, le nouveau boss des Bleus Zinédine Zidane a connu quatre techniciens entre 1994 et 2006. Avec lesquels il s’est souvent montré légaliste et impliqué, parfois chaleureux, mais toujours à distance respectable de l’autorité. À sa place. Devenu l'idole des Français pendant sa carrière de joueur avant de remporter à trois reprises la Ligue des champions comme entraîneur du Real Madrid, Zinédine Zidane est, depuis mardi, à la tête de l’équipe de France. Retour sur les années qui ont façonné le nouveau sélectionneur des Bleus. aujourd’hui : Zidane et ses sélectionneurs / demain : Zidane, sa vocation d’entraîneur / samedi : quel entraîneur est Zidane ? Zinédine Zidane et Aimé Jacquet à Clairefontaine avant le Mondial 1998.
Le 17 août 1994 face à la République tchèque (2-2), Aimé Jacquet a offert à Zinédine Zidane la première de ses 108 sélections en équipe de France. Ce dernier l’a remercié en inscrivant un doublé, puis un autre, quatre ans plus tard en finale de la Coupe du monde, face au Brésil (3-0). « Aimé ? Il nous a donné envie de partir ensemble pour une aventure » , résumera un jour « ZZ » à propos d’un homme qu’il a tenu en haute estime. Ces deux-là savent ce qu’ils se doivent l’un à l’autre, des moments d’éternité, la gloire à jamais.
Zidane a débarqué dans la vie de Jacquet au meilleur moment, ni trop tôt ni trop tard. « Avec Zidane, tu viens de gagner au Loto» , lui disaient alors ses amis de la Fédération à propos du futur Ballon d’Or (1998). Jacquet a vite compris qu’il y aurait Zidane et les autres, et un peu Youri Djorkaeff, aussi. Il lui a déroulé le tapis rouge, construit son équipe en fonction de ses qualités, écarté Éric Cantona et David Ginola de l’Euro 1996, en Angleterre, pour qu’il soit le seul maître à bord. Il lui a tout donné parce qu’il y croyait.
Et Zidane lui a tout rendu, reconnaissant, impliqué, facile à vivre. Pour Zidane, Jacquet a fait le choix de n’aligner qu’un seul attaquant de pointe. Et quand il blindait son milieu avec trois profils défensifs, c’était aussi pour lui. « Les trois milieux, c’est pour protéger notre leader technique, Zinédine Zidane » , expliquait-il pour défendre son 4-3-2-1. Zidane vouvoyait Jacquet, quand Didier Deschamps et Laurent Blanc le tutoyaient. Et lui parlait de tactique et d’organisation en restant à sa place. « On parlait de jeu, oui, mais je ne suis jamais allé dire à Aimé Jacquet qu’il fallait aligner trois milieux défensifs, c’est lui qui a choisi et c’était judicieux» , a dit un jour «ZZ».
Jacquet a dit un jour de son numéro 10 qu’il avait «été le bras armé d’un processus préparé de longue haleine, et l’aboutissement d’un travail incroyable» . Leur respect mutuel était profond, mais il n’a pas empêché l’autorité et le cadrage. Ainsi, lorsque Zidane s’est fait expulser contre l’Arabie saoudite (4-0), lors du deuxième match de la phase de groupes de la Coupe du monde 1998, Jacquet n’a pas eu un geste, pas un mot envers lui, à sa sortie du terrain.
Et pas la moindre indulgence pour un carton rouge «impardonnable et préjudiciable » , qui allait le priver de son homme de base pendant deux matches, avec le risque de tout perdre. De leur légende commune, il faut se souvenir que le doublé de la tête de Zidane face au Brésil doit beaucoup à une causerie de Jacquet, le matin du match. «C’est grâce à “Mémé” ce doublé, avait ensuite expliqué le héros. Aimé m’avait dit que les Brésiliens faisaient du marquage en zone, qu’on avait intérêt à sauter sur les corners et que je devais y aller. Sans cela, je n’y serais peut-être pas allé, sur les corners.»
Zinédine Zidane quitte la pelouse du Stade de France après son expulsion contre l’Arabie Saoudite, pendant la phase de poules de la Coupe du monde 1998. En blanc, Aimé Jacquet, furieux, ne lui adresse même pas un regard alors que l’intendant des Bleus, Henri Emile, lui tend la main.
En 2004, lorsque Zidane a fait ses (premiers) adieux aux Bleus, Jacquet, devenu entre-temps directeur technique national, lui avait fait la leçon. «Zizou avait le temps de dire stop. Il ne faut pas avoir la mémoire courte, un cadre ne s’en va pas comme ça, des joueurs de cette dimension ont un devoir vis-à-vis de leur sélection.» Un reproche qui n’a jamais fait publiquement réagir l’intéressé. « Je n’ai pas été insensible aux réflexions d’Aimé, mais c’était son avis, rien de plus, répondra-t-il plus tard. Quand l’opportunité se présentera, j’en discuterai avec lui, mais ce n’est pas dans les médias que je vais le faire. » Qui sait si la contrariété de Jacquet n’a pas contribué à le faire revenir chez les Bleus, en 2005?
Jacquet l’avait aidé à devenir une star et Roger Lemerre, l’ancien adjoint devenu numéro 1, l’a récupéré au sommet de son art, à partir de 1998. Comme Jacquet avant lui, Lemerre était subjugué. «Zidane est un chef d’orchestre qui apprend et progresse chaque jour » , disait-il. « Quand un joueur s’en va (sur blessure), c’est un onzième de l’équipe qui s’en va. Mais quand c’est Zizou, c’est plus qu’un onzième » , confiait-il. Zidane n’avait sans doute pas le même affect pour Lemerre que pour Jacquet, mais il a mis la même distance entre eux. Intéressé et débatteur, souvent, mais décideur jamais, a toujours assuré Zizou. «Au départ, c’est Roger Lemerre qui décide, confiait Zidane. Puis le dialogue s’établit car les joueurs ont besoin d’adhérer au discours de l’entraîneur, on ne peut pas obliger une équipe à faire ce qu’elle ne veut pas. Mais ce n’est pas de l’autogestion pour autant.»
Zidane aurait-il influencé Lemerre pour que Claude Makelele soit titulaire à ses côtés? «Mais vous me connaissez, non? Vous me voyez demander à Roger Lemerre de faire jouer Claude sous prétexte qu’on évolue ensemble au Real Madrid, avait répondu Zidane. Comment peut-on l’envisager une seconde ? Je discute, on discute sur la meilleure façon de faire gagner la France. Le sélectionneur nous demande notre point de vue, mais j’aurais l’air de quoi si j’imposais untel ou untel?» Après une Coupe du monde 2002 ratée, et marquée par la blessure à une cuisse de Zidane, Lemerre quittera les Bleus, remplacé par Jacques Santini. Il rebondira à la tête de la sélection tunisienne et Zidane sera l’un des premiers à l’appeler pour le féliciter.
Lorsqu’il repense à son premier rendezvous avec Zidane, Santini est encore chamboulé, vingt-quatre ans plus tard. «Dès ma nomination, j’ai fait le tour de l’Europe pour rencontrer les cadres, se souvient l’ancien sélectionneur des Bleus (2002-2004). À Madrid, j’ai vu Makelele dans un salon du Real puis j’ai attendu Zidane, auquel j’avais plein de questions à poser. Il est arrivé et m’a dit: “Venez coach, on va déjeuner à la maison.” Il m’a reçu chez lui, c’était un moment fabuleux. Quand je suis reparti dans le taxi, je n’en revenais pas.»
Au menu de leur conversation, il y a eu le capitanat des Bleus. Marcel Desailly avait le brassard lors du fiasco de 2002 et Santini pensait à Zidane pour lui succéder. «Quand je lui ai proposé, poursuit l’ancien sélectionneur, il m’a dit: “Ça dépend, est-ce que Marcel continue ?” Je venais de voir Desailly à Chelsea, mais il ne m’avait pas donné sa réponse sur l’avenir et je l’ai dit à Zinédine. Zidane a été clair : “Si Marcel continue, c’est Marcel qui doit l’être, et OK pour être votre vice-capitaine.”»
Ce jour-là, Santini a regretté de ne pas être passé en force: «J’aurais dû le pousser à être capitaine. » En bout de course, Desailly est passé à côté de son Euro, au Portugal (2004), où Zidane a été bon. Pendant deux ans, leur relation est apparue fluide à Santini. « Il m’appelait “coach” et me vouvoyait, c’était une relation d’adultes extraordinaire, ça dépassait largement le cadre entraîneur-entraîné, raconte l’ancien Stéphanois. C’était moi qui faisais souvent la démarche d’aller vers lui. Il avait le respect de tous et une aura dingue sur ses coéquipiers, il était curieux et respectueux.»
Durant la phase finale, au Portugal, le débat tactique avait tourné autour du positionnement de Zidane, que le sélectionneur avait fixé à gauche mais qui jouait en fait au centre. En résumé, « ZZ » était axial, l’équipe continuait de jouer comme s’il était à gauche, Bixente Lizarazu n’était pas protégé dans son couloir et Thierry Henry n’était pas trouvé. «Plusieurs joueurs, dont Zidane, sont venus me voir dans ma chambre en me demandant de changer de système, se souvient Santini. Je les ai écoutés car être à sa place, quand on est Zidane, c’est aussi ouvrir des discussions. Mais ça faisait deux ans qu’on avait été bons comme ça, on avait mis un truc en place et je n’ai pas osé changer. J’aurais peut-être dû car la machine grippait… Oui, c’est un regret de ne pas avoir changé, comme de ne pas avoir poussé Zidane à être capitaine.» En revanche, aucun cadre n’a reproché à Santini l’annonce précoce de son départ pour Tottenham, intervenue avant l’Euro. Et surtout pas Zidane. «Après l’Euro, j’ai croisé Zinédine chez notre équipementier, à Paris. Il était occupé et ne m’avait pas vu, je suis allé le saluer. » Quand Santini parle de Zidane, sa voix tremble encore.
Enfin, il y a eu Raymond Domenech, dont on n’a jamais vraiment su s’il avait tout fait pour que Zidane continue en bleu, après 2004, ou le strict nécessaire. De même, «ZZ» visait-il Domenech ou les huiles de la Fédération et de la Ligue quand il confiait ne pas s’être senti retenu ou désiré à cette époque? Zidane n’a pas été très bavard sur sa relation avec Domenech, mais une ou deux fois quand même. « Nous avons eu plusieurs discussions ensemble, a raconté un jour Zidane. Il est venu à Madrid, je l’ai vu à Paris. Il est arrivé avec beaucoup d’envie, sa démarche était forte, ça m’a touché.» Puis il a ajouté: «Mais il faut comprendre que pour moi, cela vient de plus loin que ça. Les Bleus, c’est tout pour moi, l’équipe de France, c’est ce qui m’est arrivé de mieux.»
Que Zidane ait aimé ou n’ait pas aimé Domenech n’a finalement rien changé à sa Coupe du monde 2006, parfaite jusqu’au coup de boule. « Notre relation était empreinte de respect mutuel, confie l’ancien coach des Bleus. Nous sommes tous les deux des gens plutôt taiseux, donc nous n’avons jamais eu besoin de trop parler pour nous comprendre. Le lien était facile entre lui et moi et avec le reste du staff. J’avais bâti l’équipe autour de lui et il le savait. Nous avons eu un échange avec le groupe sur le débat récurrent : “Un ou deux attaquants avec ZZ?” Et tout le monde avait compris qu’il fallait lui permettre d’être le vrai patron technique sur le terrain.»
Et en rentrant au vestiaire, après la défaite contre l’Italie (1-1, 3-5 aux t.a.b.), en finale de la Coupe du monde? «Je l’ai fait applaudir par toute l’équipe pour saluer sa carrière et rien de plus. C’est la stricte vérité de ce qu’il s’est passé. » Une fois retiré des terrains, Zidane mettra quelques piques à son ancien sélectionneur, jugeant notamment Deschamps légitime pour le remplacer, au lendemain d’un Euro 2008 raté.
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