OUZBÉKISTAN Tout le pays touche au but
Photo A. Ilyasov. Getty Images. AFP
Lors d’un match de qualification pour le Mondial
contre le Qatar, à Tachkent, le 10 juin 2025.
La première participation à une Coupe du monde des Loups blancs est présentée par le gouvernement comme la preuve d’une évolution politique et économique vers la modernité et l’Occident.
17 Jun 2026 - Libération
Par Manon Madec
Les Loups blancs d’Ouzbékistan, surnom de la sélection nationale, s’apprêtent à entrer dans la bergerie Fifa et ils ont les crocs. La réputation de ce pays d’Asie centrale n’est plus à faire dans les sports de combat. Terre de lutteurs, l’Ouzbékistan compte parmi ses champions olympiques la judokate Diyora Keldiyorova et le boxeur Bakhodir Jalolov. Côté ballon rond en revanche, les Ouzbeks étaient jusque-là abonnés aux défaites. A sept reprises, leurs rêves de Coupe du monde se sont effondrés. La huitième fut la bonne. Pour la première fois de son histoire, la sélection nationale s’est envolée vers l’Amérique du Nord pour disputer un Mondial. Un «moment historique», s’enthousiasme Sunnatillo Samatov, influenceur et créateur du média ouzbek Futbolda, qui raconte comment, de Tachkent la capitale jusqu’aux ruelles ocre de Boukhara, le bleu, le blanc et le vert du drapeau ont déferlé dans les rues, portés par la liesse des supporteurs.
En France, où la qualification peut paraître une simple formalité, autant de célébrations, c’est presque trop, mais pour les Ouzbeks cette compétition est bien plus qu’une entrée dans la cour des grands : c’est une introduction au reste du monde. Pas du pays des caravansérails ou du satellite soviétique, tristement célèbre pour le travail forcé dans les champs de coton et l’assèchement de la mer d’Aral. «Cette victoire historique contribuera à renforcer le rayonnement international du “nouvel Ouzbékistan”», s’est emballé le président Shavkat Mirziyoyev à l’annonce de la qualification.
«NOUVEAU SOUFFLE»
Le vieux pays, c’est celui d’Islam Karimov, premier président après l’indépendance de l’Union soviétique en 1991, qui avait gagné la réputation d’un dictateur sanguinaire, plus porté sur le despotisme que l’athlétisme. Après le massacre d’Andijan en 2005, où des centaines de manifestants avaient été tués, le reste du monde ne donnait pas cher de la peau de cette jeune nation en pleine dérive autoritaire. «La répression exercée par le régime était si étouffante qu’il sera difficile d’insuffler un nouveau souffle au pays», écrivait Amnesty International à la mort du dirigeant, en 2016.
Arrivé au pouvoir dans la foulée, Shavkat Mirziyoyev, qui fut Premier ministre de Karimov pendant plus de dix ans, promet de grands changements : avec lui, si le reste du monde parvient à situer l’Ouzbékistan sur une carte, ce sera pour de bonnes raisons. D’un pays replié sur lui-même, l’Ouzbékistan s’ouvre par le tourisme, les échanges commerciaux et de meilleures relations de voisinage. Il ne manquait plus que le sport dans la palette diplomatique et ce n’était pas gagné: entre les matchs truqués, l’amateurisme et les trous dans la caisse, le développement du football ouzbek était entravé par des décennies de dysfonctionnements.
Dès 2018, l’Etat pousse la porte des vestiaires pour y remettre de l’ordre. Par une série de décrets, dont certains assez saugrenus, comme l’objectif de porter à 5 % la part de la population jouant au foot d’ici à 2030. Ce qui était jusqu’alors un sport d’amateurs devient une discipline codifiée. «Avant, nous avions du talent, mais pas de système», résume Sherzod Ibragimov, le coach de l’équipe nationale junior. A entendre ce trentenaire à lunettes, tout ce qui manquait aux joueurs pour devenir des champions, c’était de la discipline et des crampons neufs. «Tout a commencé par le football sco
laire», raconte le coach. Après les réformes, les académies de football ont poussé comme des champignons à travers le pays, multipliant les tournois et les matchs entre équipes, qui n’avaient d’amicaux que le nom: «Je dis toujours à mes joueurs de se battre jusqu’à la mort, qu’il n’y a que s’ils meurent sur le terrain que je pleurerai.» Ce mental de bagarreurs leur vaut d’être craints par les équipes du continent asiatique, «surtout le Japon», assure le coach, une pointe de fierté dans la voix.
Repérer les talents dès le berceau pour en faire des champions: cette méthode s’inspire directement des politiques sportives soviétiques, celles qui ont donné naissance à de grands joueurs comme Lev Yachine ou Oleg Blokhine. L’influence soviétique ne s’arrête pas aux centres de formation. Comme en URSS, dans le «nouvel Ouzbékistan», le football est une affaire d’Etat. Cette empreinte se lit jusque dans les noms des clubs, éparpillés de la frontière kirghize jusqu’au désert de Kyzylkoum. Le Lokomotiv Tachkent, le Dinamo Samarcande ou encore le mythique Pakhtakor («cultivateur de coton» en russe) rappellent qu’à l’époque, les équipes étaient rattachées à des administrations, à l’armée, et même à la police. Ce modèle n’a pas totalement disparu puisque la quinzaine de clubs de Super League (l’équivalent de la Ligue 1) appartient encore aux autorités, directement ou via les investissements d’entreprises publiques comme le géant gazier Uzbekneftegaz. La recette fonctionne: champions d’Asie U20 en 2023 et les U17 ont raflé en 2025 la Coupe d’Asie. Loin de l’époque où, en 2013, l’équipe recevait un prix de fair-play pour son faible nombre de cartons jaunes… Les féminines avancent aussi, qualifiées cette année pour la première fois à la Coupe d’Asie, un «très bon résultat» selon Abdulbasit Valikhonov, directeur général adjoint de la Ligue professionnelle de football d’Ouzbékistan.
«Des combattants»
Pour l’instant, dans les bazars aux toits bleus de Samarcande ou de Khiva, les magnets vendus sur les étals sont plutôt à l’effigie de Cristiano Ronaldo, Lionel Messi et Kylian Mbappé. Mais les idoles de la prochaine génération pourraient bien être ouzbèkes. «Plusieurs de nos joueurs évoluent déjà à un très haut niveau», observe Abdulbasit Valikhonov, citant notamment Eldor Shomurodov, sacré meilleur buteur de Turquie l’année dernière. La grande star de cette sélection reste tout de même Abdukodir Khusanov, le «nouveau Ramos», selon certains commentateurs. Pour son jeu, mais surtout car ce défenseur est le premier Ouzbek à fouler les pelouses des stades européens. Passé par la Biélorussie et Lens, il fait aujourd’hui ses armes à Manchester City. «Abdukodir est devenu le visage de cette génération», s’extasie Sunnatillo Samatov, le patron du média Futbolda. Et le meilleur ambassadeur du «nouvel Ouzbékistan», preuve vivante que les réformes de 2018 n’ont pas tapé dans un poteau. Avant Khusanov, l’Europe était un eldorado hors de portée pour les footballeurs ouzbeks, qui se rabattaient sur les clubs asiatiques et du Moyen Orient. «Tous les jeunes veulent jouer en Europe», affirme le coach Ibragimov. En combinant «l’effet Khusanov» et le coup de projecteur du Mondial, ce rêve a plus de chances de se réaliser : «Maintenant, beaucoup d’agents m’appellent pour avoir des informations sur nos joueurs», s’enorgueillit le coach.
Il faut dire que, pour taper dans l’oeil de l’Europe, l’Ouzbékistan a sorti les grands moyens. Quelques mois après la qualification, la fédération a confié les rênes de la sélection à un nouvel entraîneur, et pas des moindres : Fabio Cannavaro, champion du monde avec l’Italie en 2006 et ballon d’or la même année. Une nomination surprise qui a laissé certains supporteurs perplexes : pourquoi se séparer de l’entraîneur qui venait de qualifier le pays au Mondial ? «Nous avions prévu, en vue de la Coupe du monde, de recruter un entraîneur de renom, cela faisait partie du plan», répond Sherzod Ibragimov. Un choix taillé pour la mentalité ouzbèke. «Je veux une intensité maximale en permanence. C’est essentiel pour moi d’avoir des combattants», se vante Fabio Cannavaro dans The Athletic. Avec la Coupe du monde, l’Ouzbékistan espère aussi attirer des investisseurs. Car pour confirmer sa percée dans les championnats internationaux, le pays doit en adopter les standards, ce qui implique que l’Etat fasse la passe au secteur privé. «Nous devons évoluer vers un modèle durable, le football doit être une entreprise qui s’auto-alimente grâce aux recettes des matchs et aux investisseurs», insiste Abdulbasit Valikhonov, qui fixe la date limite à 2030 pour que les clubs trouvent des repreneurs.
«Argent public»
Mais la passation traîne en longueur. «Seuls deux clubs de deuxième division sont privatisés», reconnaît-il. Comme dans le reste de l’économie, l’Etat continue de tirer les ficelles : selon la Banque mondiale, l’Ouzbékistan comptait plus de 2 000 entreprises publiques au début des années 2020, soit un tiers du PIB. Il vaudrait mieux accélérer la cadence, car les Ouzbeks aussi commencent à s’impatienter. «Beaucoup estiment que l’argent public devrait être consacré au développement du sport amateur et du football des jeunes», pointe Sunnatillo Samatov. Voire à autre chose que le sport : en 2026, chaque club a reçu plus de 40 millions d’euros de l’Etat, soit près d’un quart du budget national consacré à la science. Les meilleurs joueurs, eux, ont été gratifiés de voitures électriques et exonérés d’impôts. Dans un pays où une partie des 38 millions d’habitants vivent au rythme des sécheresses en été et des coupures d’électricité en hiver, ce genre d’excentricité passe encore, mais pour combien de temps ?
Pour l’instant, l’heure est à l’échauffement. Après une mise en jambes contre la Colombie dans la nuit de mercredi à jeudi, les Loups blancs affronteront le redouté Portugal puis la république démocratique du Congo. Côté tribunes aussi, on s’active : «Une énorme préparation est en cours, promet Abdulbasit Valikhonov. Tout ce que je peux dire, c’est que vous découvrirez aussi ce dont les supporteurs ouzbeks sont capables.»
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CANNAVARO La mission ouzbèke
Arrivé à la tête de la sélection ouzbèke en octobre, le champion du monde 2006 prend part à son premier Mondial en tant que sélectionneur.
17 Jun 2026 - L'Équipe
TIMOTHÉE THOMAS-COLLIGNON
Fabio Cannavaro quittait la Coupe du monde par la petite porte en 2010. L’Italie terminait sans succès et dernière de son groupe, composé du Paraguay (1-1), de la Nouvelle-Zélande (1-1) et de la Slovaquie (2-3). Brassard de capitaine rangé, crampons au placard, le Ballon d’Or France Footb a l l 2 0 0 6 re t ro u v e l a p l u s prestigieuse des compétitions vingt ans après avoir triomphé avec la Nazionale. Ce n’est en revanche pas à la tête de l’Italie, absente pour la troisième édition d’affilée, mais sur le banc de l’Ouzbékistan.
Une destination exotique, à 4500kilomètres de son pays, que l’ancien défenseur central n’avait probablement pas vu venir. Mais en septembre dernier, des représentants de la Fédération ouzbèke, dont son vice-président Ravchan Irmatov, un ancien arbitre international qui a officié au Mondial 2010, se sont rendus en Italie pour le convaincre de les rejoindre. «La Fédération recherchait un entraîneur étranger avec une réputation solide. Et, si possible, un grand nom» , explique Abdulvosit Bektemirov, journaliste ouzbek à Championat.asia.
La seconde condition était remplie. La première, beaucoup moins. Entraîneur depuis 2014, Fabio Cannavaro n’a jamais vraiment convaincu. Ses expériences à Al-Nassr, Benevento, l’Udinese – qu’il avait pourtant maintenue en SerieA en 2024 – et au Dinamo Zagreb ont tourné court avant le cap des vingt rencontres. Son passage en Chine demeure son expérience la plus aboutie. Entre le Tianjin Quanjian (2016-2017) et le Guangzhou Evergrande (20142015 puis 2017-2021), Cannavaro a enrichi son palmarès de plusieurs trophées. Mais cela s’est terminé par un accroc: éphémère sélectionneur de la Chine en 2019, il a été démis de ses fonctions après deux revers de suite.
Douze Italiens l’accompagnent
À la recherche d’un plan de relance après son licenciement de Zagreb en avril 2025, l’Italien de 52 ans paraphait le 6octobre son contrat, assorti d’un salaire annuel qui avoisine quatre millions d’euros – c’est plus que ce que touche Didier Deschamps chez les Bleus – et d’une qualification déjà acquise en Coupe du monde, grâce au travail de son prédécesseur, Timour Kapadze. «Participer à une Coupe du monde est une opportunité incroyable, et c’est la raison principale de ma venue» , a-t-il expliqué. Cannavaro est accompagné de douze Italiens, dont son frère Paolo qui est l’un de ses adjoints, ou encore l’ancien gardien de la Juventus et de l’AS Rome Antonio Chimenti, chargé des portiers. Un staff complet et même un cuisinier veillent sur la sélection ouzbèke. « La pizza est au menu après les matches, et c’est une belle nouveauté» , sourit le sélectionneur. Celui qui ne cache pas son ambition de s’implanter en Serie A, voire de prendre en main la Nazionale, a en tête que les performances de son équipe, qui affrontera la Colombie d’entrée pour sa première Coupe du monde, influenceront la suite de sa carrière.

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