Bonnie Tyler s’éclipse


Mort de Bonnie Tyler, au sommet de la pop rauque

La chanteuse galloise à la voix rocailleuse, vedette des années 80 grâce notamment au tube mondial «Total Eclipse of the Heart», s’est éteinte mercredi à 75 ans.

10 Jul 2026 - Libération
Par Léo Soesanto

En 2013, un sondage lancé par un site britannique de vente d’articles de bain classait Total Eclipse of the Heart comme meilleure chanson à chanter sous la douche devant Boyfriend de Justin Bieber et Angels de Robbie Williams. Effectivement, mieux vaut, quand on n’a pas la voix de la chanteuse galloise, s’y mesurer seul dans sa salle de bains. Certes, la tenter au karaoké – et échouer lamentablement – permet d’en apprécier la dramaturgie géniale, mais à quel prix ?

«Turn around», répète le choriste. «Tourne-toi», mais aussi «tourne en rond» comme pour signifier que la chanson va vous trotter dans la tête pour toujours. Et de fait, Total Eclipse of the Heart n’en finit pas de commencer, de ruminer la solitude sentimentale et de tourner autour du pot avant d’atteindre l’alignement divin des planètes espéré du refrain (à chaque éclipse solaire, la chanson connaît d’ailleurs un pic sur les sites de streaming). Et quand ça explose donc («I need you now tonight !»), on lève le poing (que faire d’autre ?) mais il faudrait au moins dix personnes avec nous au micro pour effleurer en choeur, et encore, le bas de la stratosphère qu’atteignait Bonnie Tyler sur ce tube taillé pour elle.

Walkyrie. Bonnie Tyler rugissait tout haut ce qu’on pleurait tout bas, le brushing plus flagrant que chez Janis Joplin et le pas moins dansant que chez Tina Turner – pour parler de ses consoeurs à voix rauque, enfumée et sexy. Sa blondeur la tirait vers une catégorie spéciale de walkyrie power pop-rock eighties. On a pu la comparer à ses débuts à Rod Stewart (avec qui elle chantera finalement sur Battle of the Sexes en 2019) ou à un Meat Loaf au féminin pour ses prouesses vocales. Mais qui peut vraiment se comparer à Bonnie Tyler? Cette voix lui était arrivée par accident. De son vrai nom Gaynor Hopkins, née au Pays de Galles le 8 juin 1951, elle chantonne enfant dans sa chambre, brosse à cheveux à la main, face à l’émission de variétés Top of the Pops que son père lui enregistre. Sans diplôme à 16 ans, elle réussit des concours de chant, prend le nom de scène de Sherene Davis. Un pseudo qui sonne comme celui d’une danseuse du ventre, dira la maison de disques RCA qui lui en fait changer avant de lui faire signer un contrat en 1975. C’est en feuilletant le journal que la chanteuse trouvera celui de «Bonnie Tyler».


La voix de Bonnie Tyler lui était arrivée par accident, 
après une opération des cordes vocales.

Après Lost in France en 1976, premier single country tout plat avec des «ohlalala» et un simili-accordéon dans le fond, on lui détecte des nodules sur les cordes vocales. Une opération permet de les ôter, mais il est prescrit de ne pas parler pendant six semaines. Mais un jour, frustrée, Bonnie hurle. Ce qui lui donnera cette voix que l’on connaît et qui fera toute la différence sur son premier vrai succès It’s a Heartache en 1977. Coeur brisé, voix cassée, Tyler développe la formule en profondeur lorsqu’elle passe chez CBS en 1982 et choisit Jim Steinman, le producteur maximaliste de Meat Loaf sur le grandiloquent Bat Out of Hell. Ce sera l’album Faster Than the Speed of Light (1983), mis en boîte à la manière du «wall of sound» de Phil Spector. Du gros son, de l’ampleur wagnérienne comme si Bayreuth avait déménagé dans un pub. Et donc, ce tubesque Total Eclipse of the Heart, vendu à 6 millions de copies dans le monde, offert par Steinman, et où on a l’impression qu’elle s’ouvre les entrailles pour l’être aimé, pour nous. La chanson tient effectivement du film d’horreur si l’on se fie à son clip néo-gothique et son choeur de beaux mecs aux yeux luisants («Bright eyes !»), comme surgis du Village des damnés. Steinman avait en fait écrit la mélodie pour une comédie musicale de vampires jamais montée et la recyclera d’ailleurs dans une adaptation chantée du Bal des Vampires en 1997.

Clip maso. En 1984, Steinman et Tyler frappent encore avec Holding Out for a Hero pour le film Footloose. C’est une arme de destruction massive de dancefloor («I need a hero !») qui illustre une scène de duel de tracteurs avec Kevin Bacon au volant. Passage finalement bien moins marquant que le clip un peu maso de la chanson où Bonnie est pourchassée la nuit par un cow-boy agitant un fouet-néon (!), ambiance menaçante à la manière du western l’Homme des hautes plaines mais avec du fluo. «Où sont les hommes bons, où sont les dieux, où est le Hercule des rues ?» crie Bonnie et on imagine bien la même supplique chez les anciens Grecs s’ils avaient eu une batterie électronique. Après ce nouveau hit, ses disques continueront à se vendre, surtout en GrandeBretagne, en Allemagne et en France, mais sans imprimer autant la mémoire collective que durant l’époque steinmanienne.

«Forever’s gonna start tonight», chantait Bonnie Tyler sur Total Eclipse… L’éternité commence ce soir et la voilà accrochée à jamais à l’orbite de cette chanson qu’elle avait réenregistrée à plusieurs reprises, en version électro avec David Guetta ou même en duo franco-anglais avec Kareen Antonn en 2003. Bonnie Tyler avait représenté son pays à l’Eurovision en 2013 mais avait fini 19e au classement final. Installée au Portugal, elle y est morte mercredi soir à l’âge de 75 ans après deux mois d’un coma artificiel dans lequel elle avait été placée après une opération en urgence.



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