Des températures en roue libre et un Tour à mettre à jour ?


Photo Stéphanie Lecocq. Reuters
Tadej Pogačar sur la sixième étape du Tour, jeudi.

A chaque étape, cyclistes et spectateurs sont confrontés à des chaleurs caniculaires. Face à ce climat, certains se demandent jusqu’à quand la Grande Boucle pourra être organisée dans ces conditions.

10 Jul 2026 - Libération
Par JULIEN LECOT Envoyé spécial sur le Tour de France

Romain Grégoire a le corps et le visage marqués. Quand il arrive au bus de son équipe mardi soir et qu’il descend de son vélo, le champion de France tient à peine debout. Longtemps dans l’échappée lors de la quatrième étape entre Carcassonne et Foix, le coureur de 23 ans a craqué dans la dernière bosse, mis à mal tant par le rythme imposé par ses adversaires que par le soleil écrasant. A peine a-t-il le temps de récupérer ses esprits qu’il s’engouffre à l’arrière d’une camionnette. Une petite piscine noire y est installée, «refroidie par un robot», explique le staff de la Groupama-FDJ. Grégoire s’y plonge tout entier et souffle enfin un bon coup.

Le long de la route à Foix, la scène se répète d’équipe en équipe. Maillot jaune sur le dos, Tadej Pogacar saute tout habillé dans l’eau sous le regard des caméras de l’UAE, son équipe. Devant le bus de TotalEnergies, les coureurs font la queue pour s’immerger cinq minutes dans une eau à 10 °C. Variante chez Cofidis : trois petites bassines glacées sont installées dans le coffre d’une voiture. On y trempe juste les avant-bras. «C’est une nouveauté qu’on essaye, il paraît que ça refroidit mieux le corps et que ça permet de mieux récupérer», explique Hugo Page, 105e ce jour-là.

Depuis le début du Tour en France, la canicule alimente toutes les discussions. «Sur mon compteur à un moment, ça affichait 45 °C», glisse Joris Delbove (TotalEnergies) à des membres de sa famille qui ont fait le déplacement à Foix. Soren Waerenskjold (Uno-X Mobility) dit avoir eu l’impression d’avoir «un sèche-cheveux dans le visage en descente» ; Kévin Vauquelin (Netcompany Ineos) a eu «comme la sensation d’ouvrir un four». Interrogé par la chaîne TNT Sports Cycling mercredi, le coureur de l’équipe Alpecin-Premier Tech Jonas Rickaert a expliqué avoir perdu 4,5 kg entre le début et la fin de la quatrième étape, en raison de la chaleur et de la déshydratation.

Glacières remplies à ras bord

Sur le bord de la route, on ne parle aussi que de la chaleur. Dans un petit village de l’Ariège, à l’abri sous un grand drapeau offert par la caravane, un couple débat : «Oh les coureurs, moi je les plains, je ne sais pas comment ils font, c’est des surhommes.

— Moi je pense que, sur le vélo, ils n’y pensent même pas.

— Mais si Yvan, il fait presque 40, évidemment qu’ils ont chaud !» Quelques kilomètres plus loin, installé devant son camping-car, Jojo le clown est encore en civil quand Libé le croise. Il patiente un peu avant d’enfiler le costume qu’il trimballe chaque année sur le Tour depuis deux décennies. Dans un sourire plein de malice, le sexagénaire lâche : «Ici, même les glaçons ils sont chauds ! Du coup, on est obligé de boire le Ricard sec.» Dans la vallée, un homme dégouline de la tête aux pieds: il vient de prendre une douche. Tout habillé.

Pour que le peloton tienne la cadence, alors que le thermomètre doit dépasser chaque jour les 35 °C jusqu’à lundi et la première journée de repos, les équipes s’adaptent. Avant le départ, les coureurs passent le moins de temps possible à l’extérieur des bus pour profiter de la climatisation et portent des gilets glacés. Sur le parcours, les voitures partent avec des glacières remplies à ras bord. Pour la seule journée de mardi, quatrième étape du Tour, Cofidis avait par exemple prévu 100 kg de glaçons. Et 180 bidons ont été descendus par les huit coureurs de l’équipe (soit 11 litres par coureur, pour s’arroser et s’hydrater). En plus des boissons, plusieurs équipes donnent des glaces à l’eau pleines de glucides aux athlètes. Certaines leur font aussi passer des tests urinaires le soir pour mesurer le niveau d’hydratation et adapter en conséquence l’apport en eau le lendemain. Enfin, l’organisation a autorisé exceptionnellement les ravitaillements partout dans les ascensions répertoriées lors des journées les plus chaudes pour permettre au peloton d’être abreuvé, quand d’ordinaire ils ne sont autorisés que sur certaines zones.

«Si ça continue, ça va devenir compliqué»

Tous ces petits ajustements ont permis pour l’instant d’éviter la surchauffe. Mais à la longue, la chaleur fatigue les organismes et le risque pour la santé des coureurs n’est pas nul. «Ils subissent des crampes, de l’épuisement extrême et même des coups de chaud avec une température corporelle qui peut dépasser les 40 °C. Il s’agit d’une urgence médicale qui représente un risque important, avec un haut niveau de létalité», s’inquiétait début juillet dans Libé Benjamin Sultan, chercheur qui contribue aux rapports du Giec et auteur d’une étude sur la chaleur et le Tour.

Si certains dédramatisent, comme cet entraîneur de la Bahrain-Victorious qui rappelle qu’«en Australie, sur le Tour des Emirats arabes unis ou en Chine, les températures sont plus élevées, donc les coureurs sont habitués», d’autres se questionnent sur l’avenir de l’épreuve. Alors que la planète se réchauffe, ne faudrait-il pas la décaler à une autre période de l’année? Ou bien privilégier le nord de l’Europe, où les canicules sont un peu moins élevées ? «On prépare nos coureurs le mieux possible pour qu’ils résistent à des fortes chaleurs, mais là on arrive quand même sur des cas particuliers. Les températures augmentent année après année. Si ça continue, à force, ça va devenir compliqué», souffle Maxime Robin, le directeur de la performance chez TotalEnergies.

Du côté de l’organisation, l’heure n’est pas à la remise en question. «Le maître-mot est de s’adapter, disait le patron du Tour, Christian Prudhomme, avant le début de l’épreuve. La difficulté, c’est que le réchauffement s’exerce partout. Il ne suffit pas de ne pas aller dans tel ou tel département du Sud pour qu’il fasse moins chaud. Même chose pour les saisons : on a eu une première vague de chaleur et c’était fin mai.» Le directeur renvoie au protocole des températures extrêmes mis en place par l’Union Cycliste Internationale. Il établit plusieurs paliers en fonction de la chaleur, qui vont d’une obligation de garantir un coin d’ombre pour les coureurs avant le départ à une annulation pure et simple de l’étape (ce qui n’a jamais eu lieu sur le Tour de France).

Commencer les courses plus tôt

Président de l’Union Nationale des Cyclistes Professionnels, Pascal Chanteur plaide pour faire commencer les courses plus tôt dans les journées entre juin et septembre afin de «réduire la plage horaire durant laquelle les coureurs sont soumis aux fortes chaleurs». A l’image de ce qui peut être fait pour certains métiers en plein air. «Pour ceux qui travaillent en extérieur, l’Institut national de la santé a établi qu’audessus de 30 °C, ça devenait dangereux. Et nous, on met des coureurs à plus de 160 pulsations cardiaques dans ces températures-là. Evidemment que notre sport reste extérieur et difficile, et qu’avec le vent, le ressenti sur le vélo est moins élevé. Mais cet argument vaut jusqu’à une certaine limite.»

Pour l’ancien coureur, le Tour pourrait par exemple donner le départ des étapes dès 9 h 30, avec une arrivée en début d’après-midi. Un scénario qui n’a pas les faveurs des organisateurs : il y aurait moins de monde devant la télévision et au bord de la route si la course se terminait à midi. Sans parler des villes qui payent cher pour accueillir les départs des étapes et qui pourraient être refroidies par l’idée de passer dans le petit écran à l’heure du petit-déjeuner.

Mais le Tour ne décide pas seul. Début juillet, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a adressé un courrier aux préfets concernés par le passage des courses hommes et femmes pour leur rappeler qu’ils pouvaient faire annuler «à titre exceptionnel» une étape passant dans leur département en cas de canicule, si la sécurité ne peut plus être assurée. On n’en est pas passé loin lors de la troisième étape, lundi : alors que le peloton reprenait le chemin de la France après deux jours en Espagne, un important incendie dans les PyrénéesOrientales a menacé la tenue de la course. La préfecture a finalement décidé de maintenir l’épreuve, tout en interdisant aux spectateurs de se rendre le long de la route. Face au réchauffement climatique, la Grande Boucle tient toujours. Mais jusqu’à quand ?

***

Tadej Pogačar pulvérise le record du Tourmalet et ses adversaires

Lors de la première grande étape de montagne dans les Pyrénées jeudi, le Slovène a déjà écrasé la Grande Boucle. Le Lyonnais Paul Seixas a bien résisté.

«Je me suis réveillé à 7 heures du matin, 
très excité, comme tous mes coéquipiers. 
Je savais que ça serait une bonne journée.»
   - Tadej Pogačar vainqueur de la 
     sixième étape et maillot jaune

10 Jul 2026 - Libération
QUENTIN GIRARD Envoyé spécial sur le Tour

A la sortie d’un tunnel surgit normalement la lumière. Les ombres immenses des monstres disparaissent et la vérité, rassurante, apparaît nue. Sauf dans le cyclisme des années 2020. Que ce soit dans les cavernes ou en plein soleil, l’ogre est toujours le même, toujours aussi écrasant, toujours aussi affamé. A 4,5 km du sommet du Tourmalet, à la sortie d’un tunnel où les coureurs pouvaient profiter d’un peu de fraîcheur, Isaac del Toro a accéléré pour son coéquipier d’UAE Team Emirates XRG, Tadej Pogačar.

Le quadruple vainqueur du Tour s’est envolé, laissant ce qui restait du groupe de favoris exploser comme un paquet de pop-corn trop cuit. On ne l’imaginait pas forcément le faire, tant la route était encore longue jusqu’à l’arrivée, plus d’une quarantaine de kilomètres, mais c’est une distance infime quand il met ses bottes de sept lieues pour enjamber les montagnes.

Fringant. Pour cette sixième étape, la première vraiment escarpée du Tour 2026, 186 kilomètres entre Pau et Gavarnie-Gèdre dans les Pyrénées, le Slovène a réaffirmé ce qu’il montre depuis le départ : il est trois vélos au-dessus des autres. La victoire du jour, sa deuxième, le maillot jaune et le record de l’ascension du col du Tourmalet (en 43 minutes et 12 secondes, 2 minutes plus rapide qu’en 2023) sont venus comme une évidence. Cela a dû rendre nostalgique Emmanuel Macron. Comme chaque année dans ce coin où il a ses habitudes, le président de la République a assisté à la course dans la voiture du directeur du Tour, Christian Prudhomme, dans une relative discrétion protocolaire et une large indifférence des spectateurs. Pour la dernière fois, il a assisté à une étape en tant que chef d’Etat. Il a vu un jeune homme fringant continuer de triompher. Tadej Pogacar, lui, sera toujours là l’année prochaine. Derrière le Slovène, dans les lacets élégants qui montent jusqu’à 2000 mètres, où quelques maillots des Bleus du foot tentaient de concurrencer ceux blancs à pois rouges offerts par Leclerc, les Petit Poucet ne pouvaient rien faire. Après un léger retard au démarrage, Jonas Vingegaard (Visma - Lease a bike) est celui qui résistait le plus vaillamment, restant longtemps à une dizaine de secondes, quelques mètres qui paraissaient des kilomètres. Le Lyonnais Paul Seixas (Decathlon - CMA CGM), dont le premier grand test était très attendu, répondait aussi présent, se retrouvant à un deuxième échelon en compagnie de deux probables adversaires pour le podium à Paris, le Mexicain Isaac del Toro et l’Allemand Florian Lipowitz (Red Bull- BORA-hansgrohe).

Le trio se faisait finalement reprendre dans la descente du Tourmalet par des poursuivants dont le Belge Remco Evenepoel (Red Bull - Bora-Hansgrohe) et la bonne surprise française Lenny Martinez (Bahrain-Victorious). Tous appartiennent à une catégorie qui devra se disputer les miettes pendant les deux semaines et demie qui restent. Ça risque d’être long mais on y cherchera un des rares motifs de suspense. Au classement général, Tadej Pogacar a désormais 2 minutes et 42 secondes d’avance sur Jonas Vingegaard et une cinquantaine de secondes de plus sur les autres favoris. «C’est dans mon top 5 des plus belles victoires sur le Tour, une de mes plus douces, s’est enthousiasmé le nouveau leader. Je me suis réveillé à 7 heures du matin, très excité, comme tous mes coéquipiers. Je savais que ça serait une bonne journée.» Il est là le secret : un bon petit-déjeuner et ensuite, «full gas», comme il aime à dire. C’est simple.

Naufragé. Loin, très loin derrière, d’autres enchaînaient les galères. L’espoir belge Cian Uijtdebroeks (Movistar), malade, ne supportant plus la chaleur (on le comprend !), abandonnait. Torstein Traeen (Uno-X Mobility), maillot jaune après avoir pris la bonne échappée à Foix (Ariège) mardi, craquait complètement dans le bas du Tourmalet malgré ses presque huit minutes d’avance. Après être déjà tombé mercredi, l’habitué des chutes a percuté un coéquipier dans la descente et a perdu le contrôle de son vélo. Tête en avant, bitume. Heureux un jour, naufragé le lendemain : le Tour n’a aucune pitié pour les personnages secondaires. A grand-peine, il finissait par se relever et terminer, tout doucement. Lui en souriait presque sur son vélo. Depuis son cancer en 2022, tout coule sur lui.

Et maintenant ? Le peloton file en NouvelleAquitaine, vendredi à Bordeaux puis samedi à Bergerac, où les sprinteurs devraient avoir le droit de cité. Au moins, là, on ne sait pas qui gagnera.

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