LA VOIE EST LIBRE


S’EST ENVOLÉ

Tadej Pogacar a détruit Jonas Vingegaard et ses adversaires dans le Tourmalet, au prix d’un raid de 43 kilomètres, pour s’offrir une victoire de prestige qui lui ouvre déjà la route vers un cinquième sacre dans le Tour de France.

10 Jul 2026 - L'Équipe
ALEXANDRE ROOS

GAVARNIE (HAUTES-PYRÉNÉES) – À chaque pèlerinage au Tourmalet, c’est le même ravissement devant sa beauté sauvage, ses dents de pierres qui se dressent vers le ciel, menaçantes, la douceur de ses bourrelets de verdure tendre et inviolée et ce voile de vapeurs de chaleur qui enveloppait ce jeudi les sommets alentours de mysticisme. Le géant des Pyrénées est un temple qu’on aime retrouver chaque été, qui nous rapetisse, nous ramène à notre condition minuscule et finie, et dont on apprécie les rituels confortables, chaque fois les mêmes discussions sur quel versant est le plus difficile, lequel est le plus beau, les souvenirs des années passées et l’odeur de l’embrayage en surchauffe au bas de la descente à toute berzingue.à )

Le Tourmalet est un totem qu’on vénère et on saluera le niveau de créativité de la foule de ses adorateurs, qui s’étaient surpassés hier dans les offrandes posées à ses pieds. Pas les petits veaux à la robe caramel qui observaient le spectacle de ces hurluberlus colorés, mais les costumes gonflables de licornes et surtout cette tête de chevreuil empaillé accrochée au poteau d’une des galeries avant la Mongie, qui a suscité notre fascination et engendré tout un tas de questions. Quelle connexion neurologique a bien pu aboutir à cette décision? Ou quelles discussions à la maison hier matin ? « Chérie, les enfants, ne vous inquiétez pas, j’ai décroché le trophée du salon pour l’emporter au sommet. »

Les UAE ont détruit toutes les tentatives des Visma

Le Tourmalet est indissociable du Tour de France et de ses champions, les grands sacres s’y construisent souvent, le col couvre les plus grands de quelques paillettes d’or sur la route de leur triomphe vers Paris, Fausto Coppi en 1949 et 1952 ou Eddy Merckx en 1969 sur la route vers sa légende et Mourenx. C’est le rendez-vous que Tadej Pogacar a honoré jeudi dans ce lieu merveilleux, auquel il avait décidé de se mesurer, bien plus qu’aux mortels qui s’opposent à lui sur le vélo et lui propose un défi trop prosaïque.

Le Tourmalet l’a adoubé et le Slovène a en retour renforcé sa noblesse et son prestige, même si loin de l’arrivée au pied du cirque de Gavarnie, au prix d’un raid de 43 bornes qui a scellé une de ses plus grandes victoires dans le Tour et posé des fondations très solides pour son cinquième sacre dans la Grande Boucle. Pas tant de par l’héroïsme ou le romantisme d’une attaque insensée, d’une pulsion instinctive ou d’un scénario fou, mais plutôt par son implacabilité, un désossage net et sans appel, même si on peut voir de la poésie dans la découpe bouchère.

Les UAE du quadruple vainqueur du Tour ont une nouvelle fois décapé tout le monde. Ils ont détruit toutes les tentatives des Visma de Jonas Vingegaard d’envoyer des satellites à l’avant, qui devaient servir de point d’appui dans la dernière ascension, la longue et roulante montée vers Gavarnie. D’abord Victor Campenaerts, parti en début d’étape avec Mads Pedersen qui est allé consolider son maillot vert au sprint intermédiaire, puis Matteo Jorgenson un peu plus loin, ramenés par le col par le train émirati. ) Au pied du Tour mal et, la moyenne horaire était de 43 km/h – plus de 41 km/h au total pour une étape de montagne de 4000 m de dénivelé positif – ce qui donne une idée du niveau de fatigue auquel Pogacar et sa suite avaient amené le peloton avant même l’ascension la plus dure de la journée. Dans la montée, ils vissèrent l’un après l’autre, jusqu’à Isaac Del Toro, qui acheva le boulot de préparation d’une accélération tranchante à 5 kilomètres du sommet, avant que son leader entre en action quelques centaines de mètres plus loin.

Un temps accompagné de Paul Seixas, Jonas Vingegaard fut le seul à tenter de résister. L’écart était minime, il plafonnait à moins de dix secondes, mais Tadej Pogacar était une nouvelle fois en train de créer l’illusion qu’il y avait un match, que son rival danois n’était pas si loin. Il le poussait à se mettre dans le rouge pour combler le trou, pour mieux le tuer derrière et c’est un piège terrible, car Vingegaard ne peut pas ne pas tout faire pour essayer de revenir et il ne peut pas non plus être sûr que Pogacar a encore du gaz à disposition. Le Slovène le noya donc progressivement, par vagues. Trente secondes d’avantage au sommet, plus du double après la descente et cela augmenta par paliers pour atteindre 2’38’’ à l’arrivée, où le battu parut tellement défait, tant il venait de se faire briser les jambes et le moral.

Vingegaard ne s’est pas effondré non plus

Derrière, les autres favoris s’étaient rassemblés sur la fin de la descente du Tourmalet, un trio avec Paul Seixas, Del Toro et Florian Lipowitz rejoint par le groupe Remco Evenepoel, dans lequel on trouvait aussi Juan Ayuso, Mattias Skjelmose, Lenny Martinez et Sepp Kuss. On crut un temps que ce petit paquet pourrait reprendre Vingegaard, mais ils ne s’entendaient pas toujours très bien et le Danois ne s’est pas effondré non plus.

Ce groupe figure la lutte à venir pour le podium du Tour, et probablement la 3e place, à laquelle Seixas a confirmé qu’il pourrait se mêler, au terme de son premier test en haute montagne face à une telle concurrence. Cinquième au moment de franchir la ligne, le jeune Français a encore tout bien géré, il s’est un peu brûlé les ailes dans le sillage de Vingegaard au moment de l’attaque de Pogacar, mais il ne s’est pas démuni pour autant ensuite. Il faudrait en revanche qu’il puisse s’appuyer sur un collectif un peu plus costaud en altitude, car à 46 kilomètres, il était déjà seul.

L’espoir d’une bataille pour la victoire finale était déjà mince mais hier, il a été quasiment anéanti. Car Tadej Pogacar est encore plus fort que lors de ses deux derniers sacres et en plus, il a une arme supplémentaire, létale, avec Isaac Del Toro. L’apport du Mexicain modifie la physionomie de la course et rend la tâche impossible pour les autres. Ce jeudi, il a fait exploser tout le monde, même Vingegaard, incapable de rester dans les roues à ce moment-là.

Ce n’était que pour quelques centaines de mètres, mais tout de même, on a rarement vu un équipier à un tel niveau et le voir prendre la 3e place de l’étape a fini de clouer le cercueil des ambitions. Pogacar va désormais continuer à creuser au général quand il le pourra, mais il n’a plus à trop forcer, pas avec un tel niveau, afin de se mettre définitivement à l’abri. Et il a un autre rendez-vous avec l’histoire, en bout de Tour de France, à l’Alpe d’Huez.

***


Ses prises de pouvoir

10 Jul 2026 - L'Équipe
Éloi Thouault

2020 : le coup de tonnerre

Étape 20. Intouchable sur les pentes de la Planche des Belles Filles, Tadej Pogcar, alors âgé de 21 ans, renverse le Tour de France en moins d'une heure. Alors que Primoz Roglic semblait filer vers son premier sacre avec 57 secondes d'avance sur lui, le gamin slovène réalise l'impensable et lui reprend tout lors du chrono final. Il devance Tom Dumoulin de 1'21'' au sommet et surtout Roglic, seulement 5e à 1’56’’. Résultat : il récupère le maillot jaune avec 59 secondes d'avance sur son compatriote. Une prise de pouvoir tardive, mais un véritable coup de tonnerre dans l'histoire récente du Tour.


2021 : la confirmation

Étape 8. Cette fois, pas besoin de lever les bras pour enfiler le jaune. Sous une pluie battante, Pogacar sort le grand numéro dans le co l d e Romme. À 32,8 km de l'arrivée, le Slovène place son attaque et laisse les favoris sur place. Van der Poel abandonne son maillot jaune, pendant que Carapaz, Uran, Mas ou encore Kelderman décrochent. Seul Vingegaard parvient à limiter la casse. Quatrième au Grand-Bornand, à 49’’ de Teuns, vainqueur ce jourlà, Pogacar récupère pourtant la tunique de leader avec un matelas déjà bien confortable (4’46’’ sur Uran et 5’ sur Vingegaard) et ne la lâchera plus.


2024 : la mise au point

Étape 4. Première arrivée en altitude de ce Tour et Pogacar frappe déjà un grand coup. Revanchard après avoir terminé deux fois dauphin de Vingegaard, le Slovène remet les pendules à l'heure. Dans le col du Galibier, ses équipiers imposent un rythme infernal avant qu’il ne place son attaque à moins d’un kilomètre du sommet. Pogacar plonge dans la descente vers Valloire et s'impose en solitaire. Il reprend le maillot jaune à Richard Carapaz et creuse déjà un premier écart : 45’’ sur Remco Evenepoel et 50’’ sur Jonas Vingegaard. Il arrivera à Paris avec plus de 9 minutes d'avance sur le Belge et 6'17'' sur le Danois.


2025 : seul dans son monde

Étape 12. Pour le premier vrai rendezvous en montagne de ce Tour de France 2025, Tadej Pogacar, maillot de champion du monde sur les épaules, pose son empreinte sur la course à Hautacam. À 12 kilomètres du sommet, le Slovène lance son attaque et laisse tout le monde sur place, Vingegaard compris. Le Danois constate les dégâts et termine à 2’10’’, juste devant Florian Lipowitz à 2’23’’. Vainqueure en solitaire, la superstar d'UAE EmiratesXRG récupère le maillot jaune de Ben Healy et assène un nouveau coup de massue au Tour.

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