Pogačar n’en fait pas toujours qu’à sa tête


Entre plans tactiques dessinés par son staff et instinct de course, le Slovène, vainqueur hier à Gavarnie, jongle entre les opportunités que la course peut lui offrir. Il ne s’est pas souvent raté.

«Ce n’est pas le DS qui va dire "c’est le moment de partir ! " 
C’est lui qui décide, 
quand il voit que ses adversaires sont à bloc, 
la bouche ouverte»
   - LE DIRECTEUR SPORTIF FABIO BALDATO 
     À PROPOS DE TADEJ POGACAR

«Quand Tadej part, les directeurs sportifs ont la capacité de se dire : 
OK, maintenant, voilà la nouvelle situation. 
On s’adapte, on change le type d’information qu’on donne aux gars»
   - MAURO GIANET'TI,' MANAGER GÉNÉRAL D’UAE

10 Jul 2026 - L'Équipe
YOHANN HAUTBOIS

GAVARNIE (HAUTES-PYRÉNÉES) – Hilares sur leur home-trainer, Isaac del Toro et Tadej Pogačar revisitaient, hier, leur journée et la victoire du Slovène, heureux de leur coup tactique. Car le rouleau compresseur UAE a de nouveau écrasé le bitume fumant et coulant de la sixième étape selon un plan connu d’avance et qui s’est déroulé sans accroc: d’abord les gros rouleurs Florian Vermeersch, Nils Politt, Tim Wellens. Puis la garde rapprochée en montagne, Felix Grossschartner, Brandon McNulty, Adam Yates, un dernier relais du Mexicain avant l’attaque du futur Maillot Jaune à 43 kilomètres de Gavarnie, « une option dès le départ » , affirmait Yates.Tadej Pogacar, en démonstration dans l’ascension du Tourmalet, hier. À l’arrivée, le double champion du monde, partage son euphorie avec le manager de l’équipe UAE Emirates-XRG, Mauro Gianetti (à dr.)

L’étape du Granon en 2022, une blessure pour Pogacar

Au tableau noir décidé la veille par le staff de la formation émirienne qui a avancé ses pions, ses tours puis son roi sur l’échiquier de la Grande Boucle. Un travail collectif salué par le dernier étage de la fusée après son 23e succès sur le Tour: « En fait, déjà hier ( mercredi) après l’étape, dans le bus pour aller vers l’hôtel, il y avait une grande excitation pour aujourd’hui (hier), on voulait vraiment faire all-in. On a une grosse équipe, alors on s’engage tous à fond dans l’exécution du plan et advienne que pourra. On s’est dit: “Si on explose, on explose”. Ce matin, au petit déjeuner, les gars étaient encore très excités, il y avait vraiment une super énergie, une ambiance parfaite. Puis on a refait le même briefing que la veille dans le bus ( rires) et on a vraiment réussi à faire ce qu’on s’était dit. »

Avec le double champion du monde, tout ne se passe pas pourtant comme prévu, au gré de ses lubies et de ses intuitions. En 2024, lors de l’étape du Pla d’Adet, il avait dynamité les schémas de son staff et avait demandé à Adam Yates d’attaquer, contrairement à ce qui avait été discuté au briefing. « Il y a eu un peu d’improvisation » , avait concédé le Britannique. À l’arrivée, les directeurs sportifs offraient aux médias une lecture différente de la course : l’un d’eux, peut-être pour sauver la face, nous avait expliqué que la course s’était déroulée exactement comme prévu quand un autre, juste à côté, avait admis que le patron avait décidé du sort de l’étape.

Cet hiver, Pavel Sivakov consentait que « certaines équipes sont plus carrées (tactiquement). Nous, c’est plus au feeling, à l’entraînement comme en course. Parfois, ce n’est pas la meilleure décision à prendre mais, au final, on ne regrette pas. On fait comme on le sent et la plupart du temps, c’était le bon truc à faire ». Pas toujours et, en 2022, la fameuse étape du Granon avait été une morsure pour « Pogi » qui n’avait rien écouté des directives de son équipe : il en avait mis partout, avait contré chaque attaque des Jumbo-Visma avant de se faire éteindre par son rival danois.

Le manager général Mauro Gianetti n’a pas oublié ce jour où son leader a perdu le Tour: « Bien sûr, on aurait aimé éviter ça mais cela fait partie de l’apprentissage. Ce sont des leçons qu’il faut retenir. » Aujourd’hui, l’entourage de

Pogacar le décrit « plus intelligent tactiquement depuis trois ou quatre ans » , même s’il ne s’interdit jamais de renverser la table, ni de donner son avis en amont. « On échange avec Tadej, il aime bien parler avec les copains, Nils, Tim, tout le monde, explique Fabio Baldato, directeur sportif sur les Flandriennes notamment. Car ce n’est pas le DS qui va dire “c’est le moment de partir!” C’est lui qui décide, quand il voit que ses adversaires sont à bloc, la bouche ouverte. C’est une question de feeling. »

L’encadrement n’en prend pas ombrage, accepte que la présence du quintuple vainqueur du Tour de Lombardie limite ses prérogatives quand son absence ouvre le champ des possibles, surtout en termes de management, note Simone Pedrazzini, douze Tours de France comme directeur sportif. « Quand Tadej n’est pas là, on a beaucoup de leaders et tout le monde veut jouer sa carte. On doit faire attention car cela peut vite être le bordel ( rires). » Mais le dirigeant suisse loue « la liberté que nous avons dans l’équipe. Parfois Matxin (nous appelle et on discute. On en parle avec les coureurs car s’ils ne sont pas d’accord, on peut changer de petites choses dans notre stratégie ».

Les coureurs n’échappent pas à quelques recadrages comme en juin, lors de la deuxième étape du Tour de Suisse, remportée par Romain Grégoire: « On a fait une petite faute, on a laissé partir une échappée trop grande et on a roulé toute la journée pour rien. Mais on est flexibles, notamment quand la radio ne fonctionne pas, qu’on est trop loin. Si les coureurs sentent que c’est le bon moment et que cela ne correspond pas à la stratégie du matin, on ne les arrête pas, et ils y vont. Normalement, ça fonctionne mais parfois, comme dans les autres équipes, des coureurs font des erreurs. »

Fabio Baldato parle ainsi d’un équilibre entre les projections du staff et l’instinct du Slovène: « Parfois, j’entends : “Ah, il est parti à 80 km de l’arrivée !” » Mais c’est parce que c’était le moment le plus dur. Aux Strade Bianche, il ne part pas dans Monte Sante Marie pour battre un record mais parce que c’est là qu’il peut faire la différence. Tu mets Sante Marie à 30 kmde l’arrivée, il part à 30 km. »

Fa ce aux critiques d’une équipe sûre de sa force, roulant sans subtilité et qui s’en remet au vainqueur du Giro 2024, Gianetti défend le rôle de ses DS qui « font un travail immense parce qu’ils étudient tous les jours le parcours, le niveau de nos coureurs, les tactiques que, probablement, nos adversaires vont choisir. Et puis, le vélo, ce n’est pas des mathématiques, cela dépend des coureurs, de leur instinct. Quand Tadej part, les directeurs sportifs ont la capacité de se dire: OK, maintenant, voilà la nouvelle situation. On s’adapte, on change le type d’information qu’on donne aux gars. »

Hier, Andrej Hauptman, Simone Pedrazzini et Fernández Matxín n’ont pas trop eu à se creuser la tête : le plan était prêt, leur leader l’a exécuté sans moufter.

***

Un Tourmalet record

Avec un vent favorable, un énorme boulot de son équipe et une accélération à plus de 4 km du sommet, Tadej Pogačar a pulvérisé, hier, le temps d’ascension du col pyrénéen établi en 2023 par Jonas Vingegaard.

10 Jul 2026 - L'Équipe
LUC HERINCX

GAVARNIE (HAUTES-PYRÉNÉES) – Le souriregrimace de Nils Politt en tête du peloton a donné un aperçu du projet dans l’Aspin, puis la machine infernale a déroulé dans le Tourmalet. « On voulait faire tapis » , a expliqué Tadej Pogačar. Un relais dévastateur de son limier Felix Grossschartner jusqu’à 8,6 km du sommet faisait déjà craquer quelques purs grimpeurs, Brandon McNulty a maintenu la pression jusqu’à 5,6 km du sommet, Adam Yates tenta de garder l’allure encore 600 m, puis Isaac Del Toro réussit encore à changer de rythme à 4,7 km du sommet pour propulser Tadej Pogacar, seul au monde dans les lacets vertigineux du géant des Pyrénées.

Non seulement Tadej Pogačar et les bourrins d’UAE Emirates-XRG ont assommé ici le Tour de France, mais ils ont aussi pulvérisé le record d’ascension du Tourmalet par Sainte-Marie de Campan (17 km à 7,3 %). Monté en 43’12’’, Pogačar a fait deux minutes et vingt-trois secondes de mieux que la marque établie par Jonas Vingegaard (45’35’’) sur la 6e étape du Tour 2023.

« Les gars vont trop vite pour moi, a analysé Yates, à la manoeuvre sur une courte distance. On connaissait à peu près notre plan chiffré avec le rythme à imposer. Ce n’est jamais facile sur le Tourmalet, mais je crois qu’on ne s’en est pas trop mal sortis. »

Un euphémisme car le train d’UAE est monté bien plus vite dans les dix premiers kilomètres du col que celui de Jumbo-Visma en 2023 (24’10’’ contre 25’35’’).

Les conditions ont permis a au moins dix coureurs de battre le temps d’ascension de 2023

La force de l’équipe de Pogacar n’est pas la seule explication de l’ampleur de l’écart entre les deux records. Le double champion du monde a creusé en se dévoilant beaucoup plus tôt que Vingegaard (à l’attaque à seulement 1,4 km du sommet en 2023), et il a profité d’un vent favorable assez prononcé, à en croire les drapeaux béarnais flottant au bord de la route. Ces conditions ont d’ailleurs permis à au moins dix coureurs de battre le temps d’ascension d’il y a trois ans. Vingegaard n’est passé au sommet qu’avec une trentaine de secondes de retard sur Pogacar, Paul Seixas est monté en 44’30’’, peu ou prou comme Florian Lipowitz, Isaac del Toro, Remco Evenepoel, Lenny Martinez, Sepp Kuss et Juan Ayuso.

Tous ont ensuite perdu du temps sur le nouveau Maillot Jaune dans la descente, dévalée à une allure hallucinante, comme en 2023. « Cette année-là, on avait basculé avec Wout Van Aert et Jonas, a rappelé le Slovène. Jonas poussait Wout à y aller à fond et moi, j’étais vraiment à la limite parce que j’avais encore des problèmes avec mon poignet (cassé à Liège trois mois avant). Ce moment m’est revenu en mémoire. Alors je me suis dit que si Jonas n’était pas loin de moi au sommet, il était capable de me reprendre dans la descente. » Par précaution, Pogacar a donc maintenu la pression et brillé également dans un autre type d’effort sur l’autre versant du Tourmalet.

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