À Gavarnie, Pogačar fait son Cirque


ANNE-CHRISTINE POUJOULAT/AFP
Le Slovène dans la descente du col du Tourmalet.

Dans la 6e étape, entre Pau et Gavarnie-gèdre (186,2 km), coup de force du Slovène Tadej Pogacar, parti en solitaire dès le Tourmalet. Il reprend le jaune, et rejette vingegaard à 2’ 40” et le groupe Seixas à 3 minutes.

Avant le Géant des Pyrénées, les Forçats possédaient encore quelque chose : un rythme, une fierté, un nom.

10 Jul 2026 - L'Humanité
Gavarnie-Gèdre (Hautes-Pyrénées), envoyé spécial. JEAN-EMMANUEL DUCOIN

ACTE I, SCÈNE 1. 

Sous un soleil de plomb et une chaleur caniculaire, débuta un long mano a mano avec la fébrilité des cimes, singulier monologue avec les silences, arrimés que nous fûmes aux forces imaginaires de la déesse Pyrène. Lorsque les 180 rescapés prirent le départ dans les rues de Pau, nous guettâmes les pics pour entrevoir ce que la légende du jour allait nous réserver. De l’inattendu ou du prévisible, dans l’entraperçu d’une Histoire forcément infernale. Au programme, 4 150 mètres de dénivelé positif. Le temps s’atrophia devant cette tragédie classique à écrire. Les Pyrénées, comme premiers fragments de vérité: deux côtes avant le village d’arreau, et puis l’enfer des pourcentages. Le col d’aspin (12 km à 6,8 %, 1re cat.), celui du légendaire Tourmalet (17,1 km à 7,3 %, 2 115 m, HC), emprunté pour la 85e fois, et enfin la montée de Gavarnie-gèdre et son cirque pittoresque (18,7 km à 3,7 %, 2e cat.). Dans l’apprentissage toujours renouvelé du pays en élévation, les montagnards ou artefacts du genre recherchent d’ordinaire quelque chose qui les affranchit. Ils disposent d’un avantage supérieur : eux osent se jouer du patrimoine solaire et tentent de braver jusqu’aux frontières de leurs possibilités. Les Forçats, irascibles et tempétueux, écrivent souvent des aventures dont nous faisons mémoire, et qui, le soir venu, longtemps après, nourrissent les fins de repas des vieux acharnés.

ACTE I, SCÈNE 2. 

Une petite baston afin de prendre la bonne échappée allongea d’entrée de jeu le peloton multicolore. Deux fuyards prirent les devants, Pedersen et Campenaerts, avec si peu d’avance qu’il leur fallut assumer des sortes de vies parallèles inégales. À l’arrière, Remco Evenepoel et Juan Ayuso se retrouvèrent momentanément piégés après la côte de Loucrup, sans savoir si ce fait de course était dû à un mauvais placement ou à des difficultés physiques. Dans le col d’aspin, à 70 kilomètres du but, alors que les UAE prenaient les commandes avec densité, nous n’eûmes aucune indication, saut l’écrémage de masse classique. Lenny Martinez franchit le sommet en tête, tandis qu’il ne restait qu’une trentaine de coursiers dans le coup…

ACTE II, SCÈNE 1. 

Alors surgit le Tourmalet, celui qui ne se franchit pas, mais vous dépouille. Chaque année recommencée, la peur redevint notre seconde nature. Avant le Géant des Pyrénées, les Forçats possédaient encore quelque chose: un rythme, une fierté, un nom. Dès les premiers lacets, même en arrivant par Sainte-marie-decampan (une pensée pour Eugène Christophe), ne demeuraient bientôt que des respirations archaïques, de vieilles forges dans les poitrines, des coeurs qui battaient comme des marteaux sur les enclumes des côtes. La montagne se dressa pour accueillir des hommes, les éprouvant avec l’indifférence souveraine des mondes minéraux. Et les cadors ? Les UAE de Pogacar poursuivirent l’acte de puissance, façon laminoir. Les

Visma de Jonas, au marquage. Les Decathlon de Seixas, eux, n’étaient plus que… deux, le prodige et Prodhomme. Dans l’oreillette, P’tit Paul avait entendu une heure plus tôt: « Tu ne perds pas de vue Vingegaard et Pogacar. Si tu restes avec eux, rien ne peut t’arriver.» Quant au Norvégien Torstein Traeen, accroché à son paletot jaune, il léchait les roues tant bien que mal, avant un craquage, et même une chute un peu plus tard.

Les paroles furent dès lors inutiles, le vent dispersa les organismes. Après la Mongie, alors que Seixas était désormais isolé, chaque virage ouvrit un royaume plus nu que le précédent, les arbres s’effacèrent comme une armée congédiée, l’herbe se fit rase. Et les pierres s’emparèrent du paysage, parlant une langue plus ancienne que toutes les patries et narrant encore ce temps où cette montagne levait ses épaules dans le tumulte des continents. Ce fut là, tel un diable, à 45 kilomètres de l’arrivée, que Pogacar sortit de sa boîte. Seul Jonas Vingegaard se tint à distance, à 30’’ d’abord. P’tit Paul s’accrocha tant qu’il put, et bascula à 1’26’’, avec Del Toro et Lipowitz, Evenepoel, Ayuso et Martinez juste derrière.

ACTE II, SCÈNE 2. 

Tadej Pogačar, souverain, se jeta dans la descente et avança au milieu de cette liturgie de roche. Avant d’entrevoir le cirque de Gavarnie. Plus qu’un paysage, une poussée de la terre contre le ciel, une arche renversée dont les piliers formaient des falaises, lestées d’une gravité nouvelle, malgré la faiblesse apparente de la pente (3,7 %). Dans ce théâtre de démesure, le Slovène poursuivit sa démonstration d’anachorète, repoussant les frontières, chassant la poussière du ciel et quelques gouttes de pluie au passage. Tout là-haut, devant la cascade monumentale, l’addition s’avéra sévère : Vingegaard concéda 2’40’’. Du très sévère. Le groupe Seixas, avec Del Toro, Lipowitz, Evenepoel, Ayuso, Martinez, Skjelmose et Kuss, accusa pour sa part un retard de 2’59’’. Sans commentaire…

ÉPILOGUE. 

Le chronicoeur respira bien fort et, gorgé de regrets, constata que ce début de Tour venait de mettre en lumière les deux univers qui formaient le cyclisme actuel, qui coexistaient sans parler le même langage, régis par deux mouvements simultanés, celui d’une progression globale mais aussi d’un éloignement. Entre la planète de Pogacar, et celle des autres, un fossé continuait de se creuser. Le Slovène pratique un cyclisme totalitaire, qui assèche tout, inventant une manière exclusive de procéder et sur laquelle il a bâti son immense carrière. Même les mano a mano ont disparu. Il n’y a plus que lui… et lui.

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