Jour de naissance
Pour la première fois de son histoire, le Tour de France a découvert, hier, le plateau de Solaison, au coeur des alpages haut-savoyards. Dans ce coin de montagne où le silence règne habituellement, il a apporté une agitation exceptionnelle.
«On n’a jamais vu ça, c’est la première fois qu’on met
autant de lumière sur le plateau et qu’il y a autant de monde»
- DIDIER LAYAT, MAIRE DE BRISON, PREMIÈRE
COMMUNE EN REDESCENDANT DU PLATEAU
20 Jul 2026 - L'Équipe
ÉLOI THOUAULT
PLATEAU DE SOLAISON (HAUTE-SAVOIE) – À 6 h 55, le plateau de Solaison appartenait encore aux vaches. Le soleil se hissait doucement derrière la pointe d’Andey, les cloches étaient les seules à déranger le silence posé sur les champs de pâquerettes. En bas, pourtant, la journée n’était déjà plus la même. Les camions techniques du Tour de France avalaient les lacets, les uns après les autres, pour rejoindre ce village lilliputien blotti au pied des géants de pierre. Dans quelques heures, des milliers de personnes couvriraient ces alpages.Le public était au rendez-vous à l’arrivée de la 15e étape du Tour de France au plateau de Solaison.
À la ferme des Marmottes, juste à côté de l’arche d’arrivée de l’étape, personne ne prête encore attention à ce drôle de décor qui s’installe. L’étable sent le foin et le lait chaud, les trente-six vaches de race abondance avancent tranquillement jusqu’à leur place, soufflent, agitent la queue pour chasser les mouches. « Si vous cherchez le calme avant la folie du Tour, vous êtes au bon endroit » , lance le propriétaire des lieux, Benoît Boisier, en nous accueillant, marcel gris sur les épaules et bronzage agricole jusqu’au cou.
Une quinzaine d’habitants à l’année
Là-haut, à 1 500 m d’altitude, ils ne sont qu’une quinzaine à vivre toute l’année autour de la petite chapelle en bois de Sainte- Marie de Solaison. Quelques messes y rassemblent parfois les habitants le weekend. Ce dimanche a pourtant des allures de fête patronale. Pour la première fois de son histoire, le Tour est venu poser ses roues au bout de cette longue montée (11,3 km à 9 %). « Profitez-en, on ne reverra jamais ça ici. C’est unique, c’est trop compliqué à organiser avec le cul-de-sac à l’arrivée » , glisse Jean-Luc Arcade, un habitant de la vallée, venu saluer Benoît.
Pendant quelques heures, Solaison va donc vivre avec cette agitation inhabituelle. Les barrières ont poussé, la route est fermée et un hélicoptère tourne au-dessus des montagnes. Mais dans l’étable, les vaches continuent leur routine, tranquillement. Enfin presque. L’une d’elles a décidé de mettre un peu de désordre dans le programme et devrait « mettre bas dans la journée » , constate Benoît. « Ça va obliger à revoir un peu le planning » , sourit l’éleveur, qui comptait passer l’après-midi derrière le snack installé avec sa mère au pied de l’étable.
Animation retrouvée sur le plateau
En attendant de voir les meilleurs grimpeurs du monde s’attaquer à ces pentes qu’il connaît par coeur, Benoît goûte cette journée particulière. Il se demande encore si le plateau pourra « recevoir autant de monde » , mais savoure surtout de voir son plateau retrouver un peu d’animation. « Aujourd’hui, il ne reste plus qu’un restaurant l’hiver et deux l’été. Il y a quelques années, il y en avait cinq ou six, raconte-t-il en lavant les mamelles de ses bêtes. Tous les dimanches, c’était rempli de randonneurs, de cyclistes, de gens du coin. Ce n’est plus trop le cas désormais. Même s’il y a un peu plus de cyclistes. »
Au pied de la ferme, les premières saucisses savoyardes, les diots précisément, cuisent dans une grande marmite en cuivre et embaument l’air. Claire, la mère de Benoît, observe l’agitation matinale avec un peu plus de recul. « Je suis mitigée. Si on veut garder les agriculteurs et cet esprit, il faut préserver ce paysage, assure-t-elle.
Les gens peuvent venir, bien sûr, mais il faut leur expliquer que ce paysage, c’est notre outil de travail. Nos vaches se nourrissent dans ces prés, et si trop de monde les piétine…
(Elle s’arrête.) On est contents de vous accueillir sur notre plateau, mais respectez nos vaches et la nature. Si vous voulez pouvoir revenir, un jour, dans des endroits comme ça, il faut qu’on puisse, nous aussi, continuer à y travailler. On a tendance à pleurer ce qu’on n’a plus et à ne pas préserver ce qu’on a. »
Pour comprendre comment le Tour a fini par arriver jusque-là, il fallait retrouver ceux qui en avaient porté l’idée. Didier Layat, le maire de Brison (sans étiquette), la première commune en redescendant du plateau, était l’un des premiers à interroger. Une fois absent, puis retenu avec les pompiers, ensuite au stand de la ville… Il aura fallu revenir une quatrième fois pour enfin le rencontrer. Un maire heureux, forcément, mais un peu dépassé par ce qui se déroulait sous ses yeux. « Ce travail a duré une quinzaine d’années entre l’organisation des arrivées ici lors du Tour de l’Avenir (en
2014) et du Dauphiné ( aujourd’hui Tour Auvergne - Rhône-Alpes) à trois reprises, explique-t-il. On n’a jamais vu ça, c’est la première fois qu’on met autant de lumière sur le plateau et qu’il y a autant de monde. »
« Ce n’est pour le moment pas dans les tuyaux. »
Une heure après la victoire de Remco Evenepoel, les accordéonistes de l’école de Bonneville jouaient encore dans le dernier virage, devenu hier the place to be («le lieu où il faut être») au plateau de Solaison. Benoît, lui, avait déjà retrouvé ses prés. Dans un coin de l’alpage, la vache qui devait mettre bas avait tenu parole : un veau venait d’arriver. Le Tour est passé. La vie, elle, continue.
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