« Moi, le Plateau de Solaison, je te le dis ! »


L. VEUAUCE / AFP temco Evenepoel a 
remporté le sprint final devant Tadej Pogacar.

« En arrivant de Champagnole, tu m’as gravi.
Tu t’appelles Pogacar et, pour une fois, 
tu as été battu à mon sommet par Evenepoel. 
Tu as perdu ton dauphin, Vingegaard, victime d’une chute. 
J’ai essayé de comprendre tout ça… »

20 Jul 2026 - L'Humanité
Sur la route du Tour, envoyé spécial. 
PCC, JEAN-EMMANUEL DUCOIN

ACTE I, SCÈNE 1. 

« Qu’entends-je ? Pourquoi toute cette foule ? Quel est ce bruit assourdissant, que je perçois au loin, sur mes flancs baptismaux ? Qui souffle et souffre sur ma terre martelée depuis le fond des âges? Et toi, qui es-tu, petit homme en jaune ? On m’a dit que tu t’appelais Tadej Pogačar, que les supporteurs hurlaient “Pogi !” à ton passage, mais que parfois des spectateurs te jettent des sorts, tel un antéchrist. Depuis quand te promènestu sur cette machine roulante, comme celles des congénères qui t’entourent ? Moi, sache-le, je ne suis pas né d’un matin. Il m’a fallu des millions d’années pour apprendre le silence. Des océans oubliés ont dormi dans mes pierres. Les glaciers ont poli mon visage. Les vents ont écrit sur mes falaises des phrases que personne ne sait lire, sinon les aigles, les sapins et la neige. Je suis plus ancien que les frontières. Je suis le Plateau de Solaison. Toi et les autres, vous êtes venus, mais vous m’avez à peine effleuré. »

ACTE I, SCÈNE 2. 

« J’ai vu des bergers lever les yeux vers les étoiles comme on consulte une horloge. J’ai vu des enfants devenir des vieillards. Des guerres traverser les vallées sans jamais réussir à grimper jusqu’à mon âme. Et, cet après-midi, j’ai entendu cette musique si particulière. Ce n’était pas le tonnerre. C’était ce que vous appelez le Tour de France. Il s’approchait, montait vers moi comme une longue respiration de l’humanité. Avant les coureurs venaient les rêves. J’ai bien distingué que les rêves roulent dans les yeux des enfants qui attendent un bidon lancé au hasard comme on espère un miracle. Ils courent avant les jambes des champions. Moi, je les regarde tous. Je ne fais pas de différence entre celui qui allait gagner et l’anonyme. Pourtant, votre course que l’on dit mythique ne m’avait jamais visité. Toi non plus, le Slovène, tu ne me connaissais pas. Maintenant, tu sais. Tu sais ce qu’il en coûte de s’affronter au 47e sommet hors catégorie de l’histoire du Tour. »

ACTE II, SCÈNE 1. 

« Ainsi, vous êtes venus vous crucifier sur mes rampes, pédaleurs fous, rendus à ce moment de la course où toute caresse se chargeait d’un sens plus lourd et plus complexe, où l’innocence tangible vibrait du mystère de ce qu’elle cachait. J’entendis la rumeur se propager : une guerre des chefs éclatait dans le peloton, m’apprit-on. Alors j’ai zieuté, pour essayer de comprendre. D’abord comprendre que des échappés étaient en tête, sans pourtant être les meilleurs. On m’a donné des noms, certains avaient déjà agonisé dans les pourcentages de mon voisin le Salève: Pidcock, Voisard, Yates, Rubio, Simmons, Schmid et Costiou. Ensuite comprendre qu’il y avait par ailleurs les “cadors”, qui se battaient, eux, pour le “général”. Des gars dans deux courses différentes. Et puis on m’a expliqué la jeunesse flamboyante d’un gamin, le P’tit Paul Seixas, qui se déploie au présent-futur. Savais-tu que la maison de ses grandsparents se trouvait à 15 kilomètres d’ici ? Je peux l’apercevoir sans me pencher. »

«Dis, Pogačar: qu’as-tu pensé lorsque ton dauphin, Jonas Vingegaard, chuta et se fracassa sur un trottoir, juste à tes côtés ? Que t’es-tu dit quand tu as compris qu’il montait dans l’ambulance et abandonnait l’épreuve, te laissant sans rival ? Comment as-tu vécu ce drame, alors que la petite et la grande histoire venaient de se mêler. Au moins, j’ai compris qu’il se passait quelque chose d’important, que le reste devenait dérisoire. Le reste t’appartenait. Finalement, tu n’as laissé aucune chance à ces bons hommes évadés, héros de l’inutile. Vous les avez mangés, un à un, malgré mes 11,3 kilomètres d’ascension pour une pente moyenne de 9 %. Par stratégie d’équipe, tu as accéléré modérément, traînant ton compère Del Toro, avant de perdre à mon sommet, battu au sprint par un Belge, Remco Evenepoel. On me chuchota à l’oreille que le P’tit Paul avait un peu craqué… Mon amour allait quand même aux fiévreux, aux courageux Icariens. »

ACTE II, SCÈNE 2. 

« Je vous ai observés, toi et les autres. Lorsque la pente se dressait, les masques tombaient. Les visages devenaient des paysages. Chaque ride narrait une bataille. Chaque goutte de sueur ressemblait à une source qui cherche encore son chemin. Chaque respiration était une prière adressée au ciel sans qu’aucun dieu ait besoin de répondre. Alors je tendis mon corps de pierre. Non pour vaincre. Pour accueillir. Et recueillir les douleurs comme d’autres recueillent la pluie. Je me suis surpris à vouloir garder les secrets des champions. Et tes secrets à toi, aussi lourds soient-ils. Pogacar, ne l’oublie jamais: je connais la vérité des hommes. Elle apparaît lorsqu’ils n’ont plus rien à cacher, lorsque chaque coup de pédale devient une question : jusqu’où puis-je aller sans renoncer à moi-même ? T’es-tu déjà posé cette question, toi qu’on surnomme l’ogre, alors que se propagent derrière toi des doutes, des suspicions, et même de la colère ? »

ÉPILOGUE. 

« Je t’ai vu perdu dans ce désert pentu où se dessinent des étendues dégoulinantes de caillasses plantées en plein ciel de feu. Il paraît que tu écrases tout habituellement, que la toison d’or te va bien. Tu es venu mais, quoi que tu en penses, je t’ai écrasé de mon ombre, j’ai laissé un goût de limaille et de sueur dans ta bouche. Ce sera ta mémoire. Pogačar, qui es-tu, petit cycliste, à côté de moi? Moi, le Plateau de Solaison ? Tu as essayé de me tutoyer. Je souris. Tu as juste emprunté un peu de mon éternité. Tu es parti, je respire de nouveau. Je garde en moi les échos de cette journée comme une forêt conserve le parfum de l’orage. »

***

RÉSULTATS

15e étape Champagnoleplateau de Solaison, (183,9 km)
1. Remco Evenepoel (BEL/ RBH) en 4 h 23’ 09’’ (moyenne 41,9 km/h)
2. Tadej Pogacar (SLO/UAD) à 0’ 00’’
3. Isaac Del Toro (MEX/UAD) à 0’ 06’’

Classement général

1. Tadej Pogacar (SLO/UAD) en 55 h 41’ 31’’.
2. Remco Evenepoel (BEL/RBH) à 5’ 00’’
3. Isaac Del Toro (MEX/UAD) à 5’ 58’’

Maillot à pois (grimpeur)
Tadej Pogacar (SLO/UAD) 

Maillot vert (points)
Mads Pedersen (DEN/LTK) 

Maillot blanc (jeune)
Paul Seixas (FRA/DCT)

16e étape: 
Évian-les-bains - Thononles-bains (26,1 km, contre-la-montre individuel)

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