Une journée avec Julian Alaphilippe sur le Tour de France
De son réveil jusqu’à la table de massage en fin de journée, « Le Figaro » a pu suivre le Français de l’équipe Tudor dans une étape brûlante entre Hagetmau et Bordeaux, vendredi.
« Julian est une personne rayonnante et profondément attachante.
Sa bonne humeur ainsi que l’attention qu’il porte à chacun des membres de l’équipe,
coureurs ou staff, sont les marques d’un leader »
- Fabian Cancellara ancien coureur et propriétaire de l’équipe Tudor
« Les coureurs ont changé,
le cyclisme a changé et je me sens en décalage avec la jeune génération,
ça, c’est sûr. (…)
Le niveau est tellement relevé qu’il n’y a plus beaucoup de place
pour savourer les moments un peu plus relax dans la course »
- Julian Alaphilippe
13 Jul 2026 - Le Figaro
Gilles Festor Envoyé spécial à Bordeaux parler
Sur le quai LOUIS-XVIII, à Bordeaux écrasée par la chaleur, un casque rouge apparaît au loin. Visage de d’artagnan et barbe courte impeccablement taillée. Trois coups de guidon, quelques zigzags pour éviter les coureurs devant lui et Julian Alaphilippe termine sa course devant le bus noir de son équipe Tudor. Un arrêt net, comme celui d’une Formule 1 qui viendrait se ravitailler au stand. Il descend de son vélo et le confie à un mécanicien qui le fixe sur un support. Le thermomètre frôle les 40°C mais quelques dizaines de supporteurs patientent en criant «Julian! Julian!»« Je fais ce que je peux pour le public. Des fois, je n’en ai pas le temps parce que le transfert vers notre hôtel est long. C’est dur de dire non à des gamins qui attendent une demi-heure sous 40 °C. Une photo, ça peut lui faire un souvenir pour des années », confie Julian Alaphilippe, ici lors de la 7e étape, vendredi 10 juillet.
derrière les barrières métalliques brûlantes. L’un d’entre eux tend au coureur le livre Mon année arc-en-ciel à dédicacer, en référence à l’âge d’or du coureur couronné de deux titres de champion du monde sur route coup sur coup, en 2020 et 2021. Le Français dégouline après quasiment quatre heures passées sur la selle. Il se retourne, lève les pouces en direction de ses fans et leur adresse en souriant : « Ça va ? Tout va bien ? Je reviens dans une minute. »
Puis il s’engouffre dans le bus climatisé.
« C’est tout le temps comme ça, mais il a besoin de calme après une étape. Il doit souffler, il est tellement sollicité… », nous glisse un membre de l’équipe qui cherche désespérément un bidon à offrir à un enfant venu quémander des goodies. À travers la vitre teintée, on arrive à distinguer la silhouette du coureur qui s’active. Il enlève ses chaussures, se déshabille et fonce sous la douche. Quelques minutes passent et la star du peloton réapparaît. Il a tenu parole.
« Lui, c’était le boss », lance un ado à ses deux copains. Le Français a quelques instants pour signer des autographes et poser pour des selfies avant que le bus ne démarre en direction de l’hôtel sous escorte de la gendarmerie. « Je fais ce que je peux pour le public. Des fois, je n’en ai pas le temps parce que le transfert vers notre hôtel est long. C’est dur de dire non à des gamins qui attendent une demi-heure sous 40°C. Une photo, ça peut lui faire un souvenir pour des années. Donc j’ai rarement dit non pour ces sollicitations », glisse-t-il.
Malgré la nouvelle génération de coureurs français et la révélation Paul Seixas, l’ancien Maillot jaune (14 jours en 2019) et vainqueur de six étapes sur le Tour de France reste l’un des chouchous du public français. Une attraction qui ne faiblit pas alors que les résultats, eux, ont du mal à suivre. À l’image de son début de saison, Julian Alaphilippe est à la peine dans le Tour de France. À Bordeaux, il n’y a d’ailleurs pas eu de miracle au moment où s’emballait le sprint final pour la victoire dans la septième étape. Les yeux rivés sur l’écran géant dans le bus, une partie de son staff a beau l’avoir encouragé avec des « Allez, Loulou ! Allez, Loulou ! », le natif de Saint-amandmontrond a vite lâché prise, terminant à la 114e place. Alaphilippe n’est pas un sprinter, et, à 34 ans, ses jambes ne sont plus forcément aussi explosives que lors de ses plus belles années. « Julian a fait le job. Il a fait ce qu’il a pu mais cette étape n’était pas un objectif pour nous. Notre meilleur sprinter, Arvid De Kleijn, a abandonné la veille », résume Addy Engels, le directeur sportif. Après une semaine de course, « Juju » ou « Alaf », comme ses fans aiment le surnommer, pointe à une anonyme 127e place au classement général, à une heure cinquante de Tadej Pogacar.
Plus tard, au calme sur la table de massage installée dans l’une des chambres du Holiday Inn, un hôtel 4 étoiles que son équipe partage avec celle de Jonas Vingegaard, le puncheur fait le bilan de son début de Grande Boucle. Il reconnaît une entame ratée. Mais, bonne nouvelle, les sensations semblent petit à petit revenir. « Si je les compare à celles des premiers jours, ça va mieux. Après, ça ne se voit pas encore en termes de résultats, mais je pense qu’il faut être patient sur le Tour. Il faut rester calme »,
insiste l’expérimenté coureur qui participe à son huitième Tour. « On a eu un départ très rapide avec des étapes de folie, une chaleur incroyable. En arrivant à Bordeaux, c’était étouffant, même si tous les coureurs sont désormais super bien préparés à ça. On a essayé de faire au maximum, et, pour l’instant, ça ne nous a pas souri. On espère qu’il y aura dans les prochains jours des opportunités qui vont s’ouvrir devant nous », détaille-t-il en se laissant malaxer par les mains de Clément, son masseur attitré pendant une heure tous les soirs.
Les deux hommes se connaissent bien. Le passage sur la table avant le dîner constitue un moment important de la journée. On soigne les bleus sur le corps et parfois dans la tête quand on gamberge après des étapes difficiles, comme ce fut le cas à Barcelone pour lancer la 113e édition. Julian Alaphilippe aime échanger. « Avant de le connaître, j’avais l’image du chouchou du public et je me disais : “Si ça se trouve, il fait l’acteur à la télé et dans la vraie vie il est différent.” Et quand je l’ai rencontré, j’ai été surpris. Il a tout de suite été très tactile avec un super contact. C’est une crème, il est jovial et blagueur. Cette année, il sait qu’il ne reproduira plus les exploits d’avant, quand était en jaune sur le Tour, mais il garde la grinta, comme il dit, et tout le monde apprécie ça dans le groupe. C’est un jovial, Julian!», confiait le kiné en cours de journée au bord de la route en préparant les bidons pour le ravitaillement.
«C’est une personne rayonnante et profondément attachante. Sa bonne humeur ainsi que l’attention qu’il porte à chacun des membres de l’équipe, coureurs ou staff, sont les marques d’un leader », explique Fabian Cancellara, ancien coureur et propriétaire de la jeune formation helvétique créée en 2018. Mais l’ancien champion, qui est allé chercher Alaphilippe poussé vers la sortie par les Belges de la Soudalquick Step, reconnaît que les résultats ne sont pas à la hauteur des ambitions. « Julian et l’équipe ont été relativement peu en vue sur ce Tour de France. Mais nous arrivons seulement au terme de la première semaine. Nous aurons des opportunités pour nous mettre en évidence. À nous de savoir saisir ces occasions tout en faisant preuve de discernement en nous économisant sur les étapes où nous n’avons pas de réelles chances de nous exprimer», ajoute le double champion du monde du contrela-montre 2008 et 2016.
C’était notamment le cas vendredi, lors de l’étape entre Hagetmau et Bordeaux. En fin de matinée, dans le bus ultra-confortable qui a amené les sept coureurs au départ, Addy Engels avait fixé les objectifs du jour dans le briefing quotidien. Un discours d’une vingtaine de minutes, tablette entre les mains à faire défiler des dizaines de pages après avoir fait un bilan de la journée précédente. La mission du jour : aller chercher une dixième place avec Rick Pluimers (il terminera finalement 18e, NDLR).
Au cours de cette causerie ne sont acceptés que les coureurs, quelques rares membres du staff et personne d’autre. Leader de la formation, Julian Alaphilippe occupe toujours le même siège, le premier à l’avant, à droite du chauffeur. Enfoncé dans son confortable fauteuil en cuir, le Français a appris vendredi qu’il aurait à aider son coéquipier néerlandais en l’emmenant le plus loin possible dans le sprint. « Avant le briefing, j’aime bien être pensif, prendre le temps de réfléchir, mais pendant, je n’apprécie pas forcément de prendre la parole sauf quand je sens que c’est nécessaire et que cela apporte au groupe », explique le coureur. « Il ne fait pas le clown, mais il est souvent drôle quand les gars ont le moral un peu bas », précise son directeur sportif, qui reste optimiste pour la suite. « Ça n’a pas été facile pour lui jusqu’à présent mais je vois qu’il progresse. Il semble aller un peu mieux. J’espère vraiment qu’il atteindra le niveau qui lui permettra de jouer les premiers rôles dans les étapes au profil qui lui convient. »
La fin de carrière se rapproche mais Julian Alaphilippe jure qu’il ne lâchera rien. L’ex-numéro 2 mondial (en 2019), spécialiste des classiques ardennaises, a toujours faim. «Gagner une étape du Tour, c’est le rêve de la plupart des coureurs. J’ai déjà vécu cette émotion, ça reste mon objectif cette année. Je n’y suis pas parvenu en 2025 mais j’ai encore le couteau entre les dents. J’ai toujours derrière la tête l’idée qu’un bon résultat reste possible et je donnerai tout pour ça. C’est mon caractère qui est comme ça et si je n’avais plus cette flamme-là, j’arrêterais », assure-t-il. Une septième victoire d’étape pour boucler la boucle alors que son contrat s’achève l’an prochain. Il aura 35 ans.
Il sera alors peut-être temps de tirer un trait sur le cyclisme professionnel, un monde dans lequel il baigne depuis 2013 et qui a énormément évolué. « Je préfère ne pas de ça pour le moment », coupe-t-il lorsqu’on lui demande s’il pense à la retraite, avant de détailler le fond de sa pensée. « Les coureurs ont changé, le cyclisme a changé et je me sens en décalage avec la jeune génération, ça, c’est sûr. Après, j’aime encore ce que je fais mais je suis très content d’avoir passé le plus gros de ma carrière ces dernières années. Si j’étais un coureur qui passait professionnel aujourd’hui, je pense que je n’aurais pas pris autant de plaisir », ajoute le triple vainqueur de la Flèche wallonne (2018, 2019 et 2021) avant de conclure sur le sujet : « La professionnalisation du métier, la nutrition, l’entraînement, tout est devenu poussé à l’extrême. Il y a une tension palpable au sein du peloton. Le niveau est tellement relevé qu’il n’y a plus beaucoup de place pour savourer les moments un peu plus relax dans la course. Je ne dis pas qu’avant c’était relax, attention, mais tout est devenu tellement strict… C’est du millimétré, et moi, peutêtre que je suis davantage au centimètre qu’au millimètre. »
Il est l’heure de quitter l’hôtel situé aux abords de l’aéroport et de laisser le Français poursuivre sa récupération. Couper avec le tourbillon du Tour de France, son bruit et sa fureur, est indispensable pour tenir trois semaines. « Je vais rester au calme avec un peu de musique ou sans rien, envoyer quelques messages à la famille, appeler mon fils. Attaquer une série à 23 heures, ce n’est pas mon truc. Je préfère me relaxer et essayer de m’endormir calmement. » Ce soir, Julian Alaphilippe dormira seul dans sa chambre alors qu’habituellement il la partage avec un coéquipier. Mais avec l’abandon d’arvid De Kleijn jeudi, une chambre en solo l’attend. C’est sans doute le seul point positif à tirer quand un copain d’équipe quitte l’aventure. Demain est un autre jour.
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