POGACAR LE CHOC


Dans une étape de transition remportée par le Français Bryan Coquard, Tadej Pogacar est lourdement tombé et a dû abandonner la Vuelta qu’il archidominait. Le Slovène souffre de fractures, cervicale et claviculaire, qui mettent probablement un terme à sa saison. 

LE COUP DU SORT

Sur une chute à 32,8 km de l’arrivée d’une étape de plaine, Tadej Pogacar a abandonné hier la Vuelta et son maillot rouge, au bout d’une semaine de course où il semblait intouchable. Il souffre d’une commotion, de plusieurs fractures et va devoir se faire opérer.

«Il ne faut rejeter la responsabilité sur personne»
   - FERNANDEZ 'MAT'XIN, DIRECTEUR 
     SPORTIF DE POGACAR

«C’est un jour triste»
   - ENRIC MAS, LEADER DE MOVISTAR

30 Aug 2026 - L'Équipe
LUC HERINCX

XERACO (ESPAGNE) – Personne ne pouvait en venir à bout. Sauf l’aléa.Ce fut un hasard du ciel pour Luis Ocana, le torrent du col de Menté. C’est une large route espagnole, la CV-675, pour Tadej Pogacar, un centimètre de roue au mauvais endroit au mauvais moment, ce qui s’apparente à un caillou, un obstacle peut-être ou un geste maladroit en s’hydratant, mais pas un adversaire. En avance de plus de trois minutes au général en sept jours de course, le Slovène était imbattable à la pédale. « Tout peut arriver sur un grand Tour » , ont maintenu le champion et son staff ces dernières années et semaines, alors qu’écraser la course en première semaine était devenu son habitude. Maillot Rouge depuis le premier jour et ce prologue monégasque qu’il a dompté avec ses talents de pilotage, le leader d’UAE Emirates-XRG a répété ce poncif après son coup de massue en Andorre (4e étape). Il n’a pas pour autant ménagé ses efforts, assurant le spectacle dans le Bartolo (6e étape) où il est parti à la faute. Mais c’était un risque accepté, assumé. L’étape d’hier, elle, ne le concernait pas. « C’est malheureux… Je ne saurais pas trop expliquer pourquoi c’était aussi nerveux aujourd’hui, peut-être parce que c’était la première journée avec un sprint quasi assuré » , a d’ailleurs souligné Louis Rouland (Cofidis).

Après le sprint intermédiaire de Simat de la Valldigna et à l’approche de la seule difficulté de la journée, le Puerto de Barx, le peloton a effectivement semblé sous tension mais comme souvent, Pogacar était au bon endroit. Sur le côté gauche de la chaussée, dans le sillage de cinq de ses six équipiers au niveau des vingt premiers de la boule, à l’écart de tout mouvement dangereux. Subitement, à 32,8 km de la ligne, le double champion du monde a pourtant perdu l’équilibre et foncé dans un coureur de Vimsa-Lease a bike avant de s’effondrer violemment. « Apparemment, il était en train de boire, et nous ne savons pas exactement s’il a touché quelqu’un à ce moment-là ou s’il est simplement tombé » , a d’abord expliqué son directeur sportif, Fernandez Matxin. Plusieurs minutes après l’arrivée, les analyses avec l’angle de la caméra à moto ont mis en évidence la présence d’un caillou ou d’un obstacle sur la route. « Je ne veux pas livrer de jugement alors que je n’ai pas tous les éléments, répondait prudemment Matxtin. Pavel (Sivakov) était derrière, j’ai parlé un peu avec lui mais il faut que je parle à tous les coureurs. »

Tous arrivés avec la mine défaite et plus de 11 minutes de retard sur le vainqueur Bryan Coquard (voir p. 4), le temps perdu à attendre que Pogacar reprenne éventuellement la route, les équipiers du Slovène ont foncé au car de leur équipe sans un mot. « Ce sont des chutes qui arrivent dans le cyclisme » , a simplement résumé Matxin. Peu importent les conjectures, la nature exacte de la chute, il n’y a probablement aucune leçon à en tirer. « Il ne faut rejeter la responsabilité sur personne, a insisté le directeur sportif espagnol. Ce n’est pas la faute de la Vuelta ou d’un autre coureur. Ça arrive dans le vélo. »


Les conséquences, elles, sont autrement dramatiques. L’oeil ensanglanté, l’épaule et le haut du triceps gauches à vif, Pogacar s’est tenu le bras en se tordant de douleur. « Il avait beaucoup de sang, mais c’était parce que l’arcade s’était ouverte, a expliqué Matxin. Ce n’était pas une très grande plaie, mais ça saignait quand même beaucoup, ils vont devoir lui faire quelques points de suture. Sur le moment, il a aussi dit : “Douleur à l’épaule, douleur à l’épaule!’’ Au début, il voulait continuer, puis il a senti la douleur et quand on a vu qu’il ne pouvait pas monter sur le vélo, on a décidé de l’envoyer directement dans l’ambulance. »

Pogacar a été transporté immédiatement à l’hôpital, sans passer par le camion de radiologie à l’arrivée. Hier soir, son équipe UAE Team Emirates-XRG communiquait. « Son état est stable, a annoncé Adrian Rotunno, le directeur médical d’UAE. À l’issue d’un examen médical approfondi à l’hôpital, Tadej a été diagnostiqué avec une commotion cérébrale, une fracture déplacée de la clavicule gauche, une fracture cervicale stable au niveau de la vertèbre C7 et de multiples écorchures. » Le médecin précise que Tadej Pogacar « ne présente aucune autre blessure grave ni de séquelles neurologiques » . En revanche, il « devra subir une intervention chirurgicale à la clavicule, qui sera reportée par mesure de précaution liée à la commotion cérébrale » . « Je ne peux pas parler pour les autres, mais ç’a été un choc pour moi, s’émouvait Bingen Fernandez, le directeur sportif de Cofidis, avant d’évoquer le succès de son équipe. J’espérais vraiment qu’il puisse remonter sur le vélo pour terminer l’étape mais quand on est passé à côté en voiture, on a vu qu’il avait bien pris dans la gueule, le visage était arraché… On a vu après à la télé qu’il abandonnait, et à partir de là, le peloton ne roulait plus trop. Tout le monde attendait de voir s’il pouvait reprendre la course. »

Endolori, le Maillot Rouge a donc quitté la Vuelta pour la première fois depuis Igor Anton en 2010. Dauphin de Pogacar depuis sa 2e place à Castellon de la Plana, où il a tenu tête au Slovène, Enric Mas a logiquement récupéré la place du leader, mais comme Eddy Merckx sur le Tour 1971, l’Espagnol a refusé de porter son maillot sur le podium.

« C’est un jour triste » , a réagi le leader de Movistar, alors qu’un gadin au kilomètre 3 a aussi envoyé Diego Urirarte (Kern Pharma) à l’hôpital et qu’une chute collective a gâché le sprint. « C’est dommage qu’il y ait eu ces chutes et c’est dommage que ce soit arrivé à Tadej, a poursuivi l’Espagnol. Il est tombé, donc je n’ai pas gagné le maillot rouge, voilà pourquoi je ne voulais pas le porter. Je suis sûr qu’il est entre de bonnes mains et j’espère qu’il va vite récupérer. C’est une place étrange… Maintenant, une nouvelle course commence. »

La course des outsiders, dont la lutte à suspense pour la 2e place devient celle de la victoire finale. Et la course de Pogacar pour se rétablir d’ici aux objectifs automnaux, alors qu’il quitte pour la première fois de sa carrière une course par étapes et n’avait jamais abandonné la moindre épreuve depuis Liège-Bastogne-Liège en 2023.

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Enric Mas n'a pas enfilé le 
maillot rouge sur le podium hier.


La vie sans Pogacar

Alors que son abandon ouvre déjà la voie à un vainqueur inattendu sur la Vuelta, les blessures du Slovène vont le priver des Mondiaux et devraient mettre un terme à sa saison.

30 Aug 2026 - L'Équipe
L. He.
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL À XERACO

Déjà auteur de 22 succès, dont 3 Monuments et le Tour de France, Tadej Pogacar devait dépasser son record de 25 victoires en 2024 au bout d’une année légendaire avec bientôt la Vuelta, pourquoi pas un t ro i s i ème maillot arc-en-ciel, un deuxième étoilé et le Tour de Lombardie, sa chasse gardée. Rien n’enlèvera la beauté des deux premières parties de sa saison mais la fin pré-écrite sera raturée. Victime d’une fracture déplacée de la clavicule gauche, le leader d’UAE Emirates-XRG aurait peut-être pu revenir à temps aux Mondiaux (27 septembre) au Canada si cela avait été sa seule blessure.

On a déjà vu l’an dernier Jasper Philipsen s’imposer sur la Vuelta un mois après avoir été opéré de cette même fracture. Généralement, il faut environ une semaine pour reprendre l’entraînement sur home-trainer puis trois semaines pour la route et quatre à six semaines pour la compétition. En raison de sa commotion cérébrale, il a toutefois été précisé que Pogacar serait opéré ultérieurement.

S’ajoute à cela la « fracture cervicale stable au niveau de la vertèbre C7 » qui suggère un traitement par minerve et minimum six semaines de consolidation. Ce délai s’étend donc au moins jusqu’au Tour de Lombardie (11 octobre), dernier des trois objectifs automnaux du Slovène avec les Championnats d’Europe (4 octobre), ce qui présage d’une fin de saison prématurée hier sur la route entre Puçol et Xeraco.

« Maintenant il est avec le personnel médical, et on va essayer de continuer avec l’état d’esprit de cette équipe » , tentait de se projeter Fernandez Matxin, directeur sportif sonné et ému. Victime de deux fractures au scaphoïde et à l’os semi-lunaire en avril 2023 à Liège, il avait fallu deux mois à Pogacar pour reprendre la compétition sur ses Championnats n a t i o n a u x p u i s a u To u r d e France, où il était en dessous de son niveau habituel, battu pour la dernière fois par Jonas Vingegaard.

« Tadej a donné beaucoup de victoires à ses coéquipiers, il faut qu’on garde le moral pour gagner et lui offrir ces succès » , a tenté de positiver Matxin en pensant d’abord à cette fin de Vuelta où ses six équipiers renoncent à toute ambition au général mais peuvent viser des étapes au vu de la forme de Pavel Sivakov et du jeune talent espagnol Pablo Torres (20 ans).

Une hiérarchie à éclaircir

Sans Pogacar, la lutte pour le maillot rouge devient aussi particulièrement indécise. « Enric Mas, Primoz Roglic, Oscar Onley et Felix Gall vont être les quatre coureurs qui vont se jouer la 2e place » , analysait à l’aube de cette journée malheureuse Joaquim « Purito » Rodriguez.

Deuxième en 2015, l’Espagnol a involontairement pointé les prétendants à la victoire finale à Grenade, notant que Richard Carapaz « commençait déjà à être un peu en retrait par rapport aux autres » et que (Mattias) Skjelmose a déjà perdu beaucoup de temps » .

Si ce n’est Roglic, quadruple vainqueur mais arrivé avec peu d’entraînement après sa chute en juillet, aucun des candidats n’a déjà remporté le Tour d’Espagne. Avec plus de 5 000 m de dénivelé positif, la 9e étape, aujourd’hui, devrait éclaircir la hiérarchie.

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Le punch récompensé

En quête de cette victoire sur un grand Tour depuis treize ans chez les professionnels, le sprinteur de Cofidis, Bryan Coquard, a achevé sa quête dans une saison de métamorphose et un été au charbon.

«On sait que c’est un coureur qui passe bien les bosses, 
et sur une telle Vuelta, quand il y a un grand niveau de fatigue, 
il peut faire la différence»
   - BINGEN FERNANDEZ, SON DIRECTEUR SPORTIF

30 Aug 2026 - L'Équipe
LUC HERINCX

XERACO (ESPAGNE) – En cette journée de chutes où la Vuelta a perdu son Maillot Rouge tout-puissant, le big bang des karmas a consacré un coureur malmené jusqu’ici, lui aussi tombé plus tôt dans la semaine et discret sur les premières arrivées punchy taillées pour son « nouveau » profil. Le coude pansé depuis ce gadin, Bryan Coquard a atteint à 34 ans cette victoire dans un grand Tour qu’il chassait depuis treize ans et son passage en professionnel chez Europcar.Hier à Xeraco, Bryan Coquard a remporté la 8e étape de la Vuelta. Son premier succès sur un grand Tour.

Dauphin d’André Greipel aux Champs-Élysées en 2015 et battu d’un cheveu par Marcel Kittel àLimoges en 2016, ces presque victoires sur le Tour de France auguraient d’un grand avenir en grand Tour. Il lui a fallu attendre, longtemps, jusqu’à cette énième photo-finish, cette fois dans le bon ordre, devant Mads Pedersen àXeraco. « C’est beaucoup de travail, de patience, de sacrifice pour en arriver là, a souligné le leader de Cofidis. J’ai souvent terminé 2e ou à des places d’honneur… Forcément, je suis très fier et très heureux. »

Les yeux humides en sortant de ce chemin blanc après la ligne où il a partagé la joie de son sprinteur, Alexis Renard était particulièrement ému. « Je vis souvent la victoire à travers des coureurs comme Bryan, expliquait le pois son-pilote. On en rigole souvent, mais j’ai 100 % de ses victoires en World Tour puisque j’étais là en Australie, au Tour de Suisse et maintenant à la Vuelta. C’est vraiment incroyable. »

Au Tour Down Under 2023, Coquard avait franchi un premier palier important avec ce succès dans la meilleure catégorie d’épreuve mais c’était presque anecdotique au bout du monde en tout début de saison. Son succès au Tour de Suisse l’année suivante était plus significatif et avait définitivement mis fin à cette malédiction ou à un éventuel complexe au plus haut niveau.

La victoire à Regensdorf, le sprinteur de poche l’avait d’ailleurs acquise – comme hier - après avoir survécu à une bosse exigeante à10 km de la ligne, devant Michael Matthews. Elle ouvrait une voie, la recette pour imposer son gabarit léger face à l’inflation de watts. « J’étais l’un des meilleurs sprinteurs qui grimpaient bien, maintenant j’ai envie d’être le meilleur sprinteur des puncheurs, expliquait Coquard cet hiver pour annoncer un tournant dans sa carrière. J’aspire à un rôle comme Matthews. »

Écouté par Raphaël Jeune, son nouveau manager arrivé il y a bientôt un an, le natif de SaintNazaire a pu travailler plus spécifiquement, appuyer sur ses forces. « Dès le mois de décembre, nous avions comme plan de tout mettre en place pour lui faire gagner une victoire sur un grand Tour et à la Vuelta», a souligné le patron de Cofidis. «Je tiens à saluer sa confiance et l’incroyable travail qu’il a réalisé toute la saison, à l’image de son long stage en altitude pendant l’été. »

Ce n’est pas forcément sur un terrain de pur puncheur, hier, qu’il a enfin récolté le fruit de son travail. Mais il n’est pas anodin de le voir s’imposer au huitième jour de course après avoir enchaîné les étapes à gros dénivelé. « On sait que c’est un coureur qui passe bien les bosses, et sur une telle Vuelta, quand il y a un grand niveau de fatigue, il peut faire la différence » , analysait son directeur sportif, Bingen Fernandez.

Le Puerto de Barx (8,6 km à 3,8 %) à 24 km de l’arrivée ne pouvait pas lui faire peur. Passé sans encombre comme Matthew Brennan, Coquard est arrivé bien mieux placé que le double vainqueur d’étapes dans la dernière ligne droite. Le Britannique avait le bon lead out avec Christophe Laporte et Wout Van Aert en tête de peloton, mais pas les jambes. Le Français avait les deux. « On s’est un peu fait enfermer mais on apu se repositionner dans la dernière courbe, a expliqué Renard. J’ai réussi à rester dans le vent pour bien le protéger, mais je ne sais pas si Bryan était encore vraiment dans ma roue. »

« À la fin, je n’avais plus qu’à suivre Alexis, a répondu le vainqueur. Je savais qu’il y avait du vent de face et de côté et j’ai fait mon effort au bon moment. » La fraction de seconde parfaite pour quelques centimètres d’avance et oublier leregret une décennie après être déjà passé si près.

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