FINALE DE LIGUE DES CHAMPIONS FACE À ARSENAL, LE PSG VEUT JOUER LES DOUBLES FÊTES


L’attaquant géorgien Khvicha Kvaratskhelia (en noir) aurait la propension 
à ne s’activer que les soirs de prestige. Lors d’un match à Munich, le 6 mai.

Un an après la rouste infligée à l’Inter Milan lors de la compétition reine du foot de club et derrière son virevoltant Géorgien Kvaratskhelia, les joueurs de Luis Enrique défient les Anglais, ce samedi, à Budapest.

«Nos joueurs ont des profils plus individuels que ceux d’Arsenal,
mais ils jouent aussi en équipe.»
   - Luis Enrique entraîneur du Paris-Saint-Germain

30 May 2026 - Libération
Par Grégory Schneider

Peut-être que cette histoire aura été écrite bien avant qu’elle ne commence. On parle de mi-juillet, dans la touffeur du MetLife Stadium d’East Rutherford, grande banlieue de New York, alors que les tout frais champions d’Europe parisiens d’alors étiraient leur bonne fortune en cartonnant (4-0) un Real Madrid entre deux eaux (un pied dans la saison 20242025, l’autre dans la suivante), en demi-finale d’un Mondial des clubs où les joueurs du PSG n’étaient certainement pas venus à reculons. En scène: la superstar Kylian Mbappé, attaquant mollement côté droit le repli défensif de l’attaquant du Paris Saint-Germain Khvicha Kvaratskhelia, tête rentrée, regard par en dessous, chaussettes à mi-mollets. Pas vraiment un modèle d’élégance.

Après, le foot, c’est autre chose. Kvaratskhelia met le pied, le capitaine des Bleus perd le ballon sans insister et son coéquipier merengue Arda Güler, qui passe par là, ramasse un petit pont (le ballon entre les jambes avec récupération derrière, une humiliation) du Géorgien dans la foulée. Celle-là, le vestiaire parisien se l’est racontée à l’envi. Et il se trouve qu’elle dit tout le foot, balayant ce mélange très particulier entre les bravades ou provocations de cours d’école (si ça arrive à la pause déjeuner, l’après-midi de celui qui perd le ballon ou prend le petit pont est flinguée), qui appartiennent aux joueurs de tous niveaux, et une rage d’exister (la tête rentrée de Kvaratskhelia), qui est en revanche l’apanage d’une élite.

CONJONCTION COSMIQUE

Ce samedi, au stade Ferenc-Puskás de Budapest, le Paris Saint-Germain disputera sa deuxième finale de Ligue des champions de rang, cette fois-ci contre les Londoniens d’Arsenal (1). Et l’image de Kvaratskhelia arrachant le ballon à Mbappé, puis les buts de l’ailier de 25 ans contre Chelsea ou le Bayern Munich ainsi que son énergie un peu sombre, auront guidé ou hanté, on ne sait trop, les Parisiens tout du long. Promiscuité des grands de ce monde ou conjonction cosmique, le coach parisien, Luis Enrique, retrouvera à Budapest un ancien coéquipier du FC Barcelone, qui lançait sa carrière de joueur quand l’Asturien la terminait : Mikel Arteta, architecte du jeu des Gunners depuis 2019. Et le coach des champions de France en titre s’est laissé publiquement aller, chose qu’il ne s’autorisait jamais, il y a encore quelques semaines, à des pensées rétrospectives: «Chaque fois que je le vois [Arteta, ndlr], il apporte toujours de la positivité dans ma vie, par l’amitié que l’on ressent l’un pour l’autre ou les expériences que nous avons vécues pendant une saison. Quand on rencontre quelqu’un dans le football, il n’est pas nécessaire de rester en contact par un appel quotidien, hebdomadaire ou mensuel. Avec Mikel, on n’a pas besoin de beaucoup de temps pour connecter.» Luis Enrique suit sa voie. L’ex-sélectionneur espagnol l’avait ouverte, fin avril, dans la foulée de la demi-finale aller effrénée (5-4) contre le Bayern, quand il a lu l’émerveillement dans les yeux des témoins croisés dans les couloirs du Parc des princes. Désormais, il chasse un absolu. Et celui-ci est paradoxal. Il ne s’entendra que si le Paris-SG remporte un nouveau trophée ce samedi, un an après l’humiliation infligée à l’Inter Milan, un doublé pour obstruer toutes les perspectives et incarner une modernité à l’heure où, sans rire, le Real Madrid s’apprête à réactiver José Mourinho comme entraîneur. Pourtant, cet absolu figure tout le contraire: un décrochage de la notion même de résultat. Le verdict sportif à la remorque de la sensation, des complicités anciennes ou à venir. Et surtout, de la faculté qu’a le foot, sans aucun équivalent aujourd’hui, d’unir les gens de toutes obédiences ou horizons. «Pourvu que cette idée professe un jeu de possession, la gloire de l’entraîneur plutôt que celle des joueurs et que ceux qui en assurent la promotion viennent du FC Barcelone», persifle un ancien coach français de Ligue 1. Pas faux. Luis Enrique ne prêche jamais que pour sa paroisse, ses joueurs le disent en privé. Mais un peu faux quand même tant l’Espagnol a lâché du lest cette saison, faisant de son équipe une machine à contrer pour complaire à des cadres dont il a reconduit le statut à l’identique, quand bien même il décrirait une concurrence infernale quand il se pose devant les journalistes. Quoi qu’il en soit, cela relève de toute façon du détail.

Une histoire dessinée dans les marges

En cas de victoire contre Arsenal, Luis Enrique pourra raconter ce qu’il veut, et même faire venir un artisan pour consigner ses pensées sur du marbre de Carrare. Quand elle est terminée, l’histoire se raconte toujours à gros traits. Alors qu’elle s’est dessinée dans les marges. Le week-end dernier, lors d’une rencontre d’entraînement entre joueurs disputée au campus de Poissy où ceux-ci ont été invités à respecter une partie du protocole propre aux matchs de la compétition – ce qui en dit long sur la rigueur professée par le staff technique jusque dans l’accessoire –, le défenseur ukrainien Illya Zabarnyi et le gardien russe Matveï Safonov se sont ignorés l’un l’autre au moment des salutations précédant la rencontre, sans échanger un regard.

Pour ce que l’on en sait, aucun souci entre les deux hommes. Mais la nécessité, pour l’ex du Dynamo Kiev appointant à quelque 4,5 millions d’euros nets par saison dans la capitale pour jouer au foot alors que ceux de son âge défendent les frontières ukrainiennes sous les bombes, de garder ses distances avec un compatriote de Vladimir Poutine par respect pour son pays. On veut dire que sous les abstractions déroulées par le coach parisien, et plus encore par le storytelling d’un club qui s’est engagé sur la voie prétendument «collective» (toutes les équipes l’empruntent, d’une manière ou d’une autre) parce que Mbappé lui a tourné le dos durant l’été 2024, le coeur de ces gars-là bat aussi intensément qu’ailleurs. Encore qu’il batte un peu plus fort justement, surtout en ce printemps 2026, dans la poitrine de Kvaratskhelia, l’homme qui porte le PSG depuis deux mois et qui met le pied sur le ballon quand Mbappé baye aux corneilles. Il est précieux : tout à la fois ce que le club veut montrer de lui-même et ce qu’il cache, la grande histoire du brio offensif et les tourments intimes. Dans une interview donnée, début mars, au Parisien, le natif de Tbilissi rajeunit un peu, quatorze mois, en évoquant ce 22 janvier 2025 où l’équipe parisienne est montée sur le nuage dont elle n’est toujours pas redescendue ; un renversement de situation de 0-2 à 4-2 contre Manchester City sur les ailes d’un Bradley Barcola stratosphérique dans un Parc des princes en transe, alors qu’elle était au bord de l’élimination dans la compétition reine. Et il rajeunit beaucoup, une petite vingtaine d’années, en ressuscitant le gamin qui voit les grands jouer depuis le bord du terrain (il avait été transféré depuis le Napoli, trois jours plus tôt), avouant qu’il s’était demandé comment il pourrait bien se faire une place dans une équipe aussi forte.


PHOTO ODD ANDERSEN. AFP
Kvaratskhelia (en noir) aurait la propension à ne s’activer que les soirs de prestige. 
Lors d’un match à Munich, le 6 mai.

UN SUJET DE PLAISANTERIE

Toujours un peu cette histoire de cours d’école. «Si on me demande de me définir, je dirai que je suis patient, agressif, guerrier et géorgien. Les deux derniers mots disent plus ou moins la même chose pour vous, seuls les Géorgiens eux-mêmes peuvent vraiment comprendre la nuance. Nous venons d’un petit pays, qu’on essaye de faire connaître au monde entier en renvoyant la meilleure image possible», affirmet-il. «La veille de la finale de Munich contre l’Inter de Milan la saison passée, la première chose que j’ai faite en bouclant ma valise, c’est de mettre un drapeau dans mon sac. En le faisant, je me disais qu’on devait absolument gagner car je n’avais qu’une envie : pouvoir courir sur la pelouse avec mon drapeau après le match. Je joue pour la Géorgie avant de jouer pour moi-même. Aujourd’hui, c’est une immense fierté d’être connu comme le Géorgien de Paris. Ici, vous avez tout. Avant que le PSG ne me contacte, ma femme me disait toujours : “Imagine si tu jouais làbas, ce serait incroyable de vivre à Paris.” Moi, je répondais: “Oui, bien sûr.” Mais dans ma tête, c’était tellement difficile, il y avait des joueurs de fou comme [Lionel] Messi, Neymar, Mbappé…» poursuit-il.

Plus de Messi ni de Neymar ni de Mbappé. Et plus beaucoup de Barcola d’ailleurs, le joueur préféré du fils du Géorgien, que Kvaratskhelia a repoussé sur le banc, lors des matchs qui comptent, et qui n’en finit plus d’étirer ses envies de départ sans que personne ne s’en émeuve au club ou dans le vestiaire. L’international géorgien ne sort pas de nulle part, de beaucoup s’en faut. Il ne lui avait fallu que quelques mois pour être surnommé «Kvaradona» (en hommage à Diego Maradona, assurément le plus grand joueur à avoir jamais foulé les pelouses), à Naples, avant que l’histoire ne tourne mal, l’individualisme d’un gaillard prêt à tout pour forcer son transfert vers des horizons plus rémunérateurs étant devenu un sujet de plaisanterie dans le club italien. Fin avril, à l’issue d’un match remporté (3-0), un mercredi, contre le FC Nantes – où l’attaquant avait fait entendre sa propre musique –, Luis Enrique avait moqué, gentiment certes mais les choses étaient dites, la propension du Géorgien à ne s’activer que les soirs de prestige : «Il a dû croire que c’était un match de Ligue des champions parce qu’on jouait en milieu de semaine.» Ce qu’un joueur donne, ce qu’un joueur garde pour lui.

EXPLOSION EXPRESSIONNISTE

Et l’impression, non pas d’un parcours à l’identique qui bisserait les féroces combats de la saison passée, mais d’une explosion expressionniste. Où les joueurs auront existé plus forts (Kvaratskhelia, Nuno Mendes, João Neves, Zaïre-Emery) et plus constants (Doué, Vitinha), dépassant une grammaire collective qu’ils maîtrisent désormais sur le bout des doigts parce que leur entraîneur les a laissés grandir. Jusqu’à choisir leurs matchs… Outre le cas du Géorgien, il faudra se souvenir que les Parisiens n’auront relancé la machine qu’à la mi-février. En marge de la rencontre de samedi, Luis Enrique aura, à sa manière, craché le morceau: «Nos joueurs ont des profils plus individuels que ceux d’Arsenal, mais ils jouent aussi en équipe.» Il veut dire que ses hommes sont plus forts, plus talentueux, plus à même de peser sur les matchs, peut-être même plus orgueilleux. Les Londoniens, eux, vont serrer les rangs autour de leurs totems de toujours: les coups de pied arrêtés, une agressivité toute britannique, un milieu de terrain iconique et référent (Declan Rice) comme les clubs anglais en ont toujours trimballé, de Steven Gerrard ou Jordan Henderson (Liverpool) à Billy Bremner (Leeds) en passant par Frank Lampard (Chelsea). Une cause et des manières un peu sépia mais du vent dans les voiles, les Gunners venant tout juste d’être sacrés champions d’Angleterre, une première depuis 2004. Cette finale fera la part des choses. 


(1) Coup d’envoi à 18 heures, en direct sur Canal + et M6.

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