LE TOUR À 19 ANS
Début mai, Paul Seixas a annoncé qu’il serait au départ de Barcelone le 4 juillet prochain. Le Lyonnais de 19 ans tentera de ne pas se laisser submerger par la vague populaire qu’il a fait naître.
29 May 2026 - Vélo Magazine
Par Gilles Comte.
Décryptages Nicolas Perthuis.
Né l’année du coup de boule de Zinédine Zidane en finale de la Coupe du monde 2006, hier donc dans nos mémoires, Paul Seixas appartient à la Gen Z, la génération qui prend le pouls du monde et crée du lien à partir de Tiktok, Snapchat, Instagram ou encore Twitch. C’est donc tout naturellement que le jeune homme de 19 ans s’est servi des réseaux sociaux et de Youtube pour faire savoir qu’il serait au départ du Tour de France, à travers une émouvante séquence chez ses grands-parents auxquels ils annoncent qu’il aura « une course quand même en juillet », déclenchant la réaction d’une mamie particulièrement alerte avec ses deux billes bleues qui témoignent d’une impatience : « C’està-dire ? C’est-à-dire ? Laisse-nous deviner ! Le Tour de France ? » Musique douce qui monte en fond sonore, et le papy, visiblement ému : « T’as pensé à moi… car moi, à mon âge… les années maintenant… Je suis l’homme le plus heureux du monde. » Plan final, joue de mamie collée au dos de Paul qu’elle encercle à la taille, chevelure blanche atteignant tout juste la pointe de la capuche du sweat qui pendouille à l’épaule du gamin. Paul Seixas communique avec les outils de sa génération au moyen d’un scénario intergénérationnel, comme s’il savait déjà qu’il est appelé à devenir le petit prince de la France, à émouvoir toutes les catégories d’âge, de celle qui accrochera son poster (présent dans ce numéro) au mur d’une chambre à celle qui a vu pour la dernière fois un Français gagner le Tour (Hinault en 1985). Dans une même séquence, un gamin de même pas 20 ans avec deux octogénaires au bord des larmes, c’est l’illustration toute symbolique d’une bien trop longue attente, le reflet en creux d’un espoir qui traverse toutes les couches de la population et trace une verticale dans la pyramide des âges. Le pays tout entier est prêt à s’enflammer, lui-même reste calme. C’est dans sa nature.
Onde de choc
Officiellement, Paul Seixas attendait la fin des classiques ardennaises (vainqueur de la Flèche Wallonne, 2e de Liège-bastogne-liège derrière Tadej Pogacar) pour décider de la suite à donner à sa saison. En réalité, il avait pris sa décision bien en amont, dès le Tour du Pays Basque qu’il a éclaboussé de sa classe (victoire au général et trois étapes). « C’était l’élément déclencheur, a-t-il reconnu lors d’une conférence de presse donnée deux jours après son annonce sur Youtube. C’était très dur tous les jours, mais j’ai quand même réussi à bien finir, bien récupérer et terminer relativement frais. A partir de là, on s’est dit que toutes les étapes étaient validées et on a pu partir sur cette décision. J’ai senti que j’en avais les capacités. » Le Lyonnais sait à quel point son choix d’être au départ de Barcelone a provoqué une onde de choc, et que ses grands-parents ne seront pas les seuls à vibrer et trembler pour lui en juillet : « Je n’ai pas de pression, je suis content de pouvoir faire le Tour, c’est un rêve de gosse. Ce sera dur, je m’y attends, c’est la base du Tour. Mais je n’ai pas peur de ça, je vais profiter de chaque instant. » Auparavant, son équipe avait publié un communiqué dans lequel Paul Seixas affichait sa détermination : « Je n'ai que 19 ans mais, comme je l’ai déjà dit, l’âge n’est ni un frein ni une excuse. Je me sens prêt et j’aurai des objectifs ambitieux. Ce n’est pas mon état d’esprit ni ma conception du cyclisme de m’aligner sur le Tour de France dans un seul objectif de découverte et je viserai le meilleur classement possible. » Ce qu’il nuançait toutefois face aux micros : « Sur la première semaine, je serai encore dans un effort que je connais, après on basculera quand même dans la découverte. » Avec quels atouts ? C’est l’objet des huit pages qui suivent.
LE PHYSIQUE
1 des jambes qui parlent
Selon Jean-baptiste Quiclet, responsable performance chez Decathlon CMA CGM, Paul Seixas est resté un athlète longiligne et fluet jusqu’au milieu de la saison passée avant de se métamorphoser en jeune adulte ces douze derniers mois. Au point d’avoir à présent les jambes taillées et parfaitement dessinées. En un an et demi, il a pris entre trois à cinq kilos en fonction des périodes de la saison. Même si cette prise de masse musculaire semble soudaine, expliquant une force plus importante sur le vélo, aucune action volontaire n’a été ajoutée à son activité dans ce but cet hiver. « C’était une priorité que la musculation soit l’une des clés de l’entraînement des jeunes de la Newgen (équipe Juniors), explique Quiclet. Paul en a bénéficié. Depuis, il reste avec le même volume d’entraînement dans ce domaine, mais avec des charges légèrement plus élevées. En fait, tout ce que l’on a programmé dans son activité depuis quatre saisons prend forme aujourd’hui. Et ça se remarque ! »
2 une mécanique économique
À la manière d’anquetil et de Coppi, deux figures légendaires, Paul Seixas dispose d’un fémur relativement long : en termes de biomécanique, cela permet d’avoir un bras de levier plus important et d’appliquer ainsi plus de force sur la pédale. Puisqu’aucun écrit scientifique ne valide cette donnée, Frédéric Grappe, chercheur en science du sport, insiste plutôt sur l’importance d’avoir une mécanique interne économique pour rendre plus efficace le coup de pédale. La mécanique interne, ce sont les watts qui ne sont pas sur le compteur, l’énergie invisible consommée par l’organisme pour la rotation des jambes. Elle peut différer de trente à quarante watts selon le coureur. Trois éléments sont déterminants : la répartition musculaire au niveau des jambes, l’architecture des tendons ainsi que les enveloppes musculaires qui peuvent être plus ou moins élastiques. Du côté de son équipe, on lui prête ces caractéristiques dans la mesure où il développe exactement la même puissance sur le plat et les montées, ce qui est rarissime !
3 une position équilibrée
Alexandre Pacot, son entraîneur, est aujourd’hui l’ergonome de l’ensemble des coureurs de Decathlon CMA CGM. Depuis le début de leur collaboration qui remonte à 2023, le vainqueur de la Flèche Wallonne peut compter sur un oeil expert afin d’optimiser sa position sur la machine. À ce sujet, il faut parler de mobilité corporelle avec la priorité de garder un bassin stable sur la selle. Il est nécessaire ensuite d’être capable de fléchir les coudes pour aplatir le dos : Seixas y parvient très bien avec un centre de gravité bas sur le vélo lui garantissant un excellent aérodynamisme. La combinaison longues jambes/buste court facilite sa façon de (bien) se poser sur le vélo. La donnée est connue, mais on sait moins en revanche qu’un poids limité du haut du corps, relativement aux membres inférieurs, permet un gain d’efficacité. En cyclisme, ce sont les jambes qui portent le haut du corps… et non l’inverse !
LE MENTAL
1 la force de l’insouciance
« Je suis leader et peu importe mon âge », déclarait Paul Seixas aux médias après sa victoire à la Flèche Wallonne, ajoutant même : « Quand j’arrive sur une course, c’est pour la remporter ! » Des propos pleins d’assurance auxquels, nous, suiveurs du cyclisme, n’avons pas été habitués, surtout de la bouche d’un coureur de 19 ans. Le « je suis là pour apprendre » ne nous aurait pas choqué, mais ce n’est pas dans son tempérament, comme le souligne Jean-baptiste Quiclet : « Il y a chez lui une forme d’insouciance par rapport à la difficulté. Paul a de l’ambition sans esprit de revanche ni frustration, il est dans le positif, c’est important dans ce qu’il dégage aujourd’hui. Il est dans un projet qui est le sien avec cette faculté d’occulter des tonnes de détails qui pourraient le déstabiliser. C’est l’une de ses grandes forces ! Il a toujours été comme ça, et ça se ressent quand il est sur une compétition. Pour ceux qui l’ont côtoyé dans les catégories inférieures, il n’a pas changé et il garde ce même plaisir à l’effort qui l’aide à se surpasser quand c’est nécessaire. »
2 le roi de la synthèse
Tous ses proches sont unanimes : Paul ne part pas sur un gros objectif sans avoir rassemblé diverses données qu’il utilise à bon escient. Il demande en amont à son staff un tas d’informations avant de définir celles qu’il considère comme prioritaires. Un exemple ? Le Tour de Lombardie 2025, sa première classique, 241 kilomètres et 4 639 mètres de dénivelé : il avait demandé le process nutritionnel exigé par une telle épreuve avant de définir son propre modèle, le but étant de ne pas être en manque de glycogène dans la dernière heure de course, voire de tomber en fringale. Le Lyonnais possède cet art de la synthèse qui lui permet de ne pas crouler sous les datas, une problématique qui est un frein chez bon nombre de ses confrères. D’un autre côté, il ne supporte pas l’idée de ne pas savoir où il met les pieds. Sa réussite actuelle passe par cet équilibre subtil.
3 un process sur mesure
Paul Seixas est un athlète à part qui réclame beaucoup d’attention de la part de son entourage immédiat, conséquence d’un statut qui a explosé. D’ailleurs, chez Decathlon CMA CGM, on ne s’en cache pas. Jean-baptiste Quiclet : « Depuis un an et demi, je pense que l’équipe a trouvé le bon fonctionnement autour de lui. Paul a déployé beaucoup d’énergie mentale pour s’acclimater au peloton professionnel d’une manière expresse. Il était logique d’adapter nos process et affiner nos systèmes pour qu’il se sente le plus à l’aise possible. C’est quasi du sur-mesure. Paul va être capable de lâcher prise sur le vélo s’il est dans de bonnes dispositions environnementales, si le contenu de l’entraînement ou la tactique de course est construit avec lui. Encore une fois, il a besoin de savoir où il va pour donner le meilleur de lui-même quand il pédale. »
LE LEADER
1 il est câblé
À propos de l’appréhension de commettre des erreurs, Paul accepte volontiers l’enjeu tout en faisant le maximum pour ne pas se confronter à l’échec. Et s’il ne réussit pas dans son entreprise, il va aussitôt chercher des pistes pour comprendre ou résoudre la situation. En ce sens, il ressemble à Romain Bardet qui, le soir-même de ses déconvenues, analysait et trouvait un début de réponse à son questionnement. Conscient de son mode de fonctionnement, son encadrement technique lui laisse une certaine liberté dans sa manière de courir. Et pour cause, en cas d’erreurs – il en a commis deux grossières au Tour du Pays Basque qu’il a tout de même remporté haut la main –, on est certain qu’il ne les reproduira pas. Son entourage a également compris que le garçon présente ce côté obsessionnel d’aller au bout de ses actes, et que l’en dissuader pourrait s’avérer contre-productif.
2 il fait confiance
La confiance, il l’accorde dans ses actes plus qu’en paroles. Encore une fois, cela se retranscrit dans l’action quand il sait que tout est cadré autour de lui. Exemple avec celui qui est ses yeux dans le peloton depuis le début de saison, Jordan Labrosse : « Je frotte bien et il a confiance en moi. Sur le plat, c’est moi qui lui ouvre la route, mais dès que ça monte, je me glisse dans sa roue. De cette manière, il peut gérer sa montée comme il l’entend. Puisque le phénomène d’aspiration est moindre, on peut se le permettre. Il aime bien que l’on procède ainsi, il trouve ça plus efficace. Quand ça frotte fort, je lui adresse un signe de la main pour qu’il s’extrait du bloc de l’équipe et suive un autre équipier de manière à pouvoir réagir vite au cas où... Nous avons des codes qui nous permettent de nous comprendre sans nous parler, et je vois bien qu’il a une totale confiance avec ça également. La preuve, jamais il ne va prendre la roue d’un coureur d’une autre équipe… »
3 il prend la parole
Depuis le début de la saison, la prise de parole de Paul Seixas lors des briefings d’avant-course s’est affirmée. Jordan Labrosse : « À présent, Paul se pose en vrai leader, il verbalise ce qu’il attend de nous très concrètement. Et bravo à lui car ce n’est pas simple à 19 ans de demander à des coureurs expérimentés d’aller dans son sens. » « Il a compris que la clé résidait dans le fait d’emmener chacun de ses coéquipiers dans un projet collectif mais qui est, au final, le sien, souligne Quiclet. Avant et après chaque briefing, nous prenons le temps de la concertation avec lui pour l’aider dans sa démarche. Ce qui est bien avec lui, c’est qu’il ne se défile pas. Il ne rejette la responsabilité sur personne en cas d’échec. On retrouve un peu de ça dans sa communication d’ailleurs : il est cash sur ses prétentions et ne cherche pas d’excuses pour anticiper un potentiel échec ! En cela aussi, il est à part. »
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QU’EN PENSENT LES EXPERTS ?
29 May 2026 - Vélo Magazine
1 VA-T-IL GRILLER LE MOTEUR ?
Frédéric Grappe, docteur en biomécanique et physiologie de l’entraînement : « Qu’est-ce que griller un moteur pour un cycliste ? On va dire que les effets sur l’organisme seraient les mêmes qu’un surentraînement classique. Je le rappelle mais pour qu’un athlète arrive à un tel niveau de fatigue, il faut qu’il se soit entraîné, entre six à dix semaines, avec un organisme n’assimilant plus les charges de travail. La conséquence physiologique est désastreuse parce que ça s’accompagne d’un chamboulement du système nerveux et hormonal. Quand on en arrive là, il faut parfois six mois pour que l’athlète revienne à son niveau de base. Mais il ne faut pas tout mélanger et penser que finir son premier Grand Tour cramé soit du même registre. Non, jamais l’impact sur l’organisme ne sera aussi important qu’un coureur qui se retrouve en surentraînement. Et même si un athlète se présentait au départ du Tour de France déjà fatigué, on en serait encore loin ! Un bon mois de repos suffirait à remettre son organisme d’aplomb et reprendre une activité normale. »
2 QUELLE TACTIQUE VA-T-IL ADOPTER ?
Patrick Lefevere, ex-manager de la formation Soudal Quick-step : « Il y a deux possibilités selon moi. Soit il décide de faire les dix premiers jours à bloc pour se tester et mettre le bordel dans la course pour abandonner ensuite, soit il vient pour faire le général et là, il faut qu’il se cache le plus possible en calquant sa course sur celle de Pogacar. Si j’étais son manager, j’opterais pour la deuxième option, avec la nuance verbale de dire : “On verra au jour le jour”. Il sait aujourd’hui que s’il tient à un très haut niveau de performance sur dix jours, ce sera à son staff, au médecin de l’équipe surtout, d’être hyper attentif sur son évolution physique. Est-ce qu’il peut tenir son niveau actuel sur trois semaines ? Personne ne peut répondre à ça mais ce que je sais c’est que le Tour de France est la course de trois semaines la plus difficile. En France, s’il ne termine pas la course, les turbulences médiatiques seront terribles mais je dis toujours qu’on doit parfois protéger un coureur de lui-même ! Alors s’il faut l’arrêter, il ne faudra surtout pas hésiter ! »
3 DOIT-ON LUI DÉDIER TOUTE UNE ÉQUIPE ?
Jérôme Coppel, ex-champion de France du chrono, fondateur centre training Powerwatts Switzerland :
« Pour son premier Tour, je pense qu’un Olav Kooij, le sprinteur de l’équipe, serait le bienvenu pour notre Français. D’une part, ça enlèverait à Paul un peu de pression et d’autre part, si le Néerlandais venait à remporter une étape, la spirale dans l’équipe serait hyper positive. Ce sprinteur aurait besoin de son poisson-pilote, certes, de même que de deux bons rouleurs pour l’emmener dans l’approche des sprints. Mais ces derniers pourraient également aider Paul à divers moments de la course. À ce jeu-là, le vainqueur du Tour du Pays Basque garderait à ses côtés trois coéquipiers qui auraient des profils de grimpeurs, ce qui me semble suffisant pour suivre l’équipe de Pogacar en montagne. Construire une équipe seulement autour de Paul lui permettrait, certes, d’être déjà dans la situation du leader qui vient pour gagner l’épreuve, mais selon moi, ça n’est pas vital cette année. En revanche, ça le sera la saison prochaine ! »
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