Il était trois fois Zidane
Zinédine Zidane porté en triomphe par ses joueurs, en 2016, après sa première victoire
en Ligue des champions comme coach du Real (1-1, 5-3 aux t.a.b. contre l’Atlético).
En 2018, à la tête du Real Madrid, Zinédine Zidane est devenu le premier entraîneur de l’histoire à remporter trois fois de suite la C1. Le fruit du talent d’une grande équipe, du travail d’un entraîneur et d’une stabilité décisive.
«Je ne suis pas le meilleur tactiquement,
et je n’ai pas à le dire, vous vous en chargez pour moi.
Mais il y a autre chose : l’envie et la passion»
- ZINÉDINE ZIDANE
29 May 2026 - L'Équipe
VINCENT DULUC
Joueur, on s’étaité demandé,é un temps, s’il n’était pas un maudit des finales, après qu’il avait perdu celle de la Coupe de l’UEFA 1996 avec Bordeaux, comme les finales de la Ligue des champions 1997 et 1998 avec la Juventus. Et puis on ne se l’était plus demandé : Zinédine Zidane avait inscrit deux buts en finale de la Coupe du monde 1998, avait remporté la finale de l’Euro 2000, avant sa somptueuse volée qui avait offert la Ligue des champions 2002 au Real Madrid, et s’était retiré du jeu sur une autre finale de Coupe du monde et une manière personnelle de quitter la scène, à Berlin, en 2006.
Devenu entraîneur, à rebours du destin qu’on imaginait pour lui, entré dans le métier après l’avoir appris avec plus d’humilité que de raccourcis, il n’y avait pas tellement de raisons de penser que le mojo le quitterait. D’ailleurs, il faudrait presque commencer par la fin, du moins par la fin de son premier passage sur le banc du Real : dans les 29 premiers mois de sa carrière d’entraîneur, de janvier 2016 à juin 2018, Zidane a remporté trois fois la Ligued es champions, ce qu’aucun entraîneur n’avait accompli dans l’histoire. Depuis Milan en 1989 et 1990, aucun champion d’Europe n’avait conservé sa couronne, dessinant une difficulté, presque une impossibilité, face à la densité nouvelle de la C1, ouverte à la représentation multiple des Championnats majeurs.
Après trois saisons dans l’ombre, d’abord au côté de Carlo Ancelotti (20132014), puis à la tête du Castilla, la réserve du Real (2014-décembre 2015), le Ballon d’Or 1998 était entré dans sa nouvelle vie, mais dans sa maison de presque toujours, le 9 janvier 2016, au stade Santiago-Bernabeu, face à La Corogne (5-0). Il était sur le banc lors de la conquête de la Decima, en 2014, face à l’Atlético de Madrid (4-1 a.p.), et au coeur de cette épopée européenne, une image existe, qui disait une fièvre et une ambition, peut-être : Ancelotti bonhomme, au premier plan, les mains dans les poches, se tournant vers Zidane qui hurle des consignes en agitant les bras. C’était beaucoup, déjà, pour un ancien timide introverti, qu’on imaginait mal verbaliser facilement sa vision du jeu et des hommes. On imaginait mal, donc.
Il était arrivé après six mois de Rafael Benitez, parce que Florentino Pérez n’avait pas osé lui donner le poste dès l’été précédent, quand bien même il se sentait prêt. Il n’avait pas conçu de réelle révolution, à une exception près, fondamentale, réinstallant Casemiro au milieu de terrain, pour valoriser par un peu de dureté l’influence de Toni Kroos et de Luka Modric. Casemiro, rappelé de son prêt à Porto par Benitez, avait été titularisé en début de saison, puis sorti de l’équipe au profit de James ou
Isco. « D’une certaine manière, Zidane a été plus fidèle aux principes de Benitez que Benitez lui-même, écrirait El Pais. Ce ne sont pas les idées qui distinguent Zidane de Benitez. C’est le charisme, une foi contagieuse, et le respect que les joueurs manifestent envers le Français. »
Au printemps 2016, en quarts de finale de la C1, le Real avait remonté un retard de deux buts face à Wolfsburg (0-2, 3-0), une remontada qui avait créé une électricité et une habitude, avec un triplé de Cristiano Ronaldo, l’homme qui inscrirait le dernier tir au but de la finale face à l’Atlético (1-1, 5-3 t.a.b.). Le talent était là, immense, assez pour suggérer que l’entraîneur du Real serait un accompagnateur plus qu’un bâtisseur. Mais la Maison blanche a toujours eu beaucoup talent, sans gagner toujours.
Zidane s’est battu, régulièrement, contre l’illusion de cette facilité pour un entraîneur, naturellement combattue par l’instabilit édupos te, et sur l’avantage déterminant de connaître la maison et les joueurs : « J’ai été joueur pendant dix-huit ans, dirait-il. J’ai connu beaucoup d’entraîneeurs, beaucoup de très bons joueurs, beaucoup d’ego. Je connais très bien un vestiaire. Et je sais très bien comment fonctionne la tête d’un joueur. C’est important, mais ce n’est pas la seule chose. Tu ne gagnes pas seulement parce que tu sais ce qu’il y a dans la tête d’un joueur. Il y a beaucoup de travail derrière. »
Il passait ses journées au centre d’entraînement, toujours perfectionniste, toujours insatisfait, avec son staff, son adjoint David Bettoni, l’ami de toujours, ou encore Hamidou Msaidie, ancien kiné devenu fasciathérapeute, et quand on lui demandait les clés de cette réussite, répondait à la presse espagnole par des mots simples qui chassaient à la fois la facilité et la prétention : « Je l’ai déjà dit et je le redirai toujours : je ne suis pas le meilleur entraîneur. Je ne suis pas le meilleur tactiquement, et je n’ai pas à le dire, vous vous en chargez pour moi. Mais il y a autre chose : l’envie et la passion. Je les ai, et ça, ça vaut beaucoup plus. »
La stabilité, la règle d'or
Après le printemps 2016, sont venus le printemps 2017 à Berlin face à la Juve (4-1), puis le printemps 2018 à Kiev face à Liverpool (3-1), juste avant de quitter la scène une première fois. Dans cet enchaînement magnifique et inédit, par-delà le talent et le travail, indispensable attelage, Zidane avait respecté une autre règle des doublés européens de l’histoire : la stabilité. Puisque la victoire était un apprentissage, aussi, autant conserver ceux qui s’en étaient trouvés grandis.
Arrigo Sacchi avait montré la voie à Milan : dix des onze titulaires de 1989 face au Steaua Bucarest (4-0) l’étaient encore, un an plus tard, face à Benfica (1-0), seul Alberico Evani ayant remplacé Roberto Donadoni. Le triplé du Real est celui d’une équipe type, ou presque, pendant les vingtneuf mois de la première ère Zidane : neuf titulaires de la finale 2016 l’étaient encore en 2017, avant que le Français n’aligne exactement la même équipe de départ en 2018, en se montrant même stable dans son coaching, avec deux entrées en jeu identiques sur trois, pour Gareth Bale et Marco Asensio.
Face à la culture de la dépense du club, il a freiné, s’adaptant au talent présent sans chercher ailleurs, sinon dans la marge, quand il est allé dénicher des joueurs de complément (Dani Ceballos, Theo Hernandez), a laissé partir des éléments d’appoint (Alvaro Morata, James Rodriguez, Danilo) et finalement refusé le gros transfert du gardien Kepa Arrizabalaga (Athletic Bilbao) pour s’en tenir à Keylor Navas.
Un poste parfois menacé
Ce triplé, qui lui a fait abandonner des points en chemin, puisque le Real n’aura été champion d’Espagne qu’une fois (2017) pendant ces trois saisons, resterait, aussi, une victoire sur les secousses intérieures, ces critiques qui ne venaient pas de très loin, face à l’éternelle tendance électoraliste de Florentino Pérez à donner raison aux supporters par vent de face. Il serait parfois sur un fil, mais le seul fil à casser serait celui de son pantalon déchiré, trop petit peut-être, alors que le costume était à sa taille. Au coeur de ce triplé, il désignerait, d’ailleurs, le titre 2017 décroché à Malaga (2-0) comme le « jour le plus heureux de sa vie professionnelle » , l’expliquant par la récompense de « la continuité et du travail au quotidien dans le Championnat le plus difficile au monde » .
Il disait, c’était peut-être vrai, avoir joué sa place dans le huitième de finale face au PSG (3-1, 2-1) : « J’ai envie de montrer que je peux être un bon entraîneur aussi dans la difficulté. Elle ne me fait pas peur. Je suis armé contre ça. Des gens peuvent penser que tout est toujours simple pour moi, que je fais tout à l’instinct, mais c’est faux. Comme joueur, comme entraîneur, j’ai toujours bossé. »
Il avait réussi à convaincre Cristiano Ronaldo de ne pas jouer tous les matches, et le Portugais avait été énorme sur les trois campagnes, mais peut-être moins décisif en finale, et à Kiev, en 2018, à peine rhabillé, CR7 avait sciemment détourné la lumière qui se dirigeait vers d’autres que lui. Il avait annoncé à demi-mot son départ (« C’était bien, de jouer dans ce club »), si bien qu’au soir de son triplé, Zidane avait eu à répondre sur la petite phrase du Portugais plutôt que sur son oeuvre sans précédent sur le banc du Real. Depuis, aucun coach ne s’en est approché. Luis Enrique, peut-être, samedi soir.
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