Finale du Mondial - Lionel Messi, voûte Albiceleste
Dimanche, le capitaine argentin s’apprête sans doute à disputer, à 39 ans, son dernier match dans une Coupe du monde. Une compétition que l’octuple Ballon d’or aura marquée comme personne avant lui.
18 Jul 2026 - Libération
Par Samuel Ravier-Regnat
Elle est venue, l’heure de dire adieu à Lionel Messi. Au moins dans ses habits de mondialiste. Le numéro 10 argentin s’apprête à disputer dimanche la finale de la Coupe du monde, et ce sera sans nul doute sa dernière. Parce qu’il aura 43 ans en 2030 et que ce n’est pas un âge pour jouer à de telles altitudes. Ainsi l’épopée du gaucher dans la plus belle des compétitions va-t-elle s’achever à New York face à l’Espagne du gamin Lamine Yamal, vingt ans après avoir démarré à Gelsenkirchen en Allemagne par un premier but et un record de précocité. Depuis, Messi les a empilés, les buts (21 avant la finale) en Coupe du monde, plus que n’importe quel autre joueur dans l’histoire, mais aussi les déceptions et les souffrances, dans un tournoi qui a semblé se refuser à lui, jusqu’au sacre de Doha en 2022.
2006 : l’apprentissage
A Berlin, le 30 juin 2006, Lionel Messi a une bouille de lycéen timide et l’âge – 19 ans tout juste – d’assister depuis le banc des remplaçants à l’élimination en quarts de finale de la Coupe du monde de son Argentine, vaincue par l’Allemagne aux tirs au but (1-1, 2-4 t.a.b.) Au tour précédent, contre le Mexique, il a déjà commencé sur la touche. L’Argentine, pourtant, réclame à grands cris le gamin de Rosario, que la presse compare au demidieu national Diego Maradona après sa saison pleine de promesses au FC Barcelone.
Le génie est déjà là. Quand le sélectionneur José Pékerman lui offre sa première apparition en Coupe du monde, deux semaines plus tôt en phase de poules contre la Serbie-etMonténégro, la «Pulga» profite de ses vingt minutes de jeu pour l’exposer en mondovision. Une passe décisive pour Hernán Crespo, trouvé à ras de terre au second poteau. Puis un but en bout de course de son «mauvais» pied, le droit, pour clore le festival offensif de l’Albiceleste (6-0). Messi bat déjà un record : il est le plus jeune joueur argentin à inscrire un but dans la compétition.
2010 : la désillusion
Rarement supporteur argentin aura attendu une Coupe du monde avec autant d’impatience. Sur le banc de l’Albiceleste, pour le tournoi sud-africain, Maradona, nommé deux ans plus tôt à la tête de la sélection en dépit de son inexpérience dans la fonction. Au coeur du jeu, numéro 10 dans le dos, Messi, déjà considéré comme le meilleur joueur du globe avec son Ballon d’or décroché à la fin de l’année 2009, et sa place au soleil dans le grand FC Barcelone qui a remporté la Ligue des champions. «La présence cumulée de ces deux hommes, ça générait en Argentine un espoir démesuré, une émotion énorme, se souvient Maximiliano Uria, journaliste pour le quotidien argentin Clarín. Mais cela ne correspondait pas au niveau de l’équipe, qui était assez moyenne.»
De fait, rien ne se passe comme l’avaient rêvé les aficionados. L’Argentine sort par la petite porte, terrassée par l’Allemagne en quarts de finale (0-4). Messi éclate en sanglots dans le vestiaire. Le meneur de jeu, transparent, est passé à côté du tournoi, qu’il quitte sans avoir inscrit le moindre but, lui qui vient pourtant d’en planter 47 en 53 rencontres lors de sa saison en Catalogne. Au pays, les critiques se font plus insistantes et sévères : pourquoi Lionel Messi est-il si inefficace avec la sélection ? Lui qui a passé toute son adolescence en Espagne est-il vraiment motivé à défendre le maillot bleu et blanc ? Sera-t-il vraiment le successeur de Maradona?
2014 : la malédiction
Au bout de la nuit, au Maracanã de Rio de Janeiro, Messi obtient un dernier coup franc, une dernière chance de conjurer ce sort cruel qui place sans cesse sur son chemin l’Allemagne. Mais la frappe à 30 mètres de l’Argentin s’envole loin du but adverse, et avec elle s’évaporent les rêves d’un premier sacre mondial. Cette fois, le coup est passé tout près : l’Albiceleste s’est hissée en finale, et ne s’est inclinée qu’au terme des prolongations (1-0). Son numéro 10 a marqué, quatre buts en phase de groupes, mais s’est manqué sur les rencontres qui comptent vraiment, surtout cette finale qu’il n’a jamais su débloquer.
De son tournoi brésilien, on retiendra surtout ses yeux dans le vide, au moment de poser pour la photo avec le trophée de meilleur joueur de la compétition après la défaite contre l’Allemagne. Peut-être se dit-il alors qu’il ne la méritait pas vraiment, cette récompense, comme Maradona le dira lui-même à la télévision ? Ou penset-il à ses échecs répétés en sélection, lui qui compte déjà quatre Ballons d’or, six titres nationaux en Espagne et trois Ligues des champions avec le FC Barcelone ? Des années plus tard, des proches raconteront à la presse le traumatisme vécu par Lionel Messi au Maracanã et les innombrables nuits sans sommeil qui suivirent.
2018 : l’impuissance
C’est l’aventure la plus courte de Lionel Messi en Coupe du monde: quatre petits matchs et puis s’en va. Elle s’est achevée en huitième de finale contre l’équipe de France, à Kazan (Russie), par la grâce d’une demi-volée de Benjamin Pavard restée dans l’histoire et les éclairs d’un gamin nommé Kylian Mbappé qui allaient porter les Bleus sur le toit du monde. A la télévision, les images ont l’air du déjà-vu : Messi hagard, éteint. Le néotrentenaire a marqué un but splendide en poules, contre le Nigeria. Il a raté un penalty, aussi, contre l’Islande, et donné l’impression d’un capitaine malheureux, incapable de prendre en main cette sélection dont il avait annoncé son départ en 2016, au soir d’une nouvelle désillusion, en finale de la Copa América contre le Chili – avant de se rétracter.
«Ce n’est pas mon équipe, c’est celle de Leo», répète pourtant le nouveau sélectionneur, Jorge Sampaoli. Pour le journaliste de Clarín Maximiliano Uria, le naufrage était inévitable : «L’Argentine était arrivée en Russie avec mille problèmes et énormément de tensions internes. Jorge Sampaoli avait essayé d’impulser de grands changements mais le groupe les avait refusés.»
2022 : la consécration
Maradona, mort d’un arrêt cardiaque deux ans plus tôt, n’est plus là pour le voir mais ça y est, Messi connaît enfin le triomphe qui lui manquait pour égaler dans le coeur des Argentins ce glorieux ancêtre dont l’ombre aura tant plané sur sa carrière. Au bout d’une inoubliable finale à Doha (Qatar), enluminée par son doublé autant que les trois pions de Kylian Mbappé, dont il est désormais le coéquipier au PSG, le voilà qui soulève la coupe dorée au milieu de ses coéquipiers qui le portent en triomphe. «Il n’y a plus de doute, Lionel Messi est le meilleur joueur de l’histoire», dira quelques jours plus tard le gardien Emiliano Martínez.
Sous les ordres du sélectionneur Lionel Scaloni, avec lequel elle a gagné un premier trophée en équipe nationale en Copa América en 2021, la «Pulga» se montre enfin à la hauteur de l’événement. Avec 7 buts, dont 5 en phase finale (4 inscrits sur penalty, disons-le), il est le leader incontesté de cette équipe sublimée par le talent d’Enzo Fernández, Angel Di María et Julián Alvarez. «C’est la plus belle image de sa carrière, commente le sélectionneur d’alors de l’Arabie Saoudite, Hervé Renard, qui a battu l’Argentine au début du tournoi. Il avait failli renoncer avec l’équipe nationale, il a persévéré et il arrive au sommet.» A l’issue de la finale, Messi est désigné meilleur joueur du Mondial.
2026 : la dernière danse
A 38 ans (39 désormais), et après trois saisons à l’Inter Miami ponctuées par des blessures et une embarrassante séquence de sourires avec Donald Trump, Lionel Messi abordait l’édition 2026 dans la peau du vieux champion qui tire peut-être un peu trop sur la corde. Comme Cristiano Ronaldo, son rival de toujours qu’il n’aura jamais affronté en Coupe du monde. Tournée d’adieu ? Peut-être pour le Portugais, mais l’Argentin a décidé de tout casser, les défenses, les comparaisons et les records. L’octuple Ballon d’or enchaîne, décisif à chaque match (8 buts et 4 passes décisives). Il est déjà à la fois le meilleur buteur (21 buts) et le meilleur passeur (10 passes décisives) de l’histoire de la compétition. Il lui reste encore un match à jouer, avec en jeu une deuxième couronne mondiale.
***
Lamine Yamal, première étoile ?
Revenu de blessure, l’attaquant du Barça, qui pulvérise tous les records de précocité, s’est peu à peu affirmé en Coupe du monde. Et pourrait décrocher, après l’Euro en 2024, un titre mondial à tout juste 19 ans.
18 Jul 2026 - Libération
Marie Thimonnier Envoyée spéciale à New York
Collier scintillant de mille feux, Lamine Yamal fait tomber la veste pour s’installer devant les journalistes lors de la traditionnelle conférence de presse avant la déculottée infligée par l’Espagne à la France en demifinale mardi. Derrière son visage juvénile souligné par son appareil dentaire, le joueur qui fête ses 19 ans le jour même affiche une démarche à braver n’importe quelle épreuve, assumant pleinement son statut de star de la Roja. «Merci à tous d’être venus à mon anniversaire», blague-t-il face à la salle comble de journalistes, le félicitant tour à tour avant de poser leur question.
Cornaqué dès ses 7 ans à la Masia, le temple du football barcelonais, dans les pas de son illustre adversaire argentin en finale Lionel Messi, la pépite du Barça est un modèle de précocité: plus jeune joueur à marquer dans un Euro et dans un Mondial, à atteindre le cap symbolique des 100 matchs de championnat, à détenir le record de nombre de buts avant 19 ans en Ligue des champions… Et concentre donc toutes les attentes de cette équipe espagnole depuis le début de la Coupe du monde.
Briller. Arrivé aux Etats-Unis tout juste remis d’une blessure aux ischio-jambiers, il a pourtant eu du mal à montrer l’étendue de son talent dans les premières rencontres. Avant de monter en gamme, dribblant les adversaires par paquets de trois et jouant un rôle déterminant dans la partition offensive espagnole. Il a décroché le trophée d’homme du match en huitième de finale face à l’Autriche et s’est montré percutant en quarts face à la Belgique, impliqué sur le premier but. Enfin, le meilleur joueur de Liga a offert le penalty à l’Espagne face aux Bleus, à force de malmener Lucas Digne sur son côté gauche.
Mais quand tous les yeux sont braqués sur un seul talent, ce n’est jamais assez. Et le natif de Catalogne s’est montré plus discret devant les cages, avec une seule réalisation contre l’Arabie Saoudite. Alors, les confrères espagnols cherchent la petite bête à celui qui cumule 16 buts et 12 passes décisives cette saison, attendant de le voir briller aussi fort que ses pierres autour du cou. Mais Yamal est imperturbable : «Je ne m’en préoccupe pas pour être honnête. Quand j’étais petit, j’ai vu des Coupes du monde où l’Espagne était éliminée et pour l’instant, ce n’est pas le cas. Donc je suis focalisé sur le fait de continuer de jouer des matchs, plus je joue de matchs, plus je marque de buts.»
L’histoire donne raison au numéro 2 du dernier ballon d’or. Lors de l’Euro 2024, Yamal, seulement 16 ans, n’avait inscrit qu’un seul but (en demi-finale face à la France) et délivré quatre passes décisives, ce qui n’avait pas empêché la Roja de remporter le trophée. Et lui, celui du meilleur jeune du tournoi. Le technicien espagnol, Luis de la Fuente, a donc imploré avant le match contre les Bleus de cesser de lui mettre la pression, car son temps viendra : «Il n’a que 19 ans, il lui reste encore beaucoup d’années à jouer. Il faut qu’il soit tranquille, qu’il profite et qu’il n’ait pas d’anxiété. Le grand jour de Lamine sera en Coupe du monde, j’espère que ce sera demain [face à la France, ndlr], si ce n’est pas demain, en finale.» Réputation. Avec une maturité déconcertante, l’attaquant ne s’est pas défilé non plus pour répondre à l’ancien Premier ministre espagnol Mariano Rajoy qui a décrété que l’équipe de France ne comptait «aucun Français». «Si le football sert à quelque chose, c’est à intégrer. Et il n’y a pas meilleur exemple d’intégration que la France et nous», a taclé ce fils d’un père marocain et d’une mère équato-guinéenne. En juin, il avait aussi affiché son soutien au peuple palestinien, arborant un drapeau lors de la parade du bus célébrant le titre du Barça.
Reste que le jeune talent, fan de rap français, a aussi une réputation tapageuse. Il a essuyé quelques polémiques, notamment un an plus tôt lorsqu’il a organisé une grande fête pour ses 18 ans en embauchant des artistes nains. Dans un monde du foot aseptisé tant qu’il se peut, l’influence de ses proches est parfois pointée du doigt et comparée à celle de l’entourage du Brésilien Neymar. Avant l’affrontement final, une photo publiée par son père refait surface pour sa portée hautement symbolique: Messi déjà au plus haut niveau, donnant le bain au nourrisson Yamal dans une campagne de l’Unicef en 2007. Comme un passage de témoin entre l’octuple ballon d’or – qui avait lui aussi fêté ses 19 ans pendant son premier Mondial en 2006 – et la pépite espagnole. L’élève pourrait bien surpasser le maître en devenant le plus jeune joueur à remporter un Euro et une Coupe du monde, avant ses 20 ans. Auquel cas, il aurait fini le jeu en l’ayant à peine commencé.

Commenti
Posta un commento