VAN IMPE : « Je voulais grimper en danseuse, comme Gaul et Bahamontes »


Lucien Van Impe en action sur le Tour 1976, 
qu’il finira par remporter.

Il y a cinquante ans, jour pour jour, le grimpeur belge remportait le Tour de France. 
Le maillot à pois était pourtant jusque-là sa raison d’être.

«On était un lundi. Jean Stablinski me dit : 
« Mercredi, il y a une kermesse à Valenciennes. 
Tu viens et tu prends aussi la valise. 
Car samedi, il y a le départ du Tour de France !»
   - À P'ROPOS DE SA PREMIÈRE PARTICIPATION AU TOUR EN 1969

18 Jul 2026 - L'Équipe
JULIEN CHESNAIS

ERPE-MERE (BEL) – En cette douce matinée de juin, Raymond Van Impe nous ouvre les portes de l’Octopus, le café dont il est propriétaire depuis cinquante-trois ans et dont les murs, ornés de photos et de maillots, retracent la carrière de son grand frère. Des habitués s’engouffrent pour commander une première Jupiler. Et voilà Lucien, visage avenant, oeil rieur, qui salue tout le monde et rassure par son énergie débordante, neuf ans après avoir surmonté une crise cardiaque.

Ses fidèles savent où le trouver. « Je viens ici au moins trois fois par semaine » , se marre le dernier vainqueur belge du Tour de France, 79 ans, dont le 50e anniversaire de son triomphe, survenu un 18 juillet, est célébré aujourd’hui, à Erpe-Mere, sa bourgade de naissance. Avant de quitter les lieux, le sextuple maillot à pois a pointé du doigt une maison, derrière le rond-point où trône une statue de fer à son effigie : « J’habitais là quand le Tour est passé ici. » C’était aussi en 1976 et « Lulu » avait régalé les siens en passant seul en tête lors de la 4e étape.

Quelle première image vous revient du Tour 1976?

L’Alpe d’Huez ( arrivée de la 9e étape), quand j’ai pris monpremiermaillot jaune. C’était unrêve, ungrand rêve. J’ai voulu devenir coureur pour gagner le Grand Prix dela montagnecar mesidoles étaient Federico Bahamonteset Charly Gaul. J’ai toujours dit queje voulais être ungrimpeur. Mais gagner le Tour, jamais. Alors, quandj’ai pris le maillot jaune, c’était incroyable.

D’où vient votre fascination pour Gaul et Bahamontes?

Dela télé, quandj’ai vu commentils grimpaient, endanseuse. Monplusgrand frère était untrès boncoureur mais moi, le vélo, je n’aimais pas. Et unjour, j’ai dit àmon père: “Je veux être ungrimpeur comme Bahamonteset Gaul, endanseuse!”. Il m’a répondu: “Endanseuse? Alors onvafaire unentraînement endanseuse.” Et il m’a toujours fait grimper les bosses d’ici ainsi, dupied jusqu’au sommet. Aubout d’un mois,ilm’aemmenéaumurdeGrammont et m’adit: “Àbloc, endanseuse jusqu’au sommet!” Parfois, je devais le monter jusqu’à 40 fois. C’est commeçaquejesuis devenu coureur.

Bahamontes vous repèrera, en 1969, après vous avoir vu gagner le Tour de Navarre.

Après la course, il est venu metrouver à l’hôtel: “J’ai gagné six fois la montagne, et tu feras pareil! Tufais le Tour cette année?” Je lui dis quenon, queje suis amateur. Il me répond: “J’ai des relations, je téléphone à des directeurs pour te trouver un contrat!” Je n’en revenais pas, monDieu, Bahamontesmedisait ça àmoi ! Une semaine oudeuxplus tard, le lieutenant de Rik Van Looy, Edgard Sorgeloos, aprévenu monpèrequeJeanStablinski ( champion du monde1962et vainqueur de la Vuelta 1958) lançait unenouvelle équipe et qu’il voulait meparler. C’était grâce à Bahamontes.

Dansle contrat, il y avait l’obligation queje fasse le Tour. Onétait unlundi. Jean medit: “Mercredi, il y aunekermesseà Valenciennes. Tuviens et tu prends aussi la valise. Car samedi, il y ale départ duTour de France!” J’ai été surpris car je pensais que ce serait pour l’année suivante! Sur le Tour, j’arrive avec unvélo trop grand, l’équipe n’en avait pas trouvé unàmataille. C’est pourçaqueVanLooym’asurnommé Pinocchio.Le 11 juillet 1975, Lucien Van Impe (à gauche), ici à la lutte avec Bernard Thévenet, s’impose au sommet du Puy de Dôme. Cette année-là, il gagnera le classement de la montagne pour la troisième fois. Ses plus beaux maillots sont d’ailleurs exposés dans le café de son frère Raymond.

En 1975, vous remportez votre premier contre-la-montre, entre Morzine et Châtel.Une bascule dans votre carrière…

Oui, quelque chose achangé. Il y avait 40 kilomètres, tous les plus grands étaient là, Merckx, Gimondi, Poulidor, Zoetemelk, Ocana… J’avais toujours été bien placé au général. Mais pour moi, finir 5e, 3e ou4e, ça nechangeait rien. Je voulais juste gagner le Grand Prix dela montagneet uneétape. Mais après 1975, je mesuisdit queje pouvais peut-être gagner le Tour, finalement! Surtout enoctobre, quandj’ai vu le parcours et toutes ces arrivées au sommet. Il avait été tracé pour Thévenet (qui venait de le gagner en 1975), mais j’ai tout desuite pensé queçapouvait être aussi monTour. Alors, fini le classement dela montagne, tout pour le général!

Au départ, vous n’étiez pas cité parmi les favoris.

Non, jamais! Tous donnaient Thévenet et Poulidor grands favoris. Mais ça m’allait très bien. L’avantage, c’était d’avoir (Freddy) Maertens audépart. Sonéquipe contrôlait les échappés, onarrivait presque toujours ausprint. Commeça, je neperdais pas de temps! Il portait le maillot jaune et c’était formidable parce queje savais que Maertens, dans la montagne…

Vous lui prendriez le maillot?

Bien sûr. Avant l’étape de l’Alpe d’Huez, je suis venu le voir: “Freddy, aujourd’hui, c’est la mienne!” Il medit: “Je n’ai qu’à te donner le maillot tout de suite!” Il savait que c’était son dernier jour.

Ce jour-là, étiez-vous déjà convaincu de remporter le Tour?

Pas encore. Et c’est normal, on ne sait pas comment l’équipe va marcher, ce n’était que la 9e étape. Deux jours après, Raymond Delisle a d’ailleurs pris le maillot en échappée.

Vous lui reprenez, pour de bon, à l’issue de la 14e étape, au Pla d’Adet. Est-ce votre plus grande victoire?

Oui. LePla d’Adet, c’était quandmêmeun peuspécial (*). Je savais alors que j’emporterai le maillot jusqu’à Paris.

Vous voliez ce jour-là?

Oui, oui, oui! DansPeyresourde ( l’avantdernier col), je roulais 10 km/hplus vite que certains! J’ai rattrapé tous les échappés et àunkilomètre dusommet, j’étais seul avec (Luis) Ocaña. Je l’ai unpeulâché, puis je lui ai demandés’il voulait bien rouler dans la vallée. Il adit oui tout desuite et je lui ai promis qu’il pourrait gagner l’étape. Au pied duPla d’Adet, je lui ai demandéde rester dans maroue. Walter Riccomi (revenu entre-temps sur le duo) est lâché tout desuite. Mais aubout d’un kilomètre, Ocañaaussi. J’ai hésité, puis j’ai entendu à la radio d’une motoqueZoetemelkrevenait àtrois minutes! Il mefallait insister. J’ai gagné l’étape. Mais Ocañan’était pas fâché.

Aujourd’hui, préférez-vous être reconnu commel’homme qui a gagné un Tour de France ou six maillots à pois?

Le maillot à pois! Mêmeles jeunes maintenant, ils meconnaissent plus avec ça ( il pointe son doigt vers un maillot à pois encadré au mur). C’est spécial. La première fois que j’ai vu ce maillot, en 1975, je trouvais qu’il faisait ressembler à un clown! Mais avec, tout le mondete voit de loin! Auparavant, tu avais juste un petit sticker, et personne ne savait que tu étais le leader de la montagne.

Oui! Mais pas sept, j’aurais pu en gagner dix! Lui ( Richard Virenque, le recordman) en a gagné sept ( un de plus que lui et Bahamontes). J’aurais pu en gagner plus. Facile. Mais je n’ai pas toujours roulé pour.

En 1976, vous le perdez pour…

(Il coupe.) Unpoint! Je merappelle, c’était avec Giancarlo Bellini. J’avais le maillot jaune, et la montagnenemedisait rien. Son équipe ( Brooklyn) estvenuemedemander s’il pouvait gagner le maillot àpois, et je lui ai promis queoui. J’ai dûparfois freiner pour nepaslui reprendre ce point! Même lors dudernier jour, aux Champs-Élysées. Lematin, il y avait unGrandPrix dela montagnelors ducontre-la-montre. Son équipe était paniquée: “Tuvas faire le chrono àbloc?” Bahoui, j’ai le maillot jaune! Mais finalement, je nel’ai pas fait à bloc.

Vous le regrettez?

Non, car ça m’afait dubien. L’année de (Pedro) Torres ( en1973), je lui avais promis qu’il gagnerait car il m’avait fait ungrand cadeauenamateurs. Surle Tour de Navarre 1969, desEspagnols avaient fait le maximum pour me faire tomber lors de la dernière étape. Et ils y sont arrivés. J’ai une grosse minute deretard maisunEspagnol, queje neconnais pas, m’attend: Pedro Torres. Il me dit dans sa langue sans que je le comprenne vraiment :“Viens dans ma roue !” Et il a roulé comme un fou pour me ramener. Après la course, il m’aexpliqué ne pasaccepter queje puisse perdre la course ainsi. Jelui ai demandécequ’il voulait en échange. Il m’adit: “Rien.” Alors, j’ai promis delui rendre service, unjour. En1973, le voilà sur le Tour. Jelui dis: “OhPedro! Tu veux gagner la montagne?” Et j’ai fait le maximum pour que ça arrive. Je frein ais beaucoup pour ne pas prendre de points et je nelaissais partir quelui. José Manuel Fuente ( 3e duTour 1973) restait dansma roue parce qu’il pensait queje faisais la montagne. Et moi, je le battais tout le temps. Torres aété unamipourtoute ma vie. Deuxjours après le Tour, il est venuàla maison avec un grand bouquet de fleurs pourmafemme.»


***

EN BREF

79 ANS (BEL) 
Coureur de 1969 à 1987 
Son palmarès sur les Grands Tours : Tour de France 1976 + 8 étapes (1 en 1972, 1 en 1973, 2 en 1975, 1 en 1976, 1 en 1977, 1 en 1981, 1 en 1983) ; 
Sextuple meilleur grimpeur du Tour (1971, 1972, 1975, 1977, 1981 et 1983) ; 
double meilleur grimpeur du Giro (1982, 1983) ; 
1 étape du Giro 1983; 1 étape de la Vuelta 1979.

***

Merckx et le puy de Dôme

18 Jul 2026 - L'Équipe
J. C.

Lucien Van Impe a évolué dans l’ombre d’Eddy Merckx durant la première partie de sa carrière. « Et c’est normal, sourit-il. En 1975, vous savez qui gagne au puy de Dôme quand il se prend le coup de poing (*) ? Moi ! Sur le podium, il n’y avait personne, pas un photographe, car tout le monde savait qu’un truc était arrivé à Merckx, tout le monde l’attendait sur la ligne d’arrivée. C’était Merckx. Et moi je n’étais rien, même si je gagne l’étape. » L’année suivante, le Cannibale n’est pas au départ du seul Tour que Van Impe remportera. « J’aurais préféré qu’il soit là, mais il n’était pas bien. Au final, c’était peut-être mieux pour moi ! »


(*) Un spectateur a frappé au foie Merckx, alors Maillot Jaune, dans la montée. Identifié, il sera condamné à une peine de prison avec sursis.


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