Petits arrangements entre amis les motos
Derrière les polémiques récurrentes, entretiennent avec les coureurs une relation beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, presque sentimentale.
"Les motards n’ont pas la reconnaissance qu’ils méritent"
- THOMAS VOECKLER, CONSULTANT
POUR FRANCE TÉLÉVISIONS
"Je me suis fait plus souvent engueuler que remercier
par les coureurs, on a une sensation de gêne"
- YANNICK TALABARDON, ANCIEN COUREUR AUJOURD’HUI
RÉGULATEUR SUR LE TOUR DE FRANCE
17 Jul 2026 - L'Équipe
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL YOHANN HAUTBOIS
CHALON-SUR-SAÔNE (SAÔNE-ET-LOIRE) – «Moto presse, vous n’avez rien à faire là, prenez du champ ! » Combien de fois, cette phrase sur Radio Tour nous a sortis de notre torpeur, comme si nous-mêmes étions en faute ? Pas plus tard que mardi, lors de l’étape du Lioran, quand la foule s’amoncelait sur les pentes du Cantal et que l’organisation a invité les motos de la télévision, des radios ou des photographes à rapidement dégager, sans formule de politesse, car la tension était à son comble.
Présentes depuis toujours, elles sont un trait d’union, parfois actrices d’un scénario qui déraille comme lorsque Raymond Poulidor, sur le point de remporter le Tour 1968, avait été renversé par une moto de liaison sur la route d’Albi. Ou lorsque Jakob Fuglsang, en 2015, dans le col du Glandon, lui aussi mis à terre, avait perdu l’étape.Ou, plus récemment, quand, en 2023, Tadej Pogacar dans la montée de Joux-Plane avait été bloqué en pleine attaque par un embouteillage.
«Le sujet est sensible» , nous avait confié un motard ne souhaitant pas s’exprimer. Mais, très vite, a découlé une autre histoire, plus subtile et humaine, du rôle joué par ces véhicules toujours sur un fil, accusés d’être trop près et d’influencer la course, ou trop loin et de ne pas offrir une diffusion optimale. «Les motos font vivre l’événement au public, souligne Thomas Voeckler qui oeuvre pour
France Télévisions. Les motards n’ont pas la reconnaissance qu’ils méritent.» Le sélectionneur de l’équipe de France ne peut pas se départir de son costume d’ancien coureur, ni de celui de consultant. «Un encouragement de quelqu’un qui te suit depuis une dizaine de kilomètres, ce n’est pas la même chose que quelqu’un sur le bord de la route. Tu sens qu’il vit le truc avec toi. C’est comme s’il pédalait avec toi.»
Tour de France 2013, 18e étape vers l’Alpe d’Huez, Christophe Riblon s’échine sur son vélo, derrière Tejay Van Garderen qui semble filer vers la victoire. Mais il n’est pas seul, la moto de L’Équipe, avec Marc Meilleur au guidon et Bernard Papon à la photo, rôde. « Avec Marc, on a un rapport affectif très fort depuis que j’ai 15 ans, il me connaît par coeur, relate l’ancien coureur devenu consultant de la Chaîne L’Équipe. Il avait été mon directeur sportif à l’ACBB, et ce jour-là, je ne sais pas si je dois le dire, mais il l’a été un peu (sourires). On ne s’est pas parlé quarante fois, mais les encouragements, les regards dans le rétro, un pouce levé, cela joue énormément.»
Contacté, Marc Meilleur dont le fils Steve est également pilote pour notre journal, est d’abord embêté d’évoquer ce qui fut son métier car «on n’a pas de rôle à jouer normalement, on doit être le plus invisible. Mais parce qu’on partage des moments, des conditions atmosphériques compliquées où on se prend tous les trucs du ciel sur la gueule, même s’il n’y a pas l’effort physique, on est dans le même trip que les coureurs». Concernant la victoire de Riblon, finalement, « ça s’est passé dans les regards. Rien que d’en parler, j’en ai encore les poils. C’était irréel. Mais comment l’expliquer? En fait, ça vient des tripes. Quand j’entends à Radio Tour qu’il revient sur l’Américain, on est sur le Maillot Jaune (Christopher Froome). Je me dis: “C’est pas vrai. Il va revenir, je le connais par coeur, il va revenir.” Il faut alors y aller pour qu’il nous voie ». Un petit coup de klaxon pour prévenir, et Christophe Riblon sait qu’il est là. « Celui de Marc était un peu différent, tout le monde le connaissait.»
Cette complicité, Fred Mons, ancien photographe de L’Équipe, aussi subtil dans les rapports humains que dans ses photos, l’a éprouvée «avec Thomas Voeckler, mais aussi Richard Virenque, que j’ai vu arriver dans le métier. Il était un peu chien fou, il attaquait tout le temps, un peu n’importe où et n’importe comment. Donc, avec Marco (Meilleur), on lui donnait parfois des conseils. Bon, il n’écoutait rien de toute façon ( rires) ». Aujourd’hui, à la retraite, il a conscience que « c’est un peu interdit. Mais quand un mec, avec lequel tu avais des affinités, échappé depuis 80 bornes, avec qui tu as passé une heure et demie, était sur le point de gagner, tu lui glissais les écarts».
Coureurs et motards forment ainsi une confrérie, les uns passent une bouteille d’eau, les autres s’écartent un peu quand ils entendent le bruit des pots. Et parfois, sans forcément filer un coup de main, on peut ne pas mettre la tête d’un gars sous l’eau selon Voeckler : « Une fois que la photo était prise, il arrivait qu’au lieu de mettre un grand coup d’accélérateur, le motard reparte progressivement (pour l’aspiration), c’était presque sentimental ( sourires). »
Ces coeurs d’artichaut, au plus près de la douleur et des limites repoussées, oublient alors parfois de regarder dans les rétroviseurs : « Michael Matthews était tombé dès le début de Tour, se souvient Marc Meilleur. Le lendemain, c’était une momie, des pansements, il en avait partout. Pendant dix jours, il se faisait lâcher, il revenait. Là, j’ai pris la leçon de ma vie, sur la douleur et la souffrance. Je n’ai jamais vu, de ma carrière de motard, un mec aussi amoché continuer le Tour de France.»
Mais les coureurs sont malins aussi, ils cherchent la trace, et Yannick Talabardon, ancien coureur et aujourd’hui régulateur sur la course, onze Tours au compteur, piste les filous. «Dès que les caméras ne sont plus à l’antenne par exemple, on leur dit de reprendre du champ et on n’hésite pas à leur glisser de faire gaffe, parce que des gars cherchent leur sillage, on leur demande d’aller à droite, à gauche. La moto, c’est ce qui se rapproche le plus du vélo, et on est en même temps toujours un peu en confrontation. Je me suis fait plus souvent engueuler que remercier par les coureurs, on a une sensation de gêner. Les motos sont toujours montrées du doigt mais, sans elles, on ne peut pas organiser de course. »
Dans un rapport « je t’aime-moi non plus », les relations, dans le bouillonnement d’une course, peuvent se dégrader rapidement mais pas longtemps. « En 2004, le jour où je perds le maillot jaune, je suis tout seul, se rappelle Voeckler. La moto me filmait, je gueulais: ça te fait plaisir de me voir en chier ? Mais c’est parce que j’étais au bout du bout. » Riblon admet avoir été «impulsif. Quand tu entends le commentateur dire que tu n’es pas bon, même si c’est vrai, c’est dur. Donc je gueulais aussi (rires). Mais après l’arrivée, tu vas t’excuser et ils comprennent».
La collision est parfois inévitable et la course peut basculer. Lors de la 18e étape entre Morzine et Prapoutel-lesSept-Laux, en 1980, Raymond Martin, alors maillot à pois, chute. «La moto qui filmait m’a dépassé, mais le mec a foutu le câble dans mon guidon. Il m’a traîné sur trente mètres. Quand je suis reparti, j’étais collé et j’ai perdu ma deuxième place au général. » Furieux celui qui sera finalement 3e à Paris ? « On m’a demandé de réagir à la télévision mais je n’ai pas voulu casser le pilote de la moto. Le lendemain, il était venu me remercier. C’étaient des bons mecs. Quand on voyait un motard dans le ravin, on en pleurait, c’était comme voir un collègue cycliste au sol. Ces gars nous ont toujours aidés. Lors de ma victoire sur Pau-Luchon (en
1980), quand on a passé le Tourmalet, on ne voyait pas à dix mètres, j’avais chopé le mec de la Garde Républicaine et je lui avais dit : mets-toi vingt mètres devant moi et quand tu freines, je freine. À un moment, il a oublié de freiner, alors je l’ai engueulé ( rires). »
De petits arrangements entre amis. L’ancien coureur normand de 77 ans, après avoir hésité, accepte de revenir avec son verbe coloré sur une scène qui aurait mérité une photo. « Dans les Alpes, un jour, on était largués avec (Bernard) Thévenet et (Jean-Pierre) Danguillaume. Thévenet prend alors l’antenne d’une moto radio, Danguillaume s’accroche à son maillot, alors j’en fais autant. Je ne voulais pas me retrouver tout seul ! Cela a duré 10 ou 20 mètres. Thévenet disait : “Lâche-moi, lâche-moi”, l’autre répondait : “Lâche d’abord !” et Thévenet gueulait: “Mais ça fait 100 mètres que j’ai lâché” (rires). Les commissaires toléraient de petits trucs, car le Tour, c’est la course la plus réglo.» Et, aujourd’hui, entre les commissaires UCI, les organisateurs, les télévisions, les réseaux sociaux via le public sur la route, la plus contrôlée.

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