Un règne avec partage
Les deux sprinteurs Paul Magnier et Tim Merlier (au premier plan)
se partagent le calendrier de l’équipe Soudal-Quick Step cette saison.
Tim Merlier n’a jamais jalousé l’émergence de l’autre sprinteur de Soudal-Quick Step, Paul Magnier. Au contraire, le Belge a pris le jeune Français sous son aile, et ils ont chacun écrasé la concurrence au Giro et sur ce Tour de France.
17 Jul 2026 - L'Équipe
LUC HERINCX
CHALON-SUR-SAÔNE (SAÔNE-ET-LOIRE) – Tim Merlier a égalé sur ce Tour de France le nombre de succès de Paul Magnier sur le dernier Giro (3), et à voir sa facilité à Chalon-sur-Saône, hier, on se dit qu’un duel entre les deux sprinteurs de Soudal-Quick Step eût peutêtre été plus équilibré qu’une lutte avec le plateau mondial.
Ces batailles-là ne se jouent malheureusement que discrètement à l’entraînement, l’encadrement de l’équipe belge ayant logiquement établi des calendriers distincts pour répartir les triomphes de ses deux flèches. « L’année dernière, on a quand même essayé de travailler un peu ensemble mais j’avais beaucoup de mal à faire un leadout parce que c’est totalement différent, précise Magnier. Tim m’a expliqué avoir vécu la même chose avec Jasper Philipsen chez Alpecin, il se mettait plus de pression en tant que poisson-pilote qu’en tant que sprinteur. Donc on a gardé deux programmes de course différents et ça marche bien. »
Cela ne veut pas dire que les deux hommes s’ignorent, sur fond de concurrence malsaine. « Paul, c’est vraiment un copain », affirme Merlier. « On essaie de s’entraider au maximum, répond l’Isérois de 22 ans. On fait un max de sprints aux pancartes à l’entraînement, ça nous tire vers le haut. Tim a toujours besoin de quelque chose pour le motiver à 33 ans, alors je crois que ça l’aide un peu à garder de la fraîcheur et une jeunesse. »
Avant même de s’amorcer officiellement, cette cohabitation était déjà partie sur de bonnes bases. Stagiaire en décembre 2022, Magnier avait pu expérimenter un camp d’entraînement avec les coureurs de la formation. « Et j’ai dit à l’équipe d’essayer de le signer parce que c’est un bon mec, qui a du talent » , retrace Merlier, visiblement écouté par la direction du Wolfpack qui a accueilli le jeune Français en World Tour, en 2024.
« Je me souviens de notre premier sprint ensemble, se marre Magnier. On était en stage, on devait le démarrer devant l’autre une fois sur deux, et je l’avais battu deux ou trois fois. Tim est assez timide, donc c’est surtout son lanceur, Bert (Van Lerberghe), qui me disait qu’il allait en faire des cauchemars (rires). » « Il était très fier et moi, je n’étais pas jaloux du tout, sourit Merlier. Il a directement dit que j’étais son papy ( rires) et moi, j’ai dit que c’était mon fils. C’est un talent qui émerge et je suis fier de pouvoir donner des conseils et de le voir progresser. J’étais très fier de son Giro (3 victoires et le maillot cyclamen). Maintenant je n’ai plus rien à lui dire, il est tellement fort qu’il fait partie des meilleurs du monde. »
L’humilité des deux bonshommes contraste avec l’égocentrisme souvent imputé aux sprinteurs, qui verraient la ligne d’arrivée et leur équipe comme des territoires à défendre. « Ils sont faciles à vivre, savoure leur directeur sportif Tom Steels. Paul pose beaucoup de questions à Tim, c’est une super école. » Soudal-Quick Step s’évite ainsi une guerre d’ego dont avait pu souffrir la FDJ, par exemple, avec Nacer Bouhanni et Arnaud Démare entre 2012 et 2014.
« Tim m’a surtout donné beaucoup de conseils en milieu d’année dernière, explique Magnier. Je faisais beaucoup de podiums mais je n’arrivais pas à gagner. Il m’avait dit de faire plus d’efforts dans le final pour être sûr de pouvoir sprinter plutôt que de me faire enfermer. Ça m’avait débloqué et j’avais pu gagner pas mal de courses ensuite (19 succès en 2025). » L’expérience du Belge venu du cyclo-cross, maître dans l’art du placement et du timing, accélère la progression du Français. Mais tout n’est pas bon à prendre, tant Merlier est un sprinteur à part. « Tim fait souvent des sprints en deux temps, décrypte Magnier. Il remonte un bon coup à la flamme rouge et il relance encore à 200 ou 300 mètres de la ligne. C’est sûr que c’est plus difficile à faire mais ça permet de ne pas être bloqué dans la boule. Moi, c’est un peu différent, on l’a vu au Giro. »
Avec Dries Van Gestel en poisson-pilote et Jasper Stuyven pour imposer un gros rythme en tête de peloton, Magnier préfère bénéficier d’un véritable train pour être déposé en tête dans la dernière ligne droite. « Avec Jasper, on peut avoir des puissances élevées sur trois ou cinq minutes, ce n’est pas un problème d’être à l’avant dans les deux ou trois derniers kilomètres. Tandis que Tim préfère ne pas trop pousser de watts dans les 10 derniers kilomètres, sauf le dernier qu’il fait à fond. Il aime bien arriver avec de la vitesse depuis l’arrière. Ce sont des méthodes différentes mais ça marche pour chacun d’entre nous. »
Steels, nonuple vainqueur d’étape sur le Tour, développe la comparaison en précisant que « Paul est toujours dans le processus d’apprentissage. Sur le plan purement physique, il est meilleur, il peut gagner le Tour des Flandres et il sera moins vulnérable pour chasser le maillot vert. Mais, en ce moment, Tim est plus rapide, le plus rapide du monde. » Merlier a également perçu les qualités de classicman de Magnier assez tôt. « J’ai passé quelques années avec Wout Van Aert (chez Crelan-Vastgoedservice), donc je pensais que Paul lui ressemblait, sou
ligne le Belge. Mais il a tellement progressé au sprint que c’est clair que ça doit être son objectif à terme. » Le triple vainqueur d’étape sur cette édition ne cherchera d’ailleurs surtout pas à barrer son jeune coéquipier sur le Tour.
« Il m’a écrit dimanche parce que je lui ai dit qu’on allait faire une vidéo pour annoncer qu’il viendrait sur le Tour, l’année prochaine, se marre Merlier. C’était une blague mais, au fond, c’est possible, il faudra qu’on en discute entre nous. C’est un Français, donc ça doit être un rêve, il a montré au Giro qu’il avait le niveau. Alors s’il a envie, je ne vois aucun problème à lui donner ma place. » « Une saison ou une autre, je me sentirai prêt à aller sur le Tour de France, réplique Magnier. Mais j’ai pu en discuter avec Tim et Valentin (Paret-Peintre), c’est beaucoup de pression en tant que leader. » « Paul est un meilleur leader que moi » , conclut Merlier, qui laisse volontiers un peu de place au sommet du sprint mondial.
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