CONQUÊTE OPPORTUNISTE


Pour compléter sa trilogie des grands Tours, a ciblé cette Vuelta qui part de chez lui avec un plateau modeste. Le moment et le parcours idoines pour renforcer sa légende et préparer ses prochaines échéances.

"Il est quasiment impossible à battre, 
mais je pense que ça va être plus serré qu’au Tour, 
il reste un humain"
   - FELIX GALL, LEADER DE 
     DECATHLON-CMA CGM

22 Aug 2026 - L'Équipe
LUC HERINCX

MONACO – Tadej Pogacar avait l’air maussade comme le ciel au-dessus du Rocher, jeudi soir, lors de sa conférence de presse au Grimaldi Forum Monaco à quelques hectomètres de son foyer monégasque. Les vacances ont été courtes, trop pour renouveler un semblant d’enthousiasme en répétant sa prudence face à la prétendue facile épreuve qui l’attend sur ce Tour d’Espagne.

La concurrence sur la Vuelta semble modeste en comparaison du Tour de France remporté il y a moins de quatre semaines avec plus de six minutes d’avance sur le deuxième, Remco Evenepoel, mais le Slovène de 27 ans sait la fatigue qu’il a accumulée et la modération dont il devra faire preuve pour préserver son moteur jusqu’aux objectifs automnaux, les Mondiaux, les Championnats d’Europe et le Tour de Lombardie.

La situation calendaire de la Vuelta constitue l’écueil majeur, en témoigne le caractère exceptionnel du doublé avec le Tour de France, réalisé seulement par Chris Froome (2017) au XXIe siècle – mais le Britannique ne projetait aucune ambition sur la course en ligne des Championnats du monde – et ce choix repoussé jusqu’à la huitième saison chez les pros du leader d’UAE Emirates-XRG.

Un tracé qui peut lui permettre de faire la différence

Déjà éprouvé en juillet par le Tour de France – dont il n’a loupé aucune des sept dernières éditions –, habité le dernier jour par la lassitude des obligations qui incombent au Maillot Jaune, Pogacar se laissait officiellement deux semaines pour décider de son mois d’août.

Son staff avait plutôt tendance à le dissuader d’enchaîner sur trois semaines supplémentaires de course, mais le double champion du monde avait depuis longtemps souligné son envie de revenir sur son premier Grand Tour, celui qui l’avait révélé en 2019 à seulement 20 ans. « On a commencé à en discuter en décembre, a confié Pogacar.

Tout le monde donnait la priorité au Tour bien sûr, mais dans mon esprit j’avais vraiment envie d’aller à la Vuelta. Le départ est ici à Monaco et, comme je sais que je ne peux pas rater le Tour, il fallait bien une année où j’allais enchaîner les deux courses. C’était le bon moment. » Après le Tour d’Italie 1966 et le Tour de France 2009, la Principauté d’adoption du Slovène accueille en effet le Grand Départ de la Vuelta et facilite ainsi la logistique de Pogacar, qui a pu passer du temps à la maison.

Après une semaine de coupure, il s’est entraîné cinq jours dans son foyer natal à Komenda (Slovénie) et a officialisé sa participation au Tour d’Espagne avant de rentrer à Monaco pour encourager sa compagne Urska Zigart sur le week-end final du Tour féminin à Nice et peaufiner sa préparation. « Ça s’est décidé surtout après le Tour, on ne pouvait pas savoir comment il allait en ressortir, surtout mentalement, pointe son directeur sportif Marco Marcato. Mais il se sentait bien et avait la motivation. » Difficile alors de contrarier le désir du leader en négociation pour la prolongation de son contrat jusqu’en 2031 voire 2032 (il est pour l’instant lié avec UAE jusqu’en 2030).

« Gagner les trois grands Tours est un gros objectif, un rêve depuis quelques années déjà » , a rappelé Pogacar. Après avoir déjà remporté le Giro en 2024 et égalé cet été le record du Tour de France avec un cinquième sacre (2020, 2021, 2024, 2025, 2026), boucler la trilogie est l’un de ses derniers défis majeurs pour égaler ou dépasser le prestige du palmarès d’Eddy Merckx : les trois grands Tours, trois titres de champion du monde et les cinq Monuments.

C’est ce qu’on attend de lui, et aussi ce qui semble l’animer derrière son indifférence de façade. Convoquer la légende lui permet un renouvellement des défis qui s’imbrique dans sa culture du jeu, de l’attaque insouciante et de la joie de gagner ou faire gagner, d’être acteur, commeàBarcelone avec Isaac Del Toro et à Paris avec Mathieu van der Poel.

La singularité du tracé espagnol présente aussi des atouts pour entretenir le plaisir du triple vainqueur d’étapes en 2019 et lui offre des occasions de faire la différence en ciblant ses cartouches. Après un prologue monégasque technique aujourd’hui et deux journées accidentées en France ensuite, l’étape andorrane de mardi peut lui permettre d’entrer en Espagne avec le maillot rouge. « S’il attaque là, il devra contrôler pendant deux semaines et demie avec son équipe, donc je ne suis pas sûr qu’il le fasse, Sachant aussi que la 20e étape sera très dure, je ne pense pas que la course sera décidée trop tôt. »

La pente à 20 % du Collado del Alguacil (8,3 km à 9,8 %), sommet de l’étape reine à la veille de l’arrivée finale à Grenade, est un exemple des raidards folkloriques qui pourraient séduire le Slovène, comme ce Puerto El Bartolo, 9,4 km à 7,1 % dont 3,5 km de chemin de terre (6e étape), les plus de 5000 mde dénivelé positif de la 9e étape ou le passage à 17 % de la Sierra de la Pandera (14e étape).

Sur les plus de 58000 m de dénivelé positif, ce tracé épousera les formes de la côte méditerranéenne espagnole, Gall (Decathlon-CMA CGM) maintient un mince espoir de voir le Slovène subir son enchaînement avec le Tour. « Il est quasiment impossible à battre, mais je pense que ça va être plus serré qu’au Tour, il reste un humain » , avance le dauphin autrichien de Jonas Vingegaard au Giro. Sur tous les terrains, sa présence altère l’approche du peloton. « Ça change beaucoup pour la course, même pour des étapes intermédiaires qui me plaisent » , note Wout Van Aert (Visma-Lease a bike). Mais, cette fois, Pogacar sait qu’il devra être « intelligent » , c’est-àdire opter pour une stratégie plus économe, presque contre nature, pour assurer sa quête inédite.

***

Fenêtres étroites

Derrière les étapes ciblées par Tadej Pogacar, Wout Van Aert et Mads Pedersen, le salut des coureurs français passera par leur sens tactique et les opportunités en échappée.

22 Aug 2026 - L'Équipe

Après deux expériences sur le Tour de France sous la tyrannie de Tadej Pogacar en 2024 et 2025, Axel Laurance se disait que « ça allait être sympa une Vuelta sans lui » , se marrait-il jeudi soir à la présentation des équipes sur la Place du Casino, à Monaco. « Bon finalement il est là, c’est comme ça, il sera dans une optique certainement plus relâchée qu’au Tour de France donc peut-être que plus d’échappées pourront aller au bout et plus on s’éloignera du départ, plus le classement général sera décanté » , espère le puncheur breton de l’équipe Netcompany-Ineos.


Bastien Tronchon, Bryan Coquard, Valentin Paret-Peintre (de gauche à droite) 
et les autres Français auront fort à faire face aux favoris.

« C’est vrai que sa présence met un petit coup aux coureurs parce que s’il veut ramasser toutes les étapes comme d’habitude ça change un peu la donne, mais à nous de nous ajuster » , souligne Benoît Vaugrenard, directeur sportif de Groupama-FDJ United. Pour tenter de faire aussi bien que l’an dernier avec une victoire d’étape surprise (et un jour en rouge) de David Gaudu, l’équipe qui aligne un effectif 100 % français au départ misera notamment sur la carte Bastien Tronchon, à qui plusieurs « arrivées au sprint un peu punchy » peuvent convenir, comme à Laurance. Problème, il sera difficile d’éliminer sur ces terrains-là Mads Pedersen (Lidl-Trek) et les flèches de Visma-Lease a bike, Wout Van Aert et Matthew Brennan, à qui Christophe Laporte devrait le plus souvent servir d’équipier, comme Bruno Armirail.

Des étapes à « bien cibler »

« Pedersen a fait un gros Tour, à voir dans quel état de fraîcheur il arrivera » , pointe Vaugrenard, sachant que ce parcours à gros dénivelé sur le pourtour méditerranéen dans un été de fortes chaleurs devrait encore peser sur les organismes. « Il y a pas mal d’étapes difficiles mais maintenant, je grimpe bien pour un sprinteur » , avance de son côté Bryan Coquard (Cofidis), qui a accéléré sa mue cet hiver vers un profil de puncheur pour mieux cibler les arrivées comme à Manosque, dimanche, « où j’ai déjà gagné sur le Tour de la Provence ( en 2022) » . Le coureur de 34 ans n’a pas couru depuis les Championnats de France mais s’est entraîné dur cet été : « L’objectif est de gagner ma première étape sur un grand Tour, j’arrive prêt, j’ai tout bien fait. »

Après son entame frustrante du Tour de France, auquel il a dû renoncer dès le premier soir après une chute sur le contre-la-montre par équipes, Clément Berthet s’est remobilisé aussi en juillet et a rejoint ses équipiers en stage en altitude pour aborder la Vuelta avec le général dans un coin de la tête. « On verra où on se situe après Andorre (4e étape) » , explique Vaugrenard. Comme Pavel Sivakov au service de Pogacar mais dans une moindre mesure, Guillaume Martin-Guyonnet sera là pour épauler le Franc-comtois ou jouer sa propre partition en échappée, un rôle à la Léo Bisiaux, dont l’équipe Decathlon-CMA CGM s’articulera autour de Felix Gall et de Matthew Riccitello, qu’il devra être le dernier à protéger en montagne. Les circonstances pourraient toutefois l’amener à se glisser dans des coups pour la victoire d’étape. Motivé à intégrer le cercle des vainqueurs sur les trois grands Tours, Valentin Paret-Peintre (Soudal-QuickStep) aura un rôle plus libéré aux côtés de Mikel Landa.

« Sur la Vuelta il y a souvent des ouvertures, note Vaugrenard. Il faudra bien cibler, il y a des étapes accidentées, surtout sur la deuxième moitié. » Elles pourraient convenir au profil de Valentin Madouas, à la peine depuis le début d’année mais la jurisprudence Gaudu a de quoi inspirer. 
L. He.



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