«Un club de foot n’a pas vocation à vivre du mécénat»
Le dirigeant du club normand, qui attaque une quatrième saison consécutive en Ligue 1 ce week-end, décrit les équilibres économiques précaires du championnat, amputé d’une bonne partie de ses droits télé.
«Un club est plus qu’un actif financier. Il y a une dimension patrimoniale et populaire qui vient de loin.»
22 Aug 2026 - Libération
Recueilli par GRÉGORY SCHNEIDER Envoyé spécial au Havre (Seine-Maritime)
Dans une Ligue 1 exsangue, où les droits télé sont passés de 800 millions d’euros à 150 millions par an, Le Havre Athletic Club (HAC), qui ouvrira ce dimanche sa saison à domicile devant l’AS Monaco, est un cas extrême : trois saisons en première division (et six mercatos) avec un seul transfert onéreux, un groupe à l’os et des passages difficiles devant la DNCG, le gendarme financier du foot français.
Appartenant depuis un an au groupe d’investissement international Blue Crow Sports Group, qui possède aussi un club à Cancún (Mexique) et s’est désengagé de Leganés (Espagne) en juin, le club havrais a cependant passé un cap cette saison, achetant quelques joueurs et augmentant légèrement son budget, estimé à 25 millions d’euros en 2025. A l’heure où la Ligue 1 reprend, on s’est longuement posé avec le président du club normand, Jean-Michel Roussier, pour comprendre la manière dont le HAC, et toute l’économie du championnat au-delà de lui, fonctionne aujourd’hui.
Comment Le Havre AC a-t-il augmenté son budget dans un contexte économique aussi sombre ?
Parce qu’on a un actionnaire, Blue Crow Sports Group, et un président du groupe, Ben Guill, qui nous ont permis de le faire. Sans changer les objectifs [l’équilibre financier, ndlr] et le fonctionnement. On ne communique pas sur les chiffres mais c’est beaucoup. Et ce sont des moyens qui serviront pour le développement, mais aussi pour couvrir les dettes.
Pourquoi aujourd’hui ? Et quelles sont les intentions ?
Blue Crow n’était aux commandes du club que depuis un an. L’objectif est de créer un cercle vertueux en investissant sur la formation pour vendre des joueurs et récolter des indemnités de transfert ensuite. On colle ainsi à l’ADN du club, qui offre plus facilement qu’ailleurs des débouchés en équipe première à ceux qui sortent de son centre de formation. Mais aussi aux réalités économiques dans lesquelles le foot hexagonal est plongé aujourd’hui.
Quelles sont-elles ?
(Il souffle) Disons que la loi sur la réforme de la gouvernance du sport professionnel [approuvée en juillet par l’Assemblée nationale puis le Sénat, et qui devra être mise en place d’ici six mois] était indispensable. Je pourrais évoquer chaque aspect, mais le ratio de 1 à 3 [le premier touche seulement trois fois plus de droits télé que le dernier, alors qu’il touchait neuf fois plus la saison dernière] a une importance énorme. Concrètement, on a touché 4,2 millions d’euros de droits à l’issue de la saison dernière, au titre de la 14e place : avec la nouvelle répartition, ce serait autour de 7 millions. Pas un détail… Et ce qui est vrai pour le HAC l’est pour une majorité des clubs de Ligue 1, qui profiteront de cette loi ! Je note que cet aspect du texte, comme tous les autres d’ailleurs, a été systématiquement contesté par le conseil d’administration de la Ligue de football professionnel [LFP], lequel ne s’est jamais autosaisi de ce besoin de réforme.
Dit autrement : si cette loi a été votée, on n’a pas changé les hommes chargés de l’appliquer. Seul le directeur général de la Ligue, Arnaud Rouger, a posé sa démission. Alors qu’il aurait été le seul, paradoxalement, à être capable de la mettre en oeuvre. Personne d’autre n’a assumé, pour le moment. Par ailleurs, je note le tollé planétaire déclenché par le projet de Gianni Infantino consistant à céder une partie des droits de la Coupe du monde à des investisseurs privés. Soit exactement ce que la LFP a fait en avril 2022, quand elle a vendu 13 % de sa filiale commerciale au fonds d’investissement CVC Capital Partners pour cent ans.
Quels effets aura eu, pour vous, la dégradation du contexte économique du foot ?
En concentrant les droits télé sur les sept premiers du classement sous prétexte d’augmenter la compétitivité des équipes engagées sur le front européen, je trouve qu’on a effacé la notion de terroir. Comme si on avait voulu détacher les sept, huit clubs susceptibles de participer à une éventuelle Super Ligue européenne en oubliant les autres, ce qui revient à estomper une partie de l’histoire du foot français. Ce n’est pas radical non plus : quand vous voyez le Trophée des champions dimanche [qui a vu le RC Lens battre le Paris Saint-Germain, 1-0] et ce qui se passe dans les tribunes du stade Félix-Bollaert… Le club lensois parvient à faire vivre cette idée des origines, du territoire. Gervais [Martel, président du club de 1988 à 2018] puis Joseph [Oughourlian, qui lui a succédé] ont entretenu cette flamme, ce sentiment puissant. Après, c’est le public qui permet ça. Son attachement. Le substrat populaire est tellement puissant là-bas…
Il se confond avec la «marque» RC Lens. La «marque» HAC, c’est quoi ?
La formation. Un capitaine de 24 ans formé au club : Arouna Sangante, qui portait le brassard lors de la saison 2023-2024 [désormais au FC Séville]. Au-delà de ça, un club très ancien, qui raconte l’histoire du foot pro en France. Un club à sauver, entretenir, à transmettre aussi… Dirigeants, entraîneurs, joueurs : on est tous de passage et on transmet le relais. Un club de foot est un actif financier avec une valeur, un prix, des recettes. Il n’a pas vocation à vivre du mécénat. Et il est plus que cet actif financier. Il y a une dimension patrimoniale et populaire qui vient de loin et qu’il importe de préserver.
Même dans un contexte où un même actionnaire possède plusieurs clubs en multipropriété ?
Pour moi, ce n’est pas un sujet. Je sais qu’il y a une défiance. Mais elle ne répond à aucune logique. Ditesmoi quel rapport il y a, aujourd’hui, entre la manière dont est géré le Toulouse FC [propriété de RedBird Capital Partners, société américaine de gestion de placement possédant aussi, entre autres, le Milan AC], le RC Strasbourg [détenu par BlueCo, qui possède le Chelsea FC en Angleterre], ou le HAC… Sur le fond, on parle d’une évolution naturelle, où les sociétés d’investissement répartissent le risque sportif [en acquérant plusieurs clubs] mais aussi économique, puisqu’elles prennent des clubs dans des pays différents, avec des marchés distincts.
Quels joueurs forme-t-on en France ? Tous les profils. L’image d’Epinal dit pourtant…
… que les clubs de l’Hexagone forment des joueurs grands, rapides, forts au duel… En vérité, c’est le foot, ou plutôt ce qu’il est devenu, qui est comme ça. Tous les joueurs étrangers le disent: comme la Ligue 1 a un problème de visibilité à l’étranger, ils se font une certaine idée avant de venir, puis ils découvrent autre chose, et ils en parlent tous au bout de deux semaines. Les matchs sont durs, physiques, accrochés. Si vous voulez développer un joueur, il devra faire son trou en L1. Et il fera son trou s’il répond à ces nécessités-là.
Reste que les recettes de transferts sont, par nature, difficiles à prévoir.
Un club a quand même la main sur sa politique de formation, qui doit être ciblée et intelligente. Après oui, le jackpot sur un joueur… Tu peux tout au plus l’espérer. Tu es à la merci d’une blessure, d’un marché fluctuant, de ce qui se passe dans la tête du joueur après qu’il a signé son premier contrat pro… C’est vrai qu’il faut aller le chercher [ce premier contrat] mais au fond, c’est là que tout commence pour lui. Avant ça, il est escorté par une certaine bienveillance, ses formateurs le connaissent depuis ses 13, 14 ans. Dans un vestiaire professionnel, personne ne t’attend. Prendre conscience de ce qui se passe à ce moment-là est l’une des clés. Au-delà de ça, je vais vous dire : quand un joueur vaut 10 millions chez nous, il vaut souvent 20 ou 30 dans un autre club.
Pourquoi ?
Parce que Le Havre AC ne joue pas la coupe d’Europe alors que la valeur du joueur dépend de son exposition sur la scène internationale. Le manque d’expérience européenne fait une différence énorme, même une Ligue Europa Conference [la «troisième» coupe d’Europe, compétition peu reluisante] peut tout changer. Les scouts [recruteurs] des autres clubs ne tombent jamais sur nos matchs par hasard. Quand ils viennent, c’est parce qu’ils ont ciblé un joueur. On en revient au manque de visibilité de la Ligue 1 dans les pays étrangers.
Concernant cette visibilité, que pensez-vous de Ligue 1 +, la plate-forme de diffusion montée par la Ligue ?
La qualité du produit: très bien. Rien à dire. Sur le fond, il n’y avait pas le choix : s’il n’y a pas de diffuseur, il faut créer le produit, montrer les matchs. Alors oui, on est passé d’un championnat qui valait plusieurs centaines de millions d’euros à 150 millions de droits télé. Canal + s’est engagé dans une logique de guerre absolue [en plus de dédaigner les appels d’offres, le groupe a assigné la LFP en justice sous des motifs divers], dont il n’est jamais sorti. Pour BeIn [qui ne candidate pas pour diffuser la Ligue 1 tout en diffusant la Coupe de France et la Ligue 2], je n’ai pas la réponse. Il n’y a plus de marché. Il faut donc reconstituer un actif, en se donnant du temps pour le céder quand les opérateurs se présenteront. D’ici là, on est sur un fil. La saison passée, Le Havre AC, c’est zéro transfert onéreux et 9 millions d’euros de masse salariale pour les joueurs.
C’est un motif de fierté pour un dirigeant.
(Il fait la moue) Si vous voulez. Mais aussi une frustration. Car ça pose des limites aux objectifs que l’on peut raisonnablement se fixer.
Comment constitue-t-on un effectif sur le plan économique ?
Plus de 80 % de la masse salariale doit être concentrée sur les 15 ou 16 joueurs qui jouent le plus [sur un effectif de 25 joueurs environ]. Quels que soient les moyens dont vous disposez, vous ne pouvez pas vous disperser. Même le Paris Saint-Germain en est là: ce sont les onze mêmes joueurs qui débutent dans 80 % des cas [quand le match est ciblé par l’entraîneur Luis Enrique]. Ce serait fou de ne pas concentrer la masse salariale sur ces onze joueurs-là. Après, une saison, c’est long ; la fatigue, les blessures… Et c’est aussi au centre de formation d’alimenter le groupe professionnel à mesure que la saison avance, de permettre de garder de la constance les derniers mois, en sortant des joueurs qui auront pris de l’expérience avant la trêve hivernale. On n’est pas à l’abri d’une bonne surprise parmi ces jeunes joueurs (sourire).
Un président de club doit-il descendre dans le vestiaire pour s’adresser aux joueurs ?
Ah… Me concernant, c’est très rare. Et toujours parce que l’entraîneur me l’a demandé, parfois après une série de défaites, des manquements dans l’attitude des joueurs… C’est quoi un président dans un vestiaire ? Une illusion de disposer d’un pouvoir magique qui changerait le cours des choses. Il faut savoir intervenir dans un vestiaire ponctuellement et dans le bon timing, et pratiquement toujours pour conforter le coach. Il faut aussi savoir ne pas y aller.
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