LA FIN DU BAL
UN SACRÉ COEUR
Julian Alaphilippe a officialisé hier la fin de sa carrière. À 34 ans, ce puncheur irrésistible s’en va avec le plus beau palmarès français du siècle, mais surtout en ayant laissé une empreinte en chacun de nous, le souvenir d’un frisson et d’une folie perpétuelle.
22 Aug 2026 - L'Équipe
ALEXANDRE ROOS
Au moment de quitter la piste de danse qu’il avait si souvent enflammée dans la dernière décennie, il n’était pas étonnant que Julian Alaphilippe choisisse d’évoquer les « émotions » et les « rêves » qu’il avait eu la chance de conquérir au fil de sa carrière, tant il aura été le jukebox qui rythma nos après-midi, un distributeur infatigable de frissons. « Loulou » a donc officialisé hier en fin de journée l’annonce de sa retraite, à 34 ans, et tous ceux qui ont assisté à ses exploits ont senti leur coeur se rétrécir, le léger étranglement qui accompagne le départ des très grands.
La dernière marque de son intelligence, de sa vista, de cet oeil espiègle et chirurgical aura donc été de ne pas jouer les prolongations, de ne pas s’obstiner dans un monde agonisant, au bout d’un Tour de France qui l’aura laissé désenchanté, en grande difficulté pour exister (125e) , mais aussi en décalage avec les canons modernes dans lesquels il ne trouvait plus d’amusement. Le désenchantement n’a jamais été un compagnon d’Alaphilippe, et c’était bien le signe qu’il s’agissait de la fin, car on l’avait toujours vu virevolter dans tous les sens, sur le vélo et en dehors, un Marsupilami sautillant, une fée, avec une épée magique plutôt qu’une baguette.
L’un des plus grands sportifs français du siècle
Il aura été une extraversion, dans la recherche du contact permanent, d’une forme de joie, de bonheur, toujours à nous inviter à profiter de la vie, quand Thibaut Pinot avait un charme plus introspectif et Romain Bardet un « cérébralisme » séduisant. Les trois n’avaient rien à voir l’un avec l’autre, mais le dernier départ, celui d’Alaphilippe donc, clôt un chapitre majeur du cyclisme français. Ils ont été la charpente d’une génération épatante et se rejoignaient tout de même sur une certaine idée du cyclisme, offensive, agressive et mue par un refus du renoncement.
Alaphilippe aura été le plus grand des trois, sans discussion possible, il est d’ailleurs un des plus grands sportifs français du siècle, rien qu’avec ses deux titres de champion du monde (2020, 2021), auxquels on peut ajouter les Strade Bianche (2019), Milan-San Remo (2019), trois Flèches Wallonnes (2018, 2019, 2021), Maillot Jaune du Tour pendant dix-huit jours et vainqueur de six étapes, maillot blanc à pois rouges de meilleur grimpeur… Les palmarès ne disent rien de l’empreinte, bien sûr, et la retraite du Montluçonnais est aussi une page qui se tourne pour le cyclisme de manière générale, car il a été un précurseur, notamment avec Peter Sagan, fers de lance d’une renaissance des manières d’antan, qui dictaient de courir de façon débridée, sans calcul, et ce n’est pas un hasard si Mathieu van der Poel a salué son départ hier soir en rappelant qu’il avait été une inspiration.
Excavateur d’émotions
Alaphilippe a ouvert la voie à la version plus aboutie de ce cyclisme-là, à laquelle nous assistons aujourd’hui et que pratique Tadej Pogacar, qui est plus parfaite mais aussi moins enivrante, car c’est dans les grains de sable et l’imperfection que se niche la poésie. Le Français aura incarné cela, il aura embrassé ce romantisme, avec ses excès, dans l’enchaînement de hauts et de bas qui dessinaient une courbe sinusoïdale prononcée, irrésistible un jour, cafouilleux un autre, et Liège-Bastogne-Liège restera à ce titre un de ses grands rendezvous manqués, surtout en 2020 où la victoire lui tendait les bras.
Il est incongru qu’il ne soit pas au palmarès de la Doyenne, d’autant que c’est là qu’il était entré d’une certaine manière dans sa carrière, avec sa 2e place derrière Alejandro Valverde en 2015 pour sa découverte du Monument ardennais. Alaphilippe a été un puncheur intraitable, qui à son sommet ne rendait jamais ce qu’il avait gagné, pas un mètre, et cette philosophie dessinait l’arc de sa vie, dont l’horizon s’était longtemps résumé à la géométrie orthogonale de sa barre HLM à Saint-Amand-Montrond (Cher) ou au cambouis de l’atelier de réparation de mobylettes où il aurait dû être condamné à serrer des boulons.
Alaphilippe a toujours tout bousculé et il a été pour chacun de nous un excavateur d’émotions, il a réveillé, notamment à Imola pour son premier sacre arc-en-ciel en 2020, des sentiments enfouis, oubliés ou ignorés, c’est selon, le vertige d’un triomphe immense, d’un titre mondial qu’on s’était presque refusé à imaginer tant c’était devenu une rareté dans le patrimoine national. Il a laissé une empreinte en chacun de nous, le souvenir d’un frisson, d’un hurlement, de larmes, carchacun deses chefs-d’oeuvre épousait les lignes de sa beauté sauvage.
Une âme bohémienne, vagabonde et insaisissable
Chacun retiendra ce qu’il voudra, ce démarrage animal dans la cima Gallisterna, dans le Mondial italien, les arabesques de son déhanché, le petit regard en arrière pour être bien certain qu’il était en train d’assassiner tout le monde et puis ce travelling de cinéma, un plan à la James Bond, sur la crête des collines romagnoles, seul au monde, filant vers son destin.
Ou l’absolu de Louvain, l’année suivante en Belgique, où sa démonstration aboutit à la prosternation du peuple du cyclisme, défait chez lui, réduit à applaudir la supériorité du Français. Pour notre part, on retiendra un petitdéjeuner au Tour de Catalogne, en 2014, dans ses balbutiements professionnels, où il n’en revenait pas de tous les moyens qui étaient mis à sa disposition, de l’attention qu’on lui portait, lui qui avait grandi avec rien. Il ne s’est jamais départi de son humilité, ni de sa convivialité, double champion du monde ou pas, car Alaphilippe est un artiste, un créatif qui avait trouvé avec Thomas Voeckler une alchimie pour dominer le monde, une âme bohémienne, vagabonde et insaisissable , un ast re en révo l ut i on permanente, qui se fiche des contingences, et c’est avant tout pour cela qu’on l’a tant aimé.
Il a provoqué en chacun de nous des tremblements de terre intimes et ce sont ces secousses qui se répliquent au moment où il s’en va, où toute une génération de jeunes fans de cyclisme peut désormais dépunaiser les posters qui décoraient leurs chambres d’adolescents, au moment où Alaphilippe éteint les lumières de sa salle de bal et nous laisse orphelins de son enchantement.
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Julian Alaphilippe salue Paul Seixas à l’arrivée
de la 5e étape du Tour de l’Algarve, le 22 février.
Le grand frère
Sa retraite sportive marque la fin d’une ère au cours de laquelle le double champion du monde a été une inspiration, puis un relais pour la jeune génération.
«Je ne me considère pas comme l’exemple à suivre.
Je suis quelqu’un de super normal»
- JULIAN ALAPHILIPPE
«Au Rwanda et à Zurich, il n’était pas en concurrence avec les autres.
Comme dans la vie de tous les jours, il était dans le partage»
- THOMAS VO'EC'KLER, SÉLECTIONNEUR
DE L’ÉQUIPE DE FRANCE
22 Aug 2026 - L'Équipe
YOHANN HAUTBOIS
Les mômes n’en étaient pas encore à lui donner du « frérot » à tout va, on sentait bien qu’ils naviguaient entre le respect dû à son statut, son palmarès, et l’idée d’aller se frotter à son magnétisme. Si, à 34 ans, Julian Alaphilippe a composé ces derniers mois avec un déclin physique naturel, il ne s’est pas engoncé dans un comportement soupe au lait et acariâtre, en rejet de la nouvelle générat i o n . A u c o n t r a i re , i l s’ e s t positionné dans un rôle de grand frère chez Tudor et au-delà puisque les coureurs tricolores ont profité de ses conseils.
Gamins, tous ou presque ont fantasmé « Alaph », et personne n’a oublié ce Tour de Suisse, l’an passé, quand Kévin Vauquelin, devant la caméra de Charles-Antoine Nora de la chaîne L’Équipe lui déclarait sa flamme: « Tu sais que tu étais monidole? » Onrepense aussi à cet échange avec Ewen Costiou, alors chez Arkéa, aussi heureux d’avoir brillé sur la 16e étape de son premier Giro en 2024 que d’avoir partagé un bout de la route avec le double champion du monde : « Une étape interminable, 5500 mde dénivelé, une journée folle avec un dernier mur. Mais avec Julian, on avait pu pas mal discuter, des échanges sympas, alors que nous n’étions pas dans la même équipe. J’avais des jambes de feu et il avait roulé pour moi. » Alaphilippe était carbo ce jour-là, il aurait pu enterrer le jeune coureur breton (21 ans lors du Tour d’Italie 2024), il lui a glissé un relais de mammouth pour aller jouer la gagne (9e, au final) « alors qu’il n’était pas obligé de faire ça. Un grand champion ».
Et un grand frère? «Un peu, mais je ne joue rien du tout, c'est naturel, estimait l'intéressé avant le Tour. J'ai ce côté où j'aime les gens, le partage, peut-être trop parfois. J'ai appris à me protéger un peu, mais tous ces jeunes qui gagnent, qui sont forts, j'aime échanger avec eux. Cela me fait plaisir qu'une de mes victoires les ait inspirés, qu'un de mes conseils les ait aidés. Et à côté de ça, je ne me considère pas comme l'exemple à suivre. Je suis quelqu'un de super normal, content de me sentir utile. »>«<llest très famille, cela se retrouve au final dans l'équipe, appréciait l'hiver dernier, son coéquipier Mathys Rondel. Quand il est avec nous, à table, on sait qu'on va passer un bon moment. Il y avait une identité avant, mais son arrivée a apporté autre chose. »
À écouter Stefan Küng (32 ans), même génération que le Français, le vainqueur des Strade Bianche en 2019 n'a pas séduit seulement les moins de 25 ans : « On a couru l'un contre l'autre, on se connaît depuis des années. Tu sens qu'il aime le vélo, c'est un jeu pour lui. C'est très très important dans un cyclisme défini par des stratégies et des datas. À la base, on a commencé parce que c'est un sport et, lui, rappelle ça. Je suis moins fou, mais j'aime bien quand il y a des personnalités comme lui (rires). >>
Lors du stage hivernal, en décembre, Fabian Cancellara, le patron de Tudor, expliquait ne pas l'avoir recruté pour joeur les animateurs de colo, mais le dirigeant suisse ne pouvait nier que son comportement, ses petites blagues, ses attentions de tous les instants, parfois une simple main sur l'épaule, ont participé à détendre tout le monde: « C'est Loulou. On a grandi avec lui, pas seulement le coureur, mais aussi la personne. C'est chouette d'entendre les jeunes parler en bien de lui, mais c'est aussi parce qu'il s'occupe bien d'eux. Je sais qu'en stage (de l'équipe de France, aux Mondiaux de Kigali), il avait échangé avec Paul Seixas. Il donne le maximum pour les autres, comme avec Michael (Storer) lors de Paris-Nice en 2025 (victoire à Auron). Il était aussi fier que si c'était lui qui avait gagné. Il n'a pas d'ego, cela reflète sa personnalité. »
"Au Rwanda et à Zurich,
il n'était pas en concurrence avec les autres.
Comme dans la vie de tous les jours,
il était dans le partage
- THOMAS VOECKLER, SÉLECTIONNEUR
DE L'ÉQUIPE DE FRANCE
Sélectionneur de l'équipe de France, Thomas Voeckler a été aux premières loges quand son leader a tout raflé (titre mondial à Imola en 2020 et à Louvain en 2021), puis quand il a basculé vers un autre rôle, sans constater le moindre changement: << Au Rwanda et à Zurich, il n'était pas en concurrence avec les autres. Comme dans la vie de tous les jours, il était dans le partage. Je ne citerai pas de noms, mais j'ai connu des anciens qui ne donnaient pas un coup de paluche, au contraire. Mais lui a un fond tellement bon... Il prend plaisir, il ne pense pas une seconde que les jeunes vont faire mieux que lui. »
Sa dernière saison, sans succès, n’a pas érodé son aura, et dans la grande lessiveuse de juillet, qu’il connaissait par coeur (6 victoires d’étapes, 18 fois maillot jaune), il a tenté de jouer un rôle de guide qu’il n’a pas rencontré à ses débuts : « Je n’ai pas spécialement eu de mentor, c’est aussi peut-être pour ça que je prends encore plus à coeur ce rôle. Il y a peut-être eu un manque, même si j’ai été entouré de grands coureurs et de champions, des coéquipiers qui ont été proches, mais pas un qui m’a pris sous son aile. »
Un regard critique sur l’évolution du cyclisme
Ces derniers mois, « Loulou » avait ses chouchous – « Vauquelin est plus fort que moi dans le chrono, dans les courses d’une semaine. J’aime aussi le style d’Ewen (Costiou), il ne se prend pas la tête, il me fait penser à moi. Je m’entends aussi très bien avec Paul Magnier » –, ce qui ne lui interdit pas d’être « surpris parfois par certains jeunes, leurs certitudes. Ce qui me faisait rêver quand j’avais leur âge, c’était de gagner. Eux, c’est d’avoir de bons chiffres, de bons tests, de signer un bon contrat ». Et l’ancien de Quick Step pose aussi un regard critique sur « l’évolution du cyclisme, la direction que le métier prend. Je sens des signaux ( de lassitude). Quand je vois certains jeunes qui se plient à tout ce qu’il faut faire pour gagner, je medis que je ne suis plus à la page ».
À sa façon, son coéquipier Mathys Rondel a absorbé comme une éponge, et le 11e du dernier Giro avait bien remarqué le côté « oldschool de Julian par rapport au cyclisme actuel » . Mais il estimait qu’il n’y a « pas mieux que lui dans la façon de vivre dans le groupe. Les conseils sur la nutrition par exemple ,ce n’est pas lui qui va nous apporter ça. Sur le reste, l’essentiel, on vit bien quand il est là ». Désormais, il faudra apprendre à vivre sans le double champion du monde.
À 34 ans, JULIAN ALAPHILIPPE a officialisé hier sa décision de mettre un terme à sa carrière, marquée par son tempérament offensif et, notamment, par deux titres mondiaux en 2020 et 2021.
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