Julian Alaphilippe au bout de sa route
PHOTO LOIC VENANCE. AFP
Julian Alaphilippe lors de la dernière étape du Tour, le 26 juillet.
Dépassé par un peloton dans lequel il ne se retrouve plus, le coureur de 34 ans arrête sa carrière. Le double champion du monde était entré dans le coeur des Français en portant le maillot jaune sur le Tour 2019 quatorze jours durant.
«Je vois l’évolution du cyclisme.
Aujourd’hui, il faut tout optimiser
pour être au niveau des autres.»
- Julian Alaphilippe
22 Aug 2026 - Libération
Par JULIEN LECOT
Lui, seul au milieu du bordel, sur les pavés de la rue Lepic. Des dizaines de milliers de personnes tout autour hurlant son nom. Dimanche 26 juillet, alors que les cadors du peloton étaient passés dans Montmartre depuis de longues minutes, Julian Alaphilippe avait pris son temps. Il avait profité de la foule, tapant dans des mains à n’en plus finir, le tout avec un énorme sourire lui barrant le visage. Peut-être que dans sa tête, il savait déjà que c’était la fin. Que plus jamais après ce jour on ne le reverrait en course. Vendredi, le Français de 34 ans a annoncé sur les réseaux sociaux qu’il mettait un terme à sa carrière, confirmant une information de l’Equipe.
«Glucides». Ces dernières semaines, à chaque fois qu’il passait devant des journalistes, Julian Alaphilippe faisait part de son spleen. Lui, le coureur d’instinct, qui préférait écouter son corps plutôt que les capteurs en tout genre, ne trouvait plus sa place dans le peloton. En 2026, le cyclisme est une question de watts, de grammes de glucides à avaler chaque heure et de rapport poids-puissance. Il n’y a plus de place pour l’aléa, chutes mises à part. «Je vois l’évolution du cyclisme. Aujourd’hui, il faut tout optimiser pour être au niveau des autres, analysait pour Libé début juillet celui qui a pendant longtemps refusé d’utiliser les capteurs de puissance pourtant omniprésents dans le peloton. Moi, je suis encore un peu de la vieille école. C’est peut-être à mon désavantage, mais pour performer j’ai besoin de me sentir bien, et il y a certaines choses que je ne peux pas faire.»
Lessivé tout en haut de l’Alpe d’Huez trois semaines plus tard, il avait laissé entendre que son huitième Tour pourrait être le dernier : «Là, j’ai plus de plaisir. C’est bon, c’est fini. C’est l’heure d’arrêter quand il n’y a plus de plaisir.» Du plaisir, Julian Alaphilippe en a pris beaucoup sur le vélo. Et il en a énormément donné aussi. Il y a eu plusieurs années où l’équation était simple, et tout le circuit le savait: dès que la route commençait à s’élever, le Français attaquait. Et si ça ne fonctionnait pas, il réattaquait encore et encore, jusqu’à ce que plus personne ne soit en mesure d’accrocher sa roue. Les courses d’un jour où l’on court au panache sans penser au lendemain lui convenaient à merveille. Milan-San Remo, Strade Bianche, Flèche wallonne (par trois fois)… A la fin des années 2010, sous les couleurs de la Quick Step du sulfureux Patrick Lefevere, le puncheur originaire du Cher a rempli son palmarès. Avec en point d’orgue deux titres de champion du monde consécutifs, en 2020 et 2021, quand aucun Français n’avait porté le maillot arc-en-ciel au XXIe siècle.
Sa popularité avait explosé sur le Tour de France, un an avant son premier sacre mondial. Vainqueur de la troisième étape à Epernay, Julian Alaphilippe s’était paré de jaune. Ce qu’on imaginait être un exploit d’un jour avait duré deux semaines. Quatorze étapes durant lesquelles il avait gardé la tunique, s’imposant même inexplicablement lors d’un contre-lamontre à Pau au nez et à la barbe des spécialistes. Cette édition 2019, qui aurait dû être remportée par Thibaut Pinot si sa cuisse ne l’avait pas lâchée, avait basculé dans quelque chose d’irrationnel. La carrière de «Loulou» (son surnom) aussi.
Pour notre part, on se souvient d’un contre-la-montre couru en 2020 dans les Vosges, à la planche des Belles Filles, qui avait permis à Tadej Pogacar de croquer Primoz Roglic pour s’offrir son premier Tour. Depuis le bord de la route, il n’y avait pas besoin de suivre la course sur son téléphone pour savoir quand le Français allait arriver : des vagues de «Julian, Julian» s’entendaient à plusieurs kilomètres. Le brouhaha grimpait à mesure que le champion du monde s’approchait, et les frissons avec. Le genre de souvenir qui reste à vie.
Au sortir du Covid, quand le peloton était en pleine course aux gains marginaux, Julian Alaphilippe a commencé à sentir que son niveau s’éloignait de celui des meilleurs. Il a bien levé les bras une poignée de fois encore, notamment sur le Tour d’Italie en 2024, mais courir tout au panache ne suffisait plus, surtout avec le poids des années. En 2026, le compagnon de la directrice du Tour femmes, Marion Rousse, n’était plus que l’ombre de lui-même.
«Ecart». Quand il s’alignait sur une course, il la terminait soit dans le gruppetto, soit sur un abandon. «J’aime toujours souffrir, me dépasser, essayer d’être la meilleure version de moi-même, nous disait-il avant le début de la Grande Boucle. Mais je sais que le temps passe et que l’écart se creuse avec la nouvelle génération. Alors, même si j’ai encore la motivation de faire de belles choses, je profite aussi de mes dernières courses, de mes dernières saisons comme coureur pro.» Ce Tour de France, terminé à une anonyme 125e place, aura finalement été le dernier.
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