On vous explique pourquoi Julian Alaphilippe a été le meilleur coureur cycliste du monde


Double champion du monde, vainqueur de Milan-San Remo, d’une dizaine de classiques, ancien numéro 1 mondial, maillot jaune du Tour de France pendant 18 jours, vainqueur de six étapes, etc. Julian Alaphilippe a le plus beau palmarès du cyclisme français depuis Bernard Hinault. On vous explique pourquoi.

Par Ludovic Aurégan
Publié le 22 août 2026 à 05h56 • 1 commentaire

Pour illustrer les qualités physiologiques qui ont permis au néo-retraité Julian Alaphilippe d’être un cycliste d’exception, le meilleur exemple consiste à regarder le dernier kilomètre de la course la plus remportée par le double champion du monde : la Flèche wallonne. Cette course se termine par la montée du Mur de Huy. Le chemin des Chapelles, de son vrai nom, est une bosse effrayante. En 1,4 kilomètre, il faut grimper de 136 mètres pour arriver au sommet. Soit un pourcentage de pente moyen de 9,8 %. Redoutable.

Alaphilippe, un résistant

Ce type d’effort, consistant à sprinter le plus longtemps possible dans une côte, correspond à un profil de coureurs : les puncheurs. Ceux capables de résister à la douleur et à moins décélérer que les autres, voire à placer une accélération, quand la pente se dresse face à eux. Sa première victoire en haut du Mur, en 2018, Julian Alaphilippe l’a acquise en continuant à se dresser sur les pédales, quand Alejandro Valverde et Jelle Vanendert se rasseyaient sur leur selle dans la dernière ligne droite.

L’année suivante, les coups de pédale de Jakob Fuglsang ont aussi perdu en efficacité avant ceux du natif de Saint-Amand-Montrond. En 2021, sachant l’enfant de Montluçon plus véloce, Primoz Roglic anticipa, mais le Slovène dilapida son avance en se rasseyant sur sa selle à 75 mètres de la ligne. Les cuisses brûlantes. Au bout de l’effort.

« Ce qui fait la différence, c’est la capacité de Julian à résister au lactique », analyse son cousin et entraîneur de toujours Franck Alaphilippe. Le lactique est une filière énergétique. « Il en existe trois, détaille Anaël Aubry, ancien conseiller scientifique de l’équipe B&B Hotels-KTM. La filière aérobie, celle que l’on sollicite pour des efforts d’endurance. La filière anaérobie lactique (celle où Alaphilippe brillait), majoritaire sur des efforts de 20 à 40 secondes, pouvant aller jusqu’à deux minutes, même si après 40 secondes la filière aérobie va passer un coup de main et son importance augmentera au fur et à mesure. Et la filière anaérobie alactique, celle du sprinteur, pour des efforts de moins de 20 secondes. »

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La particularité de la filière lactique réside dans la production d’acide lactique. Celui-ci va se scinder en deux : le lactate et les ions H+. « Le lactate sera une source d’énergie pour le sportif, d’où l’intérêt de travailler cette filière-là pour ce type d’effort, explique Anaël Aubry. En revanche, ce qui pose problème, ce sont les ions H+ qui vont acidifier le milieu. Pour vulgariser, sur une chaîne de travail de production de l’énergie dans le muscle, on a plusieurs ouvriers dont un qui se met en arrêt de travail parce qu’il a dépassé son seuil de résistance aux ions H+. Vu qu’il n’est plus là, ça entraîne une baisse de l’intensité de l’effort. » Dans les derniers mètres du Mur 2018, ils sont devenus majoritaires dans les jambes de Valverde, Vanendert, Fuglsang ou Roglic.

Une résistance détectée sur le cyclo-cross

Leur prolifération tétanise les jambes, les faire tourner est un supplice, la contraction musculaire devient quasiment impossible. L’effort est violent, insoutenable. Le coureur n’est plus aérien. Il s’écrase. Et se retrouve dans l’obligation, la mort dans l’âme, de s’asseoir sur sa selle. Ses coups de pédales ne sont plus efficaces. Sa vitesse diminue. Il est collé à la route. Julian Alaphilippe fut un coureur hors normes, en mesure de gagner les plus grandes courses du monde, parce que son corps tolère mieux les ions H+. « Sa tolérance au lactique, il l’a toujours eue, témoigne Franck. On l’a découvert par le cyclo-cross. C’est un effort violent et répété. C’est comme ça que son profil de puncheur s’est construit. Julian s’en est très vite rendu compte, c’est pour cette raison qu’il a choisi de bâtir sa carrière autour des courses d’un jour. »

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Pour conquérir son premier titre mondial, en 2020, il a produit son accélération dans l’ultime ascension de la côte de Gallisterna (2,7 km à 6,4 %). « Il fallait qu’il se concentre sur une attaque franche, c’est là où il est le plus fort », résumait son entraîneur, le lendemain du sacre (voir le lien ci-dessus). Vingt-trois secondes ont séparé le moment où il se dressait sur les pédales, jetant un regard en coin à son ancien équipier Michal Kwiatkowski, et celui où il se rasseyait sur sa selle, tous ses adversaires décrochés de sa roue. Un effort en anaérobie lactique. « Je fais partie des entraîneurs qui considèrent qu’à haut niveau, il faut travailler sur ses qualités, déclare Franck Alaphilippe. Si on passe du temps à améliorer ses défauts, on perd du temps. Julian a toujours travaillé son explosivité. Sur des efforts très courts, entre 30 et 45 secondes, une minute maximum. Il le fait régulièrement, sur des cycles d’entraînement, en cours de saison. »

Explosif et aussi endurant

« Je n’ai jamais eu connaissance des données de Julian, mais je pense pouvoir affirmer que si des coureurs comme lui et les quelques autres qui font le spectacle, ses adversaires du moment, n’avaient que des qualités de puncheurs, de résistance à l’effort lactique, on ne les verrait plus en fin de course », commence Anaël Aubry. Le scientifique cite l’exemple de jeunes avec lesquels il
travaillait au sein de l'équipe B&B Hotels-KTM, disparue en 2022. « Certains ont des qualités pour produire des efforts courts, mais ils ont parfois du mal à les retraduire chez les pros où les courses sont beaucoup plus intenses tout au long de la journée. »

Pour faire une analogie avec la course à pied, les puncheurs sont des coureurs dont les qualités leur permettraient de faire un 800 mètres - l’une des distances d’anaérobie lactique par excellence –, peut-être pas à fond mais au moins à intensité très élevée, au cours d’un marathon. Pour prendre un exemple récent, cela revient au sprint de Jimmy Gressier pour décrocher la médaille de bronze aux championnats d'Europe de 10.000 m.

« Être très fort sur des efforts de quelques secondes à deux minutes, comme un Pierre-Ambroise Bosse, c’est une chose, précise Anaël Aubry, qui fut également co-entraîneur de l'athlète, champion du monde 2017 du 800 m, le faire en fin de course, c’en est une autre. Il faut des capacités d’endurance pour s’économiser le plus possible en début de course et conserver des réserves énergétiques et musculaires. Si on est fatigué musculairement, ça sera compliqué d’utiliser ses qualités premières. »
Capacité de récupération exceptionnelle

Quand Franck Alaphilippe parle des qualités qui ont fait de Julian un coureur à part, il évoque tout de suite sa résistance, mais aussi un second aspect, beaucoup moins connu : sa récupération, « exceptionnelle par rapport aux autres ». L’entraîneur précise : « et cela à tous les niveaux ; entre deux courses, entre deux cycles d’entraînement, mais aussi entre deux efforts lors d’une même course. » Elle lui a permis de devenir double champion du monde. En 2021, à Louvain, la stratégie fut différente de l’année précédente : le Bourbonnais a attaqué à cinq reprises. Pour émousser ses adversaires, puis à 17,4 km de la ligne, pour faire la différence.

« Ce qui permet de récupérer des efforts que les coureurs produisent dans la course les relances, les attaques, suivre des coups –, c’est cette fameuse filière aérobie, celle de l’endurance, sollicitée lors d’efforts allant de quelques minutes à plusieurs heures, analyse Anaël Aubry. En athlétisme, certains entraîneurs, pas tous, disent que l’aérobie libère la vitesse. Elle permet de retarder l’entrée dans la filière lactique, ce qui, dans un effort à haute intensité, peut permettre un dernier coup de reins en fin d’effort. Pour utiliser ses qualités de puncheurs en fin de course, il faut être assez complet. » En une phrase, Franck Alaphilippe valide cette hypothèse : « à part peut-être les longs cols, Julian n’a pas beaucoup de points faibles. »

Outre ses victoires en bosse, il a remporté un contre-la-montre du Tour, des sprints en petit comité et des étapes de montagne. Il s’est même montré agile sur les pavés flandriens. Sa polyvalence, technique et physique, lui a permis de s’exprimer sur tous les terrains. Lors de ses premières années chez les pros, cela lui a permis de développer un cyclisme qu’il aime : offensif, fait d’heures
passées à l’avant, à ne pas compter ses efforts. Ainsi, il est devenu super combatif et meilleur grimpeur du Tour. Mais, pour gagner les courses les plus prestigieuses, Julian Alaphilippe a dû changer son approche. Travailler la puissance, à partir de 2017, en salle de musculation. Apprendre à s’économiser, à ne plus faire d’effort superflu, à conserver toute l’énergie nécessaire pour, le moment venu, sortir ses rivaux de sa roue. Quitte à prendre moins de plaisir en course. C’est à ce prix qu’il s’est offert l’émotion folle de lever les bras sur Milan-San Remo, en 2019.

« Son mental, ce qui m'impressionne le plus »

« Ce qui m ’impressionne le plus chez Julian, ce ne sont pas ses qualités physiques, c’est son mental, loue Thomas Voeckler, le sélectionneur de l’équipe de France, présent dans la voiture tricolore lors de ses deux titres mondiaux. La manière dont il est capable de se fixer un objectif et réussir à briller ce jour-là parce qu’il l’a décidé. Il a cette capacité à se sublimer, pas parce que les gens l’attendent, mais parce qu’il sait qu’il peut le faire. » Le Français avait une vraie science de la course. Elle lui permettait de cibler avec lucidité les objectifs réalisables et ceux qui ne l'étaient pas. Son insouciance des débuts lui a permis de développer sa connaissance de soi et de son environnement, raconte son entraîneur.

« L’aspect technologique, les capteurs de puissance, il n’y portait pas trop d’intérêt. Julian voyait certains de ses coéquipiers la tête dans les graphiques. Lui disait : ‘‘l’entraînement est fait, s’il est bon tant mieux ; s’il est mauvais, on ne va pas le refaire". »

« Avec le temps, ça l’a davantage intéressé, poursuit Franck Alaphilippe. Il savait quelques chiffres importants, il les regardait attentivement, mais il a appris à parfaitement connaître son corps et ses sensations. Il arrivait à faire ses entraînements en seuil anaérobie uniquement aux sensations. Ceux qui s’entraînent trop jeunes avec un capteur de puissance peuvent se retrouver en course avec la tête dans les données. » Julian Alaphilippe se connaissait bien, était dominant physiquement jusqu'à l'arrivée des Pogacar et van der Poel et ciblait des objectifs précis. À son niveau de compétition, tous ses adversaires avaient ces qualités. Ce qui a fait la différence, c’est le mental.

Aucun travail avec un préparateur

« Répondre présent le jour J dans un sport comme le vélo, où il y a des paramètres aléatoires, c’est très, très fort, considère Thomas Voeckler. Et je ne pense pas forcément qu’aux échéances en équipe de France. Je pense à la première étape du Tour 2021. Tout le monde le voyait gagner, il s’ est imposé. Pareil sur l’étape de Nice en 2020. » Si certains travaillent le mental avec un préparateur, ça n’était pas son cas. « Il a un côté compétiteur, mais pas que, a tenté d’analyser son entraîneur, au summum de sa carrière. Il a parfois besoin de ‘‘régler ses problèmes sur le vélo’’. Ses meilleures performances arrivent souvent après des coups durs dans la vie. Parfois Julian me dit : ‘‘il y a des gens plus forts que moi dans le peloton, mais je vais puiser plus loin’’. »

Résister à un effort lactique nécessite un effort physique, mais aussi mental. « Dans le muscle, on a des récepteurs qui créent cette sensation de douleur et les renvoient au cerveau, relève Anaël Aubry. La tolérance psychologique à la douleur peut être modifiée, notamment par l’entraînement. » Mais aussi en adoptant une approche positive de sa pratique : « Ce qui le transporte c’est la compétition, l’adrénaline, l’instinct d’attaquer au bon moment, raconte Franck Alaphilippe. Il joue au vélo. »

S’amuser, positiver l’effort, ne pas le voir comme une contrainte sont autant de conseils glissés par les préparateurs mentaux. En ajoutant une grande confiance en soi, une équipe et un matériel de premier ordre, ses atouts étaient redoutables, dans les derniers hectomètres du Mur de Huy, quand les cuisses brûlaient, et qu’il continuait à se dresser sur les pédales, au moment où ses adversaires se rassoyaient sur leur selle. Une analyse valable jusqu'à l'arrivée de Tadej Pogacar, Mathieu Van der Poel et consorts, dans un cyclisme devenu moins instinctif, moins fougueux et moins ludique. Moins Alaphilippe.

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