« J’étais tatoué au Garden et aux Knicks, prêt à trente ans de souffrances »
Le troisième trophée NBA de la franchise, le premier depuis 1973, chasse un demi-siècle d’échecs et d’errances. Soutenir New York coûte que coûte fut un long sacerdoce pour notre reporter Arnaud Lecomte, fan des Knicks depuis plus de quarante ans.
Arnaud Lecomte
15 Jun 2026 - L'Équipe
« Est-il bien raisonnable d’être un fan transi des New York Knicks, surtout au prix du billet d’entrée? Depuis la nuit dernière, cinquantetrois ans d’attente fiévreuse ont pris fin, et je ne sais pas encore si j’aurai la force de retourner le sablier et d’en reprendre pour le temps qu’il reste. Mais au moins, ai-je enfin trouvé une porte de sortie dans cet interminable tunnel de frustrations et d’échecs pour lesquels nous avions signé, mes semblables et moi, un jour ou l’autre, sans en imaginer la durée.
Parfaits gardiens du Madison Square Garden et de son héritage, OG Anunoby, Jalen Brunson et Josh Hart m’ont ramené quarante ans en arrière puisque l’origine de mes souffrances se situe au milieu des années 1980 lorsque Canal+, alors balbutiant, eut la drôle d’idée de diffuser, dix jours après leur conclusion, les matches de saison régulière des Knicks, via un deal avec MSG TV (Madison Square Garden TV).
J’avais 19 ans et pas un rond pour me payer un abonnement. Pour découvrir enfin ce fabuleux basket américain alors invisible en France, j’aggravais donc, plusieurs semaines durant, ma myopie précoce en tentant de décrypter l’identité des joueurs, l’ambiance, le niveau de jeu, jusqu’aux rebonds du ballon. Le nez à 30 centimètres de l’écran puisqu’à l’époque, le système de cryptage laissait filtrer des bribes d’images et un son nasillard inintelligible, aussi abstrait que le chant des baleines, en nettement moins poétique.
Le Garden des 90’s entre couloirs sombres et murs suintant l’humidité
Bernard King était alors le roi de New York et Patrick Ewing pas encore son prince sans couronne. Dix ans après, merci L’Équipe, j’étais accrédité pour la finale de Conférence entre New York et Indiana (victoire 4-3 des Knicks en 1994) et mes premiers play-offs NBA. Un cadeau de baptême dans la ville des villes.
Magnanime, Michael Jordan s’était mis en retrait des parquets. Dès lors, sans le patron de la Ligue, la bataille de l’Est sentait la sueur et la fureur. Elle affichait un duel de cow-boys : John Starks vs Reggie Miller, mis en scène par le parrain et coach des Knicks Pat Riley, cheveux gominés et costard Armani, et le trublion Spike Lee, alors au faîte de sa gloire artistique.
Dès l’instant où je vis de mes yeux le Garden, au coeur de Manhattan et de sa forêt de gratte-ciel, dans ce brouhaha permanent qui fait se sentir au centre du monde, je sus que cet endroit me marquerait à vie. J’y passais quatre soirées, ébloui par la majesté du lieu, ses vieilles ondes alors encore perceptibles, ses travées usées, ses sièges pourpres, orange et vert bouteille, ses couloirs sombres et ses murs suintant l’humidité.
J’y entendis le vieil orgue de Ray Castoldi, toujours aux manettes de nos jours, et surtout cette insensée hystérie collective qui s’emparait des yuppies de l’époque lorsque le gang de « Pat the rat » mettait l’adversaire K.-O. debout.
Un quart de siècle de torture, de scandales et de choix désastreux
Le match 5 de la série Knicks-Pacers acheva ma conversion après une défaite humiliante ponctuée d’une guérilla mémorable entre Reggie Miller et Spike Lee. Ce soir-là, le pistolero d’Indiana fit tomber 25 points dans le dernier quart-temps pour climatiser le Garden. À chacune de ses frappes, Miller, souffre-douleur du lieu depuis plusieurs saisons déjà, se tournait vers le cinéaste de Do the Right
Thing et bientôt de He Got Game et feignait l’étranglement, deux paumes croisées et serrées sur sa gorge. Ils faillirent en venir aux mains. « Spiked » («Piqué ») titra le lendemain le New York Post sur sa der pleine page, photo de Miller à l’appui.
Cette fois, j’étais tatoué au Garden et aux Knicks, prêt à trente ans de souffrances, car si les Pacers payèrent cher leur insolence et perdirent les matches 6 et 7, New York s’inclina contre les Rockets de Hakeem Olajuwon en finale. Et vécut la fin des 90’s sous la botte de Jordan et des Bulls, jusqu’à une nouvelle déconvenue en finale face aux Spurs, juste avant le millénaire.
Le pire était encore à venir, un quart de siècle de torture, de scandales et de choix désastreux, de centaines de millions de dollars dépensés, treize saisons sans play-offs entre 2004 et 2020, une seule série gagnée entre2000 et 2022.
Une seule victoire en play-offs entre 2001 et 2012
Comme un orgueilleux défi au monde, New York crachait pourtant sa folle arrogance, consumait les stars au bouillon de Broadway, au rythme de ses emportements irrationnels et temporaires, souvenons-nous de la « Linsanity » de l’hiver 2012. Ou de ces chants (« Go
Nouyo Go Nouyo Go ! ») braillés avec la force d’un ouragan pour, au printemps de la même année, célébrer une première victoire en playoffs depuis… 2001, face aux tres amigos de Miami, LeBron James, Dwyane Wade et Chris Bosh.
Ce soir-là, une pluie surréaliste de confettis tomba des cintres du Garden, tout ça parce que les Knicks de Carmelo Anthony, alors menés 3-0 au premier tour, avaient éteint dix ans de malheurs. Deux mois après, le Heat était sacré champion et New York en reprendrait pour dix ans avant de retrouver une équipe digne des héros de1970 et1973.
Entre-temps, j’assistais, désabusé, presque indifférent, aux dramas chroniques d’une organisation dévorant ses enfants, de Stephon Marbury et Phil Jackson à Joakim Noah, et ses Français, de Frédéric Weis à Guerschon Yabusele, en passant par Frank Ntilikina ou Evan Fournier.
Alors, à quoi bon continuer à serrer de près cette franchise dont Cheryl Miller, la soeur de Reggie, disait qu’elle était la version moderne de Sodome et Gomorrhe? Pour ce vertige immoral sans doute, ce chaos permanent et cette prémonition que le jour J ferait du bruit, du bien et du mal, comme l’existence.
Pour ces dingueries made in Garden, ce match 1, l’autre jour, face aux pauvres Cavaliers ou ce match 4, l’autre soir, face aux malheureux Spurs, victimes d’une équipe de « crevards » en marche. Pour revenir de tout, n’avoir honte de rien et enfin trôner, comme King Kong, au sommet de l’Empire State Building.» É
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