Un expert de la vie de groupe
À gauche, Didier Deschamps au côté de
Presnel Kimpembe durant la Coupe du monde 2018.
Deschamps, un destin hors du commun
Onze années comme joueur, entre 1989 et 2000, puis quatorze ans comme sélectionneur, depuis 2012 : Didier Deschamps a passé une vie en bleu. « L’Équipe » revient sur le chemin parcouru et la trace laissée par l’ancien milieu de terrain, alors qu’il va quitter la sélection après cette Coupe du monde.
Didier Deschamps a passé l’équivalent de neuf mois et demi avec les Bleus en phase finale de grandes compétitions. C’est dans cette vie de groupe au long cours qu’il sait montrer le meilleur de son management et construire une force.
"Il a cette capacité à faire groupe, à fédérer et à inclure tout le monde,
même ceux qui jouent peu ou pas du tout"
- ADRIEN RABIOT, MILIEU DES BLEUS
"Sur la vie sociale, il s’est adapté aux nouveaux codes.
Mais son grand principe n’a pas changé :
je te donne, et tu me rends"
- HUGO LLORIS, ANCIEN GARDEN DES BLEUS
15 Jun 2026 - L'Équipe
VINCENT DULUC
BOSTON (MASSACHUSETTS) – On a su d’éternité que l’organisation et la stratégie n’étaient qu’une explication parcellaire aux plus belles victoires, et qu’il se jouait autre chose, en sélection, quand vient l’été. En phase finale, c’est toujours la construction d’une force, à l’intérieur, qui détermine les destins, de la Coupe du monde 1998 en France à la Coupe du monde 2018 en Russie. Cela consiste à ne pas se tromper sur les grandes orientations tactiques ni sur les réajustements, bien sûr, mais la signature d’un sélectionneur est au moins aussi déterminante sur le ciment social souterrain, sur la manière de bâtir une foi et une force collectives.
Parce que c’est une différence fondamentale du métier d’entraîneur de club, et de la construction d’une équipe, là-bas: ici, avec les Bleus, c’est H24, chaque heure, chaque minute, personne ne débranche et ne rentre à la maison. Ici, il faut vraiment vivre ensemble. Joueur, Didier Deschamps avait eu plus d’impact sur ces choses-là quand il était capitaine (Euros 1996 et 2000, Coupe du monde 1998) que quand il ne l’était pas (Euro 1992), et plus avec Aimé Jacquet qu’avec Michel Platini, sans surprise.
Sélectionneur, il avait donc l’avance d’une vue assez claire des dynamiques au coeur d’un groupe qui passe plus d’un mois ensemble, et qui a autant de chances de s’aimer beaucoup plus que de ne plus se supporter. En bientôt quatorze années à la tête des Bleus, il a vécu ces deux vies parallèles de sélectionneur : pendant l’automne et le printemps, une semaine par-ci, une semaine par-là, une parenthèse de quatre mois pendant l’hiver, et puis soudain tous les matins pendant cinquante-cinq jours, du début de la préparation à la finale, les années paires, quand l’équipe de France va au bout de son rêve.
Il vit, aux États-Unis, sa septième phase finale à la tête des Bleus (Coupes du monde 2014, 2018, 2022 et 2026, Euros 2016, 2021 et 2024), ce qui représente deux cent quatre-vingts jours de vie de groupe, à partir du premier rassemblement à Clairefontaine. À la louche, il a passé environ neuf cents jours avec eux, mais c’est sur cette durée et dans la haute compétition qu’il semble donner le meilleur de lui-même.
Hugo Lloris, qui a passé environ deux ans de sa vie avec Deschamps, souligne : « C’est vraiment un compétiteur. Plus le niveau monte, plus il emmène tout le monde avec lui. Il entre encore plus dans les détails, impose son leadership, mais sans forcer les choses et en rendant simple ce qui peut être compliqué. Faire passer des messages sur une semaine ou sur une compétition au long cours, ce n’est pas pareil. En phase finale, il est dans un moment où il peut tirer un maximum du groupe en sentant les choses, en étant attentif à chacun, en anticipant, en rectifiant.»
Au coeur de sa quatrième grande compétition avec les Bleus, Adrien Rabiot, l’un des leaders actuels, abonde sur cette manière de construire une force: « Il a cette capacité à faire groupe, à fédérer et à inclure tout le monde, même ceux qui jouent peu ou pas du tout. Sur une compétition qui dure aussi longtemps, c’est primordial. La vie de groupe et les entraînements sont conçus de manière que ce soit professionnel et ludique à la fois, pour qu’on ne ressente pas le côté pesant. Même si tout le monde est très heureux et très fier d’être là, ça peut devenir un peu long pour certains, et sa force est là, dans la gestion au quotidien, la gestion humaine. »
Dans sa tournée d’interviews «dernière danse », avant la Coupe du monde, le sélectionneur a rappelé au Guardian une partie des clés: «Le mot magique, c’est “adaptation”. Ce n’est pas parce que quelque chose a marché qu’il ne faut pas le changer. Et dans le management, l’adaptation est essentielle. La génération avec laquelle j’ai commencé en 2012 n’est pas la même qu’aujourd’hui. En 2026, il faut plus échanger.» Et un peu céder sur des choses symboliques, ou non, face à l’évidence qu’il faut choisir ses combats : il n’interdit plus les portables, ni le sirop de grenadine dans l’eau. « Il se renouvelle, mais il garde ses principes, insiste Lloris. J’imagine très bien à quoi cela ressemble, en ce moment. Le déroulé de la préparation des matches, l’organisation de la journée, toujours les mêmes choses, le lever, le réveil musculaire qui a remplacé la marche. Sur ce qui est relié au terrain, il a ses convictions et ne changera jamais, c’est sa force, comme tous les grands entraîneurs. Sur la vie sociale, il s’est adapté aux nouveaux codes. Mais son grand principe n’a pas changé: je te donne, et tu me rends.»
En 2018, les Bleus avaient passé cinquante- cinq jours ensemble. À l’Euro 2016, c’était cinquante-quatre, déjà. Dans cette Coupe du monde, ils en sont à l’aube du 18e jour. Le principal échec, dans cette manière de construire, remonte sans doute à l’Euro 2021. L’ancien gardien des Bleus reconnaît, mais nuance: «On avait fini premiers de notre groupe et on surinterprète un peu notre élimination en huitièmes (contre la Suisse, 3-3, 4-5 aux t.a.b.). Mais c’était une période délicate, on ne pouvait pas avoir de contacts avec l’extérieur, à cause du Covid. Et puis, le coach attache beaucoup d’importance au camp de base, et il n’y en avait pas, en 2021. »
Pas de vie sociale, pas de performance. Aux yeux du recordman de sélections (145), l’acmé de cet impact et de ce management est concentré sur la manière de déclencher les messages d’un sélectionneur qui ne convoque personne dans son bureau, puisqu’il n’en a pas, lui préférant les moments volés à l’entraînement, ou sur le chemin: «Il s’appuie sur ses leaders, toujours, mais d’une manière générale, de tous les entraîneurs que j’ai eus, c’est celui qui est le plus proche de ses joueurs. Il n’y a pas de barrière et il se nourrit de ce dialogue. Et puis ses causeries, juste avant de partir au stade, sont très fortes. Il y a beaucoup de substance, il sait déclencher des choses chez les joueurs. » Le sentiment d’une force, peut-être, dans un bon jour.
vendredi 12: ses premières en bleu /
samedi 13 : ses influences d’entraîneur /
hier : sa carrière en chiffres /
aujourd’hui : le spécialiste des phases finales
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