: « La France va remporter la Coupe du monde »ARSÈNE WENGER
Arsène Wenger, lors du tirage au sort officiel de la
Coupe du monde 2026, le 4 novembre, à Washington.
« La période où 2-3 joueurs dominent le foot est finie et j’ai
la conviction que ce sport produira de plus en plus d’artistes »
« Le joueur moderne est une alliance entre la puissance physique,
la qualité technique et l’intelligence tactique, a compréhension du jeu.
Sur ces points, la France est extraordinaire »
10 Jun 2026 - Le Figaro
Propos recueillis par Baptiste Desprez
À 76 ans, Arsène Wenger ne s’arrête jamais. Un séjour en Chine, un détour par Budapest pour suivre la finale de Ligue des champions entre le PSG et Arsenal, quelques jours à Paris avant de rallier le Mexique jeudi pour l’ouverture de la Coupe du monde (11 juin-19 juillet)… L’ancien coach mythique des Gunners (1996-2018), haut placé à la Fifa, reste un amoureux du football. Pendant près d’une heure, dans un hôtel parisien, autour d’un expresso et d’un verre d’eau, l’alsacien, toujours en grande forme, a évoqué le Mondial, le contexte géopolitique, le jeu, les stars, le réchauffement climatique, ses attentes et les Bleus. Un entretien de passionné. Et passionnant.
LE FIGARO. - À la veille du lancement de la 23e Coupe du monde, ressentez-vous une forme de plaisir enfantin ?
ARSÈNE WENGER. - Oui, je suis comme un enfant, avec une forme d’excitation et dans l’attente d’une grande fête planétaire. Le vrai bonheur, c’est quand tout le monde arrive avec de l’espoir et est content d’être là. C’est festif et merveilleux. Le monde se donne rendezvous. En général, cela dure deux semaines. Après, on rentre dans la cruauté de la compétition et la réalité.
Est-ce une forme de parenthèse enchantée dans un climat anxiogène ?
Totalement, comme avec les JO de Paris 2024. Souvent, avant les Coupes du monde, il y a pas mal de controverses. Je me rappelle du Qatar, où jusqu’à 48 heures avant, c’était tendu. Dès que la magie du premier « kick-off » (coup d’envoi, NDLR) opère, plus personne ne parle des problèmes et tout le monde est à fond. Je suis toujours excité par cette forme de bonheur collectif internationalisé. Je disais l’autre jour aux hommes politiques : « Il n’y a que le football qui fait en sorte que les Iraniens aillent aux États-unis. » Cela montre que c’est une parenthèse enchantée.
À quel Mondial doit-on s’attendre sur le plan du jeu ?
C’est la première fois qu’on joue avec 48 équipes, et je trouve cela très bien, malgré les polémiques. Rappelons que l’afrique représente plus de 1 milliard d’habitants, 54 pays et il n’y avait que cinq équipes qualifiées. L’europe avait 13 équipes avec 55 pays. Il fallait rétablir l’équilibre et faire en sorte que le football se développe partout. Mais, en même temps, il y a de l’incertitude sur la disparité des niveaux. Pour le premier tour, je suis un peu inquiet d’une grande différence entre les nations.
Vous attendez-vous à des révolutions ?
Non. L’information circule tellement aujourd’hui que, au niveau tactique, il ne faut pas s’attendre à des révolutions. C’est une adaptation des entraîneurs aux caractéristiques de leurs joueurs plus qu’une révolution des systèmes de jeu. Le système, on en a fait un peu le tour. Il y a des variations à l’intérieur, mais quand j’étais gamin, la Coupe du monde, c’était un révélateur de nouveaux systèmes. Aujourd’hui, ça a disparu. Historiquement, la Coupe du monde, cela a été en Amérique du Sud et en Europe. Je pense qu’en 2026, on risque d’assister à un combat en Europe contre Europe.
Qui va remporter cette Coupe du monde ?
(Sûr de lui.) La France.
Sans discussion ?
Je la mets au-dessus des autres, et je sais très bien que cela crée une pression supplémentaire. Mais la France a tellement de talents et Deschamps a de l’expérience. Il trouvera le bon équilibre. On a tellement de joueurs offensifs que, le danger, c’est un peu d’être déséquilibré offensivement. Mais aujourd’hui le joueur moderne, même offensif, sait faire sa part du travail défensif. Deschamps a pléthore de talents. Et la France a non seulement la qualité et la créativité, mais aussi la puissance. Quand tu es à 0-0 contre la France à vingt minutes de la fin, tu perds le match.
La domination du Paris SG, avec le football moderne de Luis Enrique, sera-t-il copié cet été par les nations du monde entier ?
C’est possible. Il y aura du contrepressing permanent, j’en suis convaincu. C’est facile à installer. Et puis on évoluera avec un bloc ou très haut ou très bas. Avec notre équipe d’analystes, on s’est rendu compte que les équipes qui étaient les plus dispersées entre le premier attaquant et le dernier défenseur étaient éliminées prématurément. Peu importe où tu défends, ce qui est important, c’est d’être compact pour être efficace.
Au PSG, au Bayern Munich et ailleurs, tous les joueurs courent. Il n’y a plus de fainéants. Le football a-t-il changé ?
Oui. Faire un match avec neuf joueurs qui courent et deux qui sont exemptés, c’est terminé. Cela ne marche plus. Le football de haut niveau vous punit. Vous avez trop de trous dans votre équipe. On peut encore jouer peut-être à 10 + 1. Je dis 10 + 1 et je pense à l’argentine de Messi, mais le « un » doit vraiment être spécial (sourire). Nous sommes dans une période où les joueurs talentueux acceptent de faire le travail défensif, ce qui est nouveau. Et c’est parce qu’ils sont éduqués très jeunes à le faire. À mon époque, je me battais avec certains de mes attaquants sur ce sujet. Il faut accepter aussi que la créativité demande une certaine forme de liberté. Parce que, à la fin du compte, ce sont les meilleurs techniciens qui te font gagner. Les talents, il ne faut pas non plus les tuer.
Le football moderne, ultra-préparé, laisse-t-il place encore à l’improvisation ?
Oui. Lamine Yamal est un artiste, par exemple. Il y en aura toujours. Ce sont eux qui font basculer les matchs. J’espère qu’il y en aura de plus en plus. La période où 2-3 joueurs dominent le foot est finie et j’ai la conviction que ce sport produira de plus en plus d’artistes.
Pourquoi ?
Parce que l’éducation va se développer partout. À la Fifa, nous avons ouvert 56 académies dans 56 pays. Aujourd’hui, il n’y a qu’un pays sur dix au monde qui a une organisation de compétition régulière chez les moins de 12 ans. Nous ne sommes pas conscients en Europe de l’avantage structurel qu’on a sur le reste du monde. La Chine et l’inde ne sont pas au Mondial malgré leur immense population. Le problème fondamental est l’éducation. Il faut éduquer les pieds très jeunes, car tu ne peux pas commencer à jouer au football à 14 ans.
Un pays africain ne remportera pas le Mondial cette année, selon vous…
J’espère dans ma vie voir un pays africain gagner la Coupe du monde. Ils ont tellement produit de joueurs. Combien de joueurs d’origine africaine avons-nous en Bleu depuis des années ? En France, nous avons presque 4 millions de personnes d’origine africaine et, eux, ils sont 1,4 milliard… Il n’y a pas de logique. Il leur manque l’éducation au niveau des jeunes avec l’identification des talents, ce qu’ils font très mal encore aujourd’hui. Même s’il y a des progrès. Si tu rates ça, c’est un train qui part mal. Au classement Fifa, les 20 premiers ont le meilleur système d’éducation des enfants. C’est la corrélation mathématique entre la qualité de l’éducation et la qualité de l’équipe première. Il faut une vision à long terme.
Vous avez vu des milliers de matchs. Qu’est-ce qui vous fait vous lever de votre siège au stade ?
Il y a deux choses qui me font toujours rêver. Je suis content quand un joueur reçoit le ballon, parce que j’attends quelque chose de lui qui me surprend. Une forme de magie. Et, ce que j’admire beaucoup, c’est la justesse des prises de décision des joueurs.
Et des noms qui vous filent le frisson ?
Olise, Mbappé, Doué, Dembélé, Cherki… Ils ont tous ça en eux. Le joueur moderne est une alliance entre la puissance physique, la qualité technique et l’intelligence tactique, la compréhension du jeu. Sur ces points, la France est extraordinaire.
En 2026, le rôle du sélectionneur est-il celui d’un stratège, d’un manager humain ou d’un symbole national ?
L’entraîneur doit avoir l’art de la synthèse de tout ce qu’on lui donne. C’est aussi l’art des relations, de savoir manier la diversité des compétences pour créer une harmonie dans l’équipe et de faire en sorte que chacun puisse exprimer son talent tout en respectant l’équilibre global de l’équipe. Cela demande de l’expérience, du doigté. Parfois, cela dépend d’un seul joueur, mais il doit quand même avoir l’art de créer une harmonie dans un monde où nous sommes plus communicants, persuasifs que donneurs d’ordre. Si tout se passe bien, le fait que Deschamps soit en fin de contrat lui donne la force de prendre les décisions qui lui semblent les plus justes, parce qu’il n’a plus à dealer avec les joueurs après la compétition. En même temps, ça lui enlève quelque chose au niveau de l’autorité dans les moments sensibles. Mais il a beaucoup d’expérience et de forts liens avec les joueurs parce qu’il les connaît très bien.
Il y a un débat sur les pauses fraîcheur (3 min de pause à la 22e min de chaque mi-temps au Mondial), et la mise en place de publicité du côté des télévisions. Ne dénature-t-on pas le football ?
À la FIFA, on voulait éviter une disparité entre des matchs, à combien de degrés tu fais la pause fraîcheur. Le président (Gianni Infantino, NDLR) a dit : «Faisons-le pour tous. » Ça pose aussi un problème plus général avec le réchauffement climatique, comme tu ne peux pas jouer que le soir et qu’il faut jouer dans l’après-midi, parfois à 14 heures. Moi, je pose la question de l’avenir des grandes compétitions en été. Parce qu’au Portugal, au Maroc, en Espagne (Mondial 2030), tu auras le même problème. Idem en Arabie saoudite (2034). Est-ce qu’il ne faut pas décaler ces compétitions ? Il faudrait peut-être organiser les championnats de mars à novembre et les grandes compétitions à la fin de l’année.
Ce serait une révolution …
J’ai abordé ce sujet plusieurs fois et je sais combien notre monde est conservateur là-dessus, ce que je respecte. Mais, si tu es tout le temps en train de dire : « Là, on ne peut pas jouer en été, il faut jouer en hiver», ça perturbe aussi les calendriers. Avec le réchauffement climatique, on y va tout droit. Il faudrait anticiper les problèmes.
Donald Trump sera-t-il l’une des stars de cette Coupe du monde ?
Je ne pense pas. Les véritables stars de notre sport sont les joueurs. Ce sont eux qui nous donnent du plaisir. Pour moi, c’est le football. Je vais aux États-unis pour voir la qualité du spectacle et la qualité du jeu. Pas le reste.
Côté star, pensez-vous que Kylian Mbappé va faire une belle Coupe du monde ?
Je suis prêt à prendre tous les paris. Il va nous faire une très grande Coupe du monde. Il a été critiqué injustement cette saison. Il est tombé dans une équipe du Real Madrid moyenne. Le Real a trois ou quatre joueurs de classe mondiale, avant il en avait dix. Le football est ainsi fait qu’on a toujours besoin d’un bouc émissaire. Il l’est devenu.
Pourquoi ?
Platini et Zidane ont été remis en question. Ce sont toujours les plus forts, ceux dont on attend un miracle, qui sont remis en question. Kylian a tout pour faire une grande Coupe du monde. Il a la fraîcheur physique, il n’est pas surchargé. J’ai vu des joueurs, à 60 matchs, avant la Coupe du monde, me dire : « À l’entraînement, je n’avance pas, je n’ai rien dans les jambes. »
Lui n’est pas dans ce cas. Il y a des internationaux qui arrivent surchargés. Je n’ai pas vu beaucoup de joueurs faire un grand Mondial après une finale de la Ligue des champions… Après, Kylian a du caractère, une forte personnalité et il sait répondre dans les grands moments. Il attend son heure. Les gens ont tendance à oublier son talent exceptionnel…
Deschamps va-t-il trouver la bonne formule avec Ousmane Dembélé, double champion d’europe et Ballon d’or ?
Le leadership de Kylian est accepté. Il faut qu’il y ait un leader dans une équipe. Quelqu’un qui, dans les moments difficiles, porte le poids de la pression. On l’a vu dans l’histoire du football. C’est important et Didier trouvera la bonne formule.
Didier Deschamps clôture quatorze ans en sélection. En quoi vous impressionne-t-il le plus ?
Il m’impressionne par sa simplicité. Il ne se prend pas pour un autre et a toujours su garder les priorités. Il n’est pas parti sur des faux problèmes. Didier a cette qualité fondamentale de savoir bien se recentrer sur ce qui est important. C’est une force véritable dans la compétition.
Zinédine Zidane est attendu pour lui succéder. La France n’est pas à plaindre…
Oui. La France est chanceuse d’avoir des grands joueurs et aussi des grands techniciens. Les deux réunis font toujours des grands résultats.
Pourquoi n’avez-vous jamais été sélectionneur ?
J’ai souvent pensé aux équipes nationales. J’ai eu énormément de propositions. Angleterre, France, Allemagne, Côte d’ivoire, Japon, jamais en Amérique du Sud. J’ai toujours préféré faire 60 matchs dans l’année plutôt que 10. C’est un job complètement différent. Il faut y aller tous les jours en club. Là, tu fais deux matchs et tu te reposes pendant deux mois, ce n’est pas pareil. Cependant, la grande compétition, le poids national, la pression, l’attente, l’excitation, oui, cela manque. C’est quelque chose de passionnant, d’intéressant à vivre, avec un stress énorme. Les gars terminent des Coupes du monde lessivés quand même. Et puis c’est long.
Est-ce un regret ?
Non. J’ai plein de regrets, vous savez. Mais il faut aussi savoir vivre avec ce qu’on n’a pas fait. La vie est ainsi faite. Il faut être à la fois exigeant avec soi-même et en même temps un peu conciliant.
Je vous laisse terminer l’entretien avec une phrase : « La Coupe du monde, c’est la promesse… »
… de bonheur et, en même temps, pour moi qui suis à l’intérieur de l’organisation, d’une forme d’inquiétude et de petite angoisse, parce que le monde est tellement incertain aujourd’hui.
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