Carton rouge annulé par Trump, la FIFA hors jeu


Depuis la décision de la FIFA d’annuler la suspension de l’attaquant américain Folarin Balogun, dimanche, l’indignation monte face à l’ingérence du Président. Retour sur l’affaire en cinq questions.

7 Jul 2026 - Libération
Par ARTHUR CERF et ANTOINE GALINDO

Quelque part, on pouvait s’y attendre, on se demandait même quand cela allait tomber, on n’allait quand même pas s’en tirer si facilement. Jusqu’ici étonnamment discret sur la Coupe du monde, le président Donald Trump a appelé plusieurs fois Gianni Infantino, le patron de la FIFA, afin d’obtenir l’annulation de la suspension de l’attaquant star de la sélection américaine, Folarin Balogun, qui pourra donc être aligné lors du huitième de finale contre la Belgique disputé dans la nuit du 6 au 7 juillet à Seattle. Il aura fallu un carton rouge pour que la Coupe du monde s’embrase. Voici donc comment le cirque trumpien s’est invité au Mondial.

Pourquoi Folarin Balogun a-t-il été exclu ?

Soixantième minute de jeu, jeudi, lors du 16e de finale opposant les Etats-Unis à la Bosnie-Herzégovine, à San Francisco. Après avoir ouvert le score en première mitemps, l’attaquant américain Folarin Balogun bataille à la réception d’une passe d’Antonee Robinson et, dans un geste manifestement involontaire, écrase le mollet, le talon puis la cheville de Tarik Muharemovic. Les deux joueurs restent au sol. Après intervention de la VAR, l’arbitre brésilien Raphael Claus rend sa décision : faute grave et carton rouge, ce qui vaut suspension pour le prochain match. La star des Etats-Unis (trois buts depuis le début du tournoi) quitte le terrain. Une demi-heure plus tard, la sélection américaine se qualifie (2-0) pour les huitièmes de finale.

Un simple fait de jeu, comme il en pleut à chaque grande compétition, et une décision, dont on peut certes discuter, mais dont pas grand monde ne trouve alors à s’émouvoir – même l’attaquant de l’AS Monaco confie aux journalistes que ce carton rouge est une décision qu’il doit «juste accepter». Exception faite du sélectionneur américain, Mauricio Pochettino –dans son rôle– et, tiens donc, du secrétaire d’Etat Marco Rubio, qui l’a mauvaise : «Ils se sont fait entuber avec ce carton rouge», déclare-t-il lors d’une discussion informelle avec la presse.

Pourquoi la FIFA a-t-elle annulé la suspension ?

Trois jours plus tard, coup de théâtre : la FIFA annonce la suspension du carton rouge. Dans la foulée de l’annonce, Donald Trump remercie la FIFA d’avoir «réparé une grave injustice» sur sa plateforme Truth Social. Ce même dimanche, deux sources proches du dossier confirment à l’Agence France-Presse que le président américain a appelé celui de la FIFA, pour demander le réexamen de la suspension de l’attaquant, quelques heures seulement après la fin du match contre la Bosnie-Herzégovine. Selon le quotidien britannique The Guardian, Trump, à qui Infantino a remis un «prix de la paix» inventé de toutes pièces quelques mois plus tôt, aurait même appelé à trois reprises afin de s’assurer que la suspension soit annulée. Le média américain Politico évoque «quatre jours d’efforts concertés de lobbying, de manoeuvres juridiques et de diplomatie, de la Maison Blanche au siège de la Fifa à Zurich». Ainsi, Balogun pourra disputer le huitième de finale contre la Belgique. Victoire de Trump dans un match disputé dans les coulisses du tournoi.

Comment l’affaire Balogun est-elle sortie du terrain ?

Léger malaise au coeur de la sélection américaine. Le dimanche, les coéquipiers américains de Balogun apprennent la nouvelle dans le bus qui les emmène à leur entraînement à l’université de Washington, relate le site The Athletic. «Je ne sais pas quand Balo l’a appris, s’il l’a su avant nous, il n’a rien laissé paraître, déclare le défenseur Chris Richards aux journalistes. Je pensais que c’était de l’IA ou un truc du genre. Les gens postent des tas de choses. Donc, on n’était pas sûrs que ce soit vrai ou pas.» Le sélectionneur Mauricio Pochettino reste dans son rôle : «Si quelqu’un a été lésé dans toute cette affaire, c’est bien les Etats-Unis. Qui peut justifier l’idée selon laquelle nous n’avons pas été pénalisés ?» Incompréhension dans le monde du football. Les réactions pleuvent sur les réseaux et les plateaux de télé. Sur la chaîne américaine Fox Sports, Thierry Henry, ancien footballeur international et entraîneur adjoint de la sélection belge de 2016 à 2018, fait part de son désarroi : «Pour la Belgique, dans la préparation du match, ça change tout. D’accord, c’est la bonne décision, mais pourquoi si tard ? Pourquoi cela n’a-t-il pas été fait tout de suite ?» Le sélectionneur français des Diables rouges Rudi Garcia monte au créneau en conférence de presse : «Je ne savais pas que le 5 juillet correspondait au 1er avril à la Fifa.» Le gardien de but Thibaut Courtois, qui joue au Real Madrid, sort de ses cages et dénonce un «précédent dangereux et bizarre».

Est-ce la première fois ?

Coupe du monde 1982, en Espagne. Les Bleus de Michel Hidalgo doi vent absolument remporter leur deuxième match de groupe, après une entrée ratée dans la compétition, pour espérer passer le premier tour. En face, le Koweït doit faire office de victime expiatoire. A la 78e minute, l’équipe de France mène 3-1. Platini décale Alain Giresse, qui marque le quatrième but de son équipe et scelle la victoire. C’est compter sans Fahad al-Ahmed al-Jaber al-Sabah, le président de la fédération koweïtienne – et frère de l’émir –, qui descend des tribunes du stade de Valladolid pour mettre la pression sur l’arbitre soviétique de la rencontre. Il obtient gain de cause et le but est annulé, supposément pour hors-jeu. Cela n’empêchera pas l’équipe de France de s’imposer ensuite 4-1. L’arbitre, lui, sera radié, et le Koweït finira bon dernier du groupe. Quant à la France, elle sera sortie par l’Allemagne en demi-finale, après une victoire par KO du gardien allemand Harald Schumacher sur Patrick Battiston (trois dents perdues et une sortie sur civière). Le portier s’en tirera sans carton. Et pas un dirigeant français n’est venu taper un esclandre sur le terrain. Une génération traumatisée.

Nouveau scandale lors de la Coupe d’Afrique des nations, quatre ans plus tard. Cette année-là, l’Egypte, pays hôte, se hisse en finale de la compétition, face au Cameroun. Problème : l’attaquant star des Pharaons Taher Abouzaid a écopé d’un carton jaune en quart, et d’un autre en demie. Il est donc suspendu pour la finale. La suite, c’est l’entraîneur du Cameroun de l’époque Claude Le Roy qui la racontait à Libé en avril: «Nous avions préparé le match en partant du principe que Taher Abouzaid ne jouerait pas. Il faut bien se rendre compte qu’à l’époque, il était considéré comme l’un des plus grands joueurs africains. Et par miracle, la veille de la finale, en pleine nuit, un carton jaune a disparu.» Pas inutile, à ce stade, de rappeler que la Confédération africaine de football (décisionnaire sur le retrait du carton) siège au Caire. Et Claude Le Roy d’ajouter : «C’était un crime d’Etat footballistique !»

Pourquoi l’affaire du carton rouge franchitelle la «ligne rouge» ?

Quarante ans plus tard, le scandale Balogun sort du terrain. Le lendemain de la décision, l’UEFA, l’instance européenne du football, tacle la FIFA dans un communiqué au vitriol, estimant qu’elle a franchi la «ligne rouge» et dénonçant une décision «inédite, incompréhensible et injustifiable.» «Le football, comme tout autre sport, repose sur des règles, qui sont le fondement d’une compétition équitable, honnête et transparente, poursuit l’UEFA. Lorsque la certitude des règles n’est plus garantie par leurs garants, l’intégrité du jeu est menacée et la crédibilité de la compétition compromise.» Le ministre belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot, monte au créneau : «Si c’est vraiment un coup de fil qui explique cette décision incompréhensible, ce serait bafouer les règles les plus élémentaires du football et du sport», s’insurge-t-il dans un communiqué. Même la Commission européenne tape du poing sur la table en réclamant le «fair-play». A l’heure où ces lignes sont écrites, la FIFA n’est pas revenue sur sa décision ; Trump, lui, assume : «Ce n’était pas une faute. Ce n’était même pas une infraction […] Oui, j’ai demandé une révision de la décision par la FIFA.» Tout simplement.

***

La FIFA hors jeu

7 Jul 2026 - Libération
THOMAS LEGRAND Chroniqueur politique

Dans la panoplie des éléments comparatifs troublants – et sujets à d’incessants débats d’historiens s’agissant des similitudes entre notre époque et la fin fasciste des années 30 – il manquait l’intrusion explicite et grossière d’un potentat dans les compétitions sportives internationales. Cette case est cochée par Donald Trump, qui est intervenu, et le revendique crânement, auprès de la FIFA pour faire annuler le carton rouge adressé à Folarin Balogun, l’attaquant du onze américain face à la Bosnie. Il devait être suspendu pour les huitièmes de finale des Etats-Unis ce lundi face à la Belgique, mais la Fédération internationale de foot a cédé et, fait inédit à ce niveau, est revenue sur sa décision.

Il ne s’agit plus de se scandaliser de l’attitude folle de Trump. Après tout, ce coup de fil indécent pour influer sur le cours du Mondial est bien dérisoire et même anecdotique par rapport à toutes ses autres outrances géopolitiques. L’action de Trump tue des centaines de milliers d’êtres humains, entre l’abandon de l’aide humanitaire (USaid), le retrait des Etats-Unis de toutes coopérations sanitaires mondiales, les guerres (Venezuela, Iran) déclenchées pour des convenances politiciennes internes, la destruction de toutes politiques environnementales, le «drill, baby drill» on peut considérer que le coup de téléphone à la Fifa n’est qu’un détail minime de l’histoire de la destruction systématique des règles internationales communes de la part du président américain.

Pubs. Mais ce détail a quand même une désastreuse importance symbolique. Le sport, et singulièrement le foot, qui est la discipline la plus mondialement partagée, est un domaine, sans doute le seul, pour lequel, à travers la planète, chacun respecte les règles du jeu. Il y a bien des spécificités régionales, des inégalités continentales, des cultures de jeu qui diffèrent, voire des incompréhensions culturelles qui se manifestent, mais tous les pays respectent les règles et s’abstiennent de contester les sanctions. Les Etats-Unis ne faisaient pas partie de cette communauté internationale du foot jusqu’à la fin du siècle dernier. Les raisons de cette exception sont intéressantes à rappeler : pendant des décennies, les grandes chaînes de télé américaines (ABC, CBS et NBC) ont demandé, notamment lors de la dernière Coupe du monde aux Etats-Unis en 1994, de changer les règles et de couper les deux mi-temps de 45 minutes en trois parties chacune pour pouvoir diffuser des pubs. La FIFA avait toujours refusé et, comme aucun sport ne pouvait véritablement devenir populaire sans une présence massive à la télévision, le foot était resté une discipline secondaire.

Corrompu. L’arrivée d’Internet, qui a cassé la prééminence des grands diffuseurs, et l’importance démographique prise par les latinos ont eu raison de cette exception : le soccer devient un sport véritablement populaire aux Etats-Unis. Et la FIFA, dont le président Gianni Infantino, grand copain de Trump, sous couvert de «pauses fraîcheurs», a finalement permis à la publicité d’accroître son emprise. Le sport reste l’un des derniers domaines du multilatéralisme où chaque pays accepte des règles communes. C’est aussi un domaine d’échange et de connaissance entre les peuples. Trump, qui a le multilatéralisme en horreur et qui voudrait qu’en tout domaine la loi du plus fort (donc de l’Amérique) s’impose, vient d’abîmer, par son coup de fil honteux, ce dernier havre d’entente entre les peuples.

Dans cette affaire, il y a un corrupteur et un corrompu. Et comme souvent le corrompu est au moins autant à blâmer que le corrupteur. La FIFA aurait dû, en constatant la tentative d’intrusion trumpienne dans le cours de la compétition, confirmer le carton rouge. En s’écrasant, cet organisme –dont le président, qui avait déjà créé un sous-prix Nobel de la paix simplement pour pouvoir le décerner à Trump – s’est conduit de manière profondément corrompue. On le savait déjà, mais là c’est l’éthique du sport, c’est-à-dire l’un des derniers éléments d’amitié et de respect entre les nations que la Fifa piétine.

Commenti

Post popolari in questo blog

I 100 cattivi del calcio

Echoes' Cycling Biography #4: Jean-Pierre Monseré

Elite 24: Rucker Park legends