Pogačar la voulait vraiment


La formation UAE de Tadej Pogačar (au centre) 
a imprimé son rythme lors de la troisième étape du Tour hier.

En remportant une deuxième victoire sur ce Tour de France hier, avec son leader qui retrouve le maillot jaune, la formation UAE n’a pas l’intention de laisser la moindre miette aux autres.

«Nous avons décidé de nous engager au milieu de l’étape, 
quand Florian (Vermeersch) a commencé à contrôler la course» 
   - TADEJ POGACAR À PROPOS DE LA STR'ATÉGIE D’UAE LORS DE LA 3e ÉTAPE

«Bien sûr, c’est agréable de gagner aujourd’hui (hier), 
mais comme je l’ai dit, il reste encore beaucoup de journées de course»
   - FELIX GROSSSCHARTNER, ÉQUIPIER DE TADEJ POGACAR

7 Jul 2026 - L'Équipe
YOHANN HAUTBOIS (avec P. Me ET J. Ch.)

LES ANGLES (PYRÉNÉES-ORIENTALES) – Samedi, au moment du Grand Départ à Barcelone, Marc Madiot, qui vit son 43e Tour de France, développait une théorie intéressante, celle du « quart de roue ». En somme, à l’entraînement comme en course, il existe toujours un moment où un coureur veut en plier un autre et, parfois, un quart de roue suffit à remporter la bataille psychologique sur plusieurs mois. L’historique dirigeant de Groupama-FDJ United avait ajouté, avant même l’issue du contre-la-montre par équipes: « Dans les prochains jours, Tadej Pogačar voudra taper du poing sur la table, montrer qui est le patron. »

La prophétie s’est réalisée en deux temps, la victoire offerte à Isaac del Toro à Barcelone, dimanche, et celle que le Slovène a raflée, hier, tout en reprenant son doudou maillot jaune qu’il ne prête jamais très longtemps depuis trois ans.

Pogacar, une locomotive qui tire les siens

Comme souvent, la stratégie de sa formation UAE Emirates-XRG interroge car il va devoir se coltiner un protocole qui lui coûte en temps et en jus, que ses équipiers vont devoir usiner pour le garder au chaud malgré la débauche d’énergie d’hier, sous le cagnard de Catalogne puis dans la relative fraîcheur du Capcir, région naturelle des Pyrénées orientales où les « Pogiboys » ont terminé de ventiler le peloton.

À la manoeuvre, comme toujours, Nils Politt mais surtout Florian Vermeersch qui a « toujours envie de rouler pour l’équipe. Pour moi, ce n’est pas un problème. En revanche, une fois que j’avais terminé mon relais, c’était une autre histoire. J’ai souffert jusqu’à l’arrivée. Mais comme je l’ai dit, quand on voit Tadej finir le travail et gagner, on se dit que tous ces efforts en valaient la peine ».

Était-ce vraiment le plan initial de rouler sur l’échappée des dix-huit coursiers qui étaient parvenus à sortir avec toutes les peines du monde, puis sur le seul Alex Baudin? « Au début, on voulait voir la situation : qui est dans l’échappée et la difficulté éventuelle pour aller la chercher,

Elle a mis 70 km à partir et il y avait tellement de fatigue devant, parce que les gars dans l’échappée avaient attaqué mille fois pour y être, qu’on pensait que ce ne serait pas trop dur de revenir. Puis Visma les a gardés à deux minutes, et quand on a vu qu’ils avaient l’intention de laisser partir, nos gars ont parlé avec Tadej et voilà… »

Voilà, le bulldozer belge Vermeersch, pourtant surnommé «Franklin la Tortue», a dégagé la route, sans que les autres équipiers (Felix Grossschartner, Adam Yates, Brandon McNulty et le vainqueur de la veille Isaac del Toro) n’aient à bouger une oreille ou presque, et le Slovène est allé remporter le 122e succès de sa carrière professionnelle.

Et il n’avait pas l’intention de s’excuser d’avoir repris les choses en mains: « Nous avons vraiment très bien couru. Nous avons décidé de nous engager au milieu de l’étape, quand Florian a commencé à contrôler la course. L’échappée était vraiment très solide, avec des coureurs très forts. Baudin en particulier a été incroyablement for t à l’av ant. Toute l’équipe se sentait très bien et tout le monde a fait un travail exceptionnel. »

Lui l’a terminé, sans triomphalisme alors que chez UAE, l’analyse tactique était homogène, ce qui n’est pas toujours le cas, entre les intentions du matin et les intuitions du double champion du monde. Pour Simone Pedrazzini, un des directeurs sportifs, le Tour n’est pas plié et même s’il le pensait, il ne le dirait pas: « On est bien partis mais on sait ce qu’est le Tour, c’est long, il y a des adversaires très forts. »

Doit-on s’attendre à un autre succès de ses hommes mardi ? Le dirigeant suisse rit: « On verra, il faut savourer le moment sinon cela passe trop vite. » Car il leur faudra probablement ferrailler s’ils veulent vraiment défendre le maillot jaune, ce qui n’inquiétait ni Gianetti (« C’est toujours à nous de faire le boulot, cela ne va pas changer grand-chose » ), ni Felix Grossschartner qui jugeait que « ce n’est que le troisième jour. Il reste un très, très long chemin jusqu’à Paris. Bien sûr, c’est agréable de gagner aujourd’hui, mais comme je l’ai dit, il reste encore beaucoup de journées de course ». Son leader slovène a terminé la sienne, presque seul dans la descente où il avertissait les rares spectateurs de sa présence, s’en allant siffler en bas dans la colline, vraiment détendu.

***


Raul Garcia Pierna (au premier plan) est parti seul dans le col de Toses, 
avant d’être rejoint notamment par Vlad Van Mechelen dans l’échappée hier.

Le coup de bambou

Les échappés d’hier, à l’image de Raul Garcia Pierna, ne pouvaient que se montrer fatalistes devant la domination des UAE de Tadej Pogačar, dont ils comprennent l’appétit. Mais ils gardent l’espoir que, peut-être, la porte s’ouvre un jour…

«On ne peut rien faire de plus que tenter et espérer qu’un jour, 
ils ne veulent pas gagner»
   - RAUL GARCIA PIERNA, COUREUR 
     DE LA FORMATION MOVISTAR

7 Jul 2026 - L'Équipe
PIERRE MENJOT (avec LA RUBRIQUE CYCLISME)

LES ANGLES (PYRÉNÉES-ORIENTALES) – Deux heures à ferrailler pour sortir du peloton, des kilomètres avalés en tête sur une route jamais plate et dans la sécheresse totale, et tout ça pour quoi ? « On était dixhuit devant, on s’est dit qu’on pouvait aller loin, on voit 2 minutes, 3 minutes (3’05’’, écart maximal hier) avant que ça redescende à 2’30’’ et là, on se dit, pfff… », soufflait Joris Delbove. Le baroudeur de TotalEnergies, comme ses compagnons d’échappée, s’est rendu à l’évidence. Quand il a entendu à la radio que les UAE Emirates-XRG de Tadej Pogačar prenaient le contrôle du peloton, le 3e du dernier Championnat de France savait l’entreprise vaine.

Les Visma-Lease a bike de Jonas Vingegaard, le Maillot Jaune, qui laissaient grimper gentiment l’écart, avaient prévu « à 95 % qu’une échappée irait au bout, avouait Sepp Kuss. Mais ça a mis tellement longtemps pour qu’elle se forme… Ç’a aidé UAE qui avait moins de kilomètres à contrôler. »

Raul Garcia Pierna a bien tenté de relancer l’allure « tandis que certains, en entendant l’écart à 1’30’’, ont commencé à sauter les relais, car il n’y avait plus aucune chance ».

L’Espagnol de Movistar est parti seul dans le col de Toses, rejoint ensuite par George Bennett, Mattéo Vercher, Vlad Van Mechelen, Nicolas Prodhomme et Alex Baudin. Le groupe comptait encore 1’35’’ d’avance au moment de passer la frontière, de tomber sur les routes où le public se faisait rare, et à peine 40 secondes quand les deux derniers lancèrent un dernier baroud dans la côte du Calvaire. Sans plus de succès, Baudin, dernier résistant, étant repris à 11,5 kilomètres des Angles par le train UAE.

« C’est dur mais c’est comme ça, ne pouvait que constater Garcia Pierna, fataliste. On s’entraîne, on fait tout du mieux possible mais il est clair que Tadej (Pogačar, vainqueur hier) et (Isaac) Del Toro (vainqueur de la 2e étape dimanche) sont les plus forts, ils peuvent gagner toutes les étapes s’ils veulent. Et toute leur équipe a un énorme niveau. On ne peut rien faire de plus que tenter et espérer qu’un jour, ils ne veulent pas gagner. » La résignation n’a pas encore gagné les autres. « Ce n’est que la 3e étape mais, actuellement, les grosses armadas font la loi et on espère qu’elles vont lâcher un peu de lest » , résumait Cyril Lemoine, directeur sportif des TotalEnergies, très offensifs hier. « Ils ont faim et, mine de rien, ça coûte de l’énergie de rouler comme ça » , relevait Prodhomme. Surtout, la majorité comprend l’ambition dévorante du Slovène et des siens. « C’est dommage qu’ils ne laissent pas l’échappée partir, c’était une belle chance pour eux, mais comme l’a dit Tadej après l’arrivée, si vous sentez que vous pouvez gagner, il ne faut pas laisser passer cette chance », jugeait Remco Evenepoel (Red Bull-Bora-Hansgrohe), habitué lui aussi à cannibaliser les succès. « Pogačar a dit au Tour de Suisse qu’il se sentait mieux que les années précédentes. Ils ont une équipe qui abrite plusieurs coureurs capables de gagner des étapes, voire des grands Tours, alors pourquoi en laisseraient-ils aux autres ?, posait Kévin Vauquelin (Netcompany-Ineos). Quand on est fort, autant en profiter. »

Cette domination des plus costauds n’est pas nouvelle, ni sur le Tour (5 victoires d’UAE sur le Tour 2025, 6 en 2024) ni ailleurs (6 victoires des Visma au Giro 2026, 7 d’UAE sur la Vuelta 2025), et le virus de la résignation s’installe doucement. « Quand je vois qu’on fait 38 de moyenne dans le gruppetto… Il y a quelques années, on pouvait gagner une étape à cette vitesse » , se marrait Benjamin Thomas (Cofidis), 122e au sommet de la station.

En quête d’une miette à se mettre sous la dent, ils seront encore plusieurs, aujourd’hui, sur une étape favorable aux échappés, normalement, à tenter leur chance au départ de la citadelle de Carcassonne. « Si on voit qu’un groupe part, on va essayer d’y aller, on va continuer », prévenait Garcia Pierna. Pour beaucoup, une victoire sur le Tour reste un rêve. Qu’il est difficile de toucher du doigt, pour l’instant.

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