Entre Barcelone et Madrid, une rivalité capitale
Photo12. Heritage Images. Index
Le siège de Barcelone, en 1714, lors de la Guerre de succession.
Historique, sportive, culturelle… Retour sur l’éternelle opposition entre les deux principales villes d’Espagne, de la Guerre de succession à l’iconique «Clasicó» footballistique.
19 Aug 2026 - Libération
Par FRANÇOIS-XAVIER GOMEZ
Un jour de 1561, l’austère Philippe II, dit «le Prudent», fils de Charles Quint, s’isole dans son bureau de l’Alcazar, le palais royal de Tolède, déroule une carte de l’Espagne et se munit d’une longue règle graduée. Voyons : si on tire un trait nord-sud de Gibraltar aux Pyrénées, puis un autre est-ouest, de la frontière du Portugal jusqu’à la Méditerranée, à l’intersection des deux lignes, on obtient un point situé exactement au centre géographique de l’Espagne. Qui n’est qu’un morceau de l’empire légué par son père, comprenant une grande partie des Amériques et des Caraïbes, et en prime l’archipel des Philippines en Asie. A l’endroit précis pointé sur la carte se trouve une ville modeste de 20 000 habitants nommée Madrid, bâtie autour d’une ancienne forteresse arabe. «Ce sera là», murmure le monarque avec un soupir de satisfaction.
Cette scène est imaginaire mais parfaitement plausible. Cinq ans après avoir accédé au trône après l’abdication de son père, Philippe II décide, sans en référer à quiconque, de déplacer sa résidence et toute la cour avec elle. Au grand désespoir de Tolède qui comprend mal qu’on la dépouille de son statut de siège du pouvoir royal, et de tous les avantages financiers qui en découlent.
Mais le roi reste déterminé, et de fait, les raisons ne manquent pas. Tolède est une ville fortifiée, qui peut difficilement se développer au-delà de ses murailles. C’est aussi un bastion ecclésiastique, et Philippe II sent que l’archevêque lui fait de l’ombre, en particulier grâce au tout-puissant tribunal de l’Inquisition, institution créée par les rois catholiques en 1478 pour vérifier que les nouveaux convertis, juifs ou musulmans, ne continuent pas à pratiquer en cachette leur religion d’origine. Autre argument pour le déménagement : la proximité de terroirs où il peut assouvir sa grande passion : la chasse. En juin 1561, la cour fait donc ses valises et se transporte, bon gré mal gré, vers la nouvelle capitale, à 70 km plus au nord. Elle s’y trouve toujours. Mais sans un royal trait de plume au XVIe siècle, le Clasicó du football espagnol opposerait aujourd’hui le FC Barcelone au «Real Tolède», et non au Real Madrid.
Immenses richesses
Et Barcelone, pendant ce temps ? C’est une ville guère plus importante que Madrid en termes de population. Avant qu’Isabelle de Castille n’épouse Ferdinand d’Aragon en 1469 – elle ne devient toutefois reine qu’en 1474 –, la ville catalane était le siège de la couronne d’Aragon, qui réunissait, outre la Catalogne (Roussillon inclus), les Baléares, Valence, la Sardaigne, la Sicile, Naples… Un vaste royaume, c’est davantage d’impôts collectés, donc plus d’argent pour guerroyer, ce qui permettra de parachever la Reconquista par la prise de Grenade, dernier territoire musulman de la péninsule, en 1492. La même année où, pour le compte des rois catholiques (c’est leur titre officiel), Christophe Colomb part à la recherche d’une route maritime vers les Indes.
A défaut de trouver les Indes, le navigateur génois et ses successeurs prennent possession pour l’Espagne d’une grande partie des Amériques, d’où viendront des bateaux chargés d’immenses richesses, notamment l’argent des mines du Pérou et du Mexique. Mais ce n’est ni Madrid ni Barcelone qui profitera le plus de cette manne, obtenue par l’esclavage et la violence militaire : en 1503, le couple royal crée à Séville la Casa de Contratación, une Bourse du commerce qui détient le monopole des expéditions vers le «Nouveau Monde» (qui n’était nouveau que pour les Européens). Aucun autre port espagnol ne peut être le point de départ ou d’arrivée d’une traversée transatlantique. Il faut s’y inscrire, moyennant finances, avant de lever l’ancre, et les navires qui reviennent débordants de trésors doivent payer une taxe de 20 % de la valeur de leur marchandise. Séville est, au XVIe siècle, la plus grande ville d’Espagne et surtout, la plus riche. On l’appelle d’ailleurs «la cour sans roi».
Rupture consommée
Barcelone et Madrid ne se ressemblent en rien. A la douceur du climat littoral s’oppose la rudesse de la meseta, le plateau castillan, aux hivers rigoureux et aux étés torrides. Ne dit-on pas, encore aujourd’hui, que la capitale, c’est «six mois d’hiver et six mois d’enfer» ? Autre différence : on n’y parle pas la même langue. Et Barcelone est le siège d’institutions propres à la région, que l’union entre Castille et Aragon n’a pas remises en cause. Depuis le Moyen Age existent les Corts, un organe législatif composé de trois collèges, religieux, militaire et civil, et dont les décisions s’imposent à celles du roi.
Barcelone, qui développe le commerce avec le bassin méditerranéen, n’est pas alors une rivale économique de Madrid, qui jouit de son statut de siège du pouvoir royal et, grâce aux richesses illimitées venues d’outre-mer, attire les plus grands architectes et artistes. Le premier accroc à la coexistence sera la «guerre des faucheurs», entre 1640 et 1659, un soulèvement des paysans catalans ulcérés par les exactions des mercenaires envoyés par le roi d’Espagne. L’hymne catalan actuel, Els Segadors («les faucheurs»), y fait référence. La rupture entre les Catalans et le pouvoir central sera consommée avec la Guerre de succession. En 1700, quand le roi d’Espagne Charles II meurt sans descendance, deux dynasties régnantes revendiquent le trône : les Bourbons de France et les Habsbourg d’Autriche. La proclamation de Philippe d’Anjou, petit-fils de Louis XIV, comme roi sous le nom de Philippe V, déclenche la fureur à Vienne. Au Saint-Empire romain germanique s’allient la Grande-Bretagne, le Portugal et les Pays-Bas. La guerre européenne éclate en 1701 et va durer treize ans.
En Espagne, seule la Catalogne soutient militairement le camp autrichien. Le conflit prend fin avec la chute de Barcelone, le 11 septembre 1714. Par sa défaite, la Catalogne perd ses institutions ancestrales et ses droits, et les Corts catalanes, l’organe législatif de la principauté, sont abolies après cinq siècles d’existence. La répression s’abat la région, et les biens des partisans de la maison d’Autriche sont saisis. La date du 11 septembre est aujourd’hui commémorée en Catalogne comme fête nationale. Quant aux Bourbons, ils règnent encore sur l’Espagne trois siècles plus tard.
Arnal. Gamma-RaphoPedro Almodóvar (avec Rossy de Palma et Marisa Paredes),
l’un des artisans de la movida madrilène, en 1995.
Privée de ses libertés, la Catalogne se développe économiquement. En 1778, le monopole du commerce avec les colonies d’Amérique dont jouissaient Séville puis Cadix prend fin. Les entrepreneurs barcelonais privilégient les échanges avec les Caraïbes, en particulier avec l’île de Cuba, perle des Antilles, et deviennent les magnats du sucre et du tabac. De retour au pays, ils font construire de fastueuses demeures. Des rues et des bâtiments des villes de la région perpétuent encore aujourd’hui les noms de ces familles esclavagistes. Un mouvement citoyen cherche à les débaptiser. Leur apport financier sert en tout cas de moteur à la révolution industrielle, surtout dans le textile. Et la première ligne de chemin de fer de la péninsule ibérique est inaugurée en 1948, entre Barcelone et Mataro, trois ans avant la liaison MadridAranjuez. Le XIXe siècle est aussi celui de la Renaixença, la renaissance des arts et des lettres en langue catalane. Au début du XXe siècle, Barcelone la dynamique dépasse brièvement en population Madrid, qui garde l’image d’une ville grise de fonctionnaires.
Un nouvel affrontement se produit en 1909. Dans le nord du Maroc où elle a des garnisons, l’Espagne affronte des guérillas berbères dans la région du Rif. Un décret mobilise les réservistes pour les envoyer se battre en Afrique du Nord. La nouvelle est mal reçue à Barcelone, où l’industrialisation s’est accompagnée de la naissance de mouvements révolutionnaires, notamment anarchistes. D’autant que les riches pouvaient échapper à la conscription en versant une somme équivalente à six mois de salaire d’un ouvrier.
Les organisations ouvrières déclenchent une grève générale, à laquelle les autorités répondent par l’état de siège. Des barricades sont dressées et au moins 100 manifestants sont tués lors de cet événement resté dans les mémoires comme «la Semaine tragique». Un des déclencheurs de la colère populaire avait été l’annonce de la mort, en un seul jour, de 1200 réservistes. La plupart étaient partis de Barcelone. Une fois de plus, les Catalans ont eu le sentiment de payer chèrement leur attachement à leur identité et de servir de chair à canon.
Score suspicieux
La rivalité entre les deux villes va surtout se matérialiser sur le terrain de foot. Alors qu’elle n’était que sportive entre les deux meilleures équipes du pays, après la guerre civile (1936-1939), elle se teinte de posur litique. Les deux clubs ont pourtant un point commun: ils représentent les milieux aisés, les beaux quartiers, alors que d’autres équipes sont associées aux classes populaires : l’Espanyol à Barcelone ou l’Atlético à Madrid.
Pendant la dictature franquiste, et notamment pendant la quinzaine d’années durant lesquelles le Real domine le football européen avec cinq coupes des clubs champions entre 1956 et 1960, le club merengue (la blancheur du maillot était assimilée à la meringue) est accusé d’être l’ambassadeur du régime. Certes, les exploits sportifs donnent une meilleure image à l’export que les exécutions de prisonniers politiques. Mais quand le FC Barcelone remportait la «Coupe du Généralissime», la Coupe d’Espagne renommée en hommage au titre ronflant que le général Franco s’était attribué (c’est arrivé neuf fois entre 1942 et 1971), les joueurs saluaient le dictateur au moment de la remise du trophée comme n’importe quelle autre équipe.
Une demi-finale de la Coupe en 1943 est souvent citée comme preuve du traitement de faveur accordé au Real. Le Barça avait gagné l’aller 3-0, lors d’un match où les visiteurs avaient été sifflés. La presse madrilène avait encouragé les supporteurs, pour beaucoup peu motivés par les maigres chances de qualification, à assister à la rencontre retour pour laver l’affront. Madrid l’emporta 11-1 (8-0 à la mi-temps), un score assez insolite pour instiller le soupçon. A Barcelone, courut le bruit que les joueurs blaugrana (bleu et rouge, en catalan) avaient été menacés avant d’entrer sur le terrain. Aucun ne le confirma. Dans le domaine culturel, il y eut des différences plus que des rivalités. Dans les années post-dictature, la movida madrilène attira l’attention de la planète. Cette effervescence culturelle sans tabou avait pour artisans Pedro Almodóvar et Ivan Zulueta au cinéma, les photographes Ouka Leele ou Alberto Garcia-Alix, la scène musicale punk-new wave avec Alaska, Radio Futura, Gabinete Caligari… La capitale prenait toute la lumière alors que Barcelone, qui préparait ses Jeux olympiques pour 1992, apparaissait institutionnelle et sérieuse, à la limite du snob.
C’était oublier que la movida barcelonaise avait eu lieu une décennie plus tôt, malgré le franquisme. Entre la nova canço (le folk engagé en catalan) de Lluís Llach, Raimon ou Maria del Mar Bonet, les BD queers de Nazario et les spectacles de travestis, la ville célébrée par Jean Genet ou André Pieyre de Mandiargues bénéficiait d’une permissivité sans exemple dans le reste du pays, sauf peut-être dans le refuge hippie d’Ibiza.
Après le retour de la démocratie, les bisbilles sportives reprennent de plus belle. Le Real pâtit longtemps d’une frange de supporteurs aux références néonazies, tandis que le Barça insiste sur sa dimension identitaire à travers le slogan «Més que un club» : plus qu’un club, un symbole de la catalanité. Une aspiration au monopole qui ne plaisait pas aux autres acteurs de la région. L’Espanyol de Barcelone avait ainsi renversé la phrase: «La Catalogne, c’est plus d’un club.»



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