L’ombre de l’apartheid
Le demi de mêlée maori des All Blacks Sid Going, face aux Springboks au début
des années 1970, sera toléré par les Africains du Sud parce que « pas trop noir ».
SÉRIE (1/3) - Blacks-Boks, le combat d'un siècle
Il y a cent cinq ans, Springboks et All Blacks débutaient leur brutale idylle. De l’entre-deux-guerres aux années 1970, ils ont bâti ensemble les bases d’un duel légendaire, marqué pour toujours par l’ignominie d’un régime raciste.
“Si nous perdons la série, autant ne pas rentrer chez nous"
- MAURICE BROWNLIE, CAPITAINE DES ALL BLACKS
LORS DE LA TOURNÉE DE 1928
“Pouvaient-ils être sympathiques ces rugbys qui,
sous couvert d’incarner leur pays au risque du nationalisme le plus stupide,
s’en servaient pour masquer les divisions qui les travaillaient?
- XAVIER LACARCE, AUTEUR DE
« PETITE HISTOIRE DU RUGBY »
19 Aug 2026 - L'Équipe
ADRIEN CORÉE
Les premières lignes de la grande histoire qui lie les Springboks aux All Blacks n’ont pas été écrites depuis les hauts plateaux du Cap ou à travers les verts pâturages de Christchurch. Non, c’est en Angleterre qu’est né leur destin commun, comme le rugby ou l’art de se taper dessus fraternellement. Au sortir de la Grande Guerre, qui a avalé dans ses tranchées nombre de rugbymen des premiers temps, un grand tournoi interarmées est organisé à Londres au printemps 1919.
L’occasion pour les représentants kiwis et sud-africains de nouer des contacts. De cette rencontre germe l’idée d’une grande tournée des seconds chez les premiers, fixée à 1921, pour couronner un officieux champion de la planète ovale. « Chacun des deux pays savait, au fond de son coeur, qu’il ne pourrait se prétendre roi du rugby tant qu’il n’aurait pas vaincu l’autre » , écrit Graeme Barrow dans All Blacks versus Springboks.
Avant même 1921, les Néo-Zélandais profitent du long voyage retour depuis la vieille Europe pour faire escale chez leurs nouveaux amis et disputer quelques parties face à des équipes locales. Le venin qui empoisonnera leurs confrontations épiques tout au long du XXe siècle agit déjà: le meilleur joueur néo-zélandais, Ranji Wilson, ne peut participer aux rencontres, pour la simple raison qu’il est maori.
Le régime d’apartheid ne débutera qu’en 1948, mais le racisme systémique gouverne déjà l’Afrique du Sud. Le rugby, et par ricochet la sélection nationale, est vite devenu la religion des Afrikaners, qui voient dans le maillot vert et or l’étendard de leurs valeurs nauséabondes. Ainsi, quand ils se rendent en terres néo-zélandaises en 1921, les Springboks se plaignent d’affronter une équipe non blanche lors du match face à une formation maorie…
Après cette première série qui avait renvoyé dos à dos les deux géants (une victoire chacun et un match nul), les All Blacks, renommés les « Invincibles » après leur tournée immaculée de 32 succès en Grande-Bretagne en 1924, voyagent à leur tour en Afrique du Sud en 1928. Pour ne pas froisser leurs hôtes, ils acceptent le déshonneur en écartant les Maoris de leur équipe, au premier rang desquels la légende George Nepia, première star du rugby mondial.
Les responsables néo-zélandais justifient leur complaisance en affirmant épargner menaces et insultes aux indésirables. Ce genou ployé sera puni d’une retentissante gifle lors du premier test : 17-0. Il s’agit alors de la plus large défaite des All Blacks, record seulement battu à la fin du millénaire, lors d’une victoire australienne en 1999 (28-7). « Si nous perdons la série, autant ne pas rentrer chez nous » , alerte le capitaine kiwi Maurice Brownlie. Ils avaient fini par égaliser à deux tests partout pour sauver la face, sans savoir que les heures les plus noires étaient encore à venir.
En 1937, le passage des Sud-Africains déclencha un séisme sans précédent. Dans le sillage de leur pack de buffles, les Boks remportèrent la série 2-1. « Pour ces deux nations, le rugby peut être tenu pour une manière d’exister sur la scène internationale. Dès lors, toute défaite est vécue comme un désastre national, raconte Xavier Lacarce dans sa Petite histoire du rugby. 1937 avait ainsi provoqué un traumatisme durable chez les Néo-Zélandais qui, en raison de la guerre, n’avaient pas eu l’occasion de laver l’affront. »
Ce n’est qu’en 1949 que les deux équipes se défient à nouveau. Si la discrimination envers les Maoris, consentie par la sélection néo-zélandaise elle-même, avait marqué les décennies précédentes, elle prend dès lors une portée encore plus dramatique. Un an plus tôt, la politique ségrégative de l’apartheid fut établie en Afrique du Sud. Outre la mise à l’écart des coloured, le haka est purement et simplement interdit avant les matches disputés sur le territoire sudafricain.
De la même manière, l’indlamu, une danse zouloue qu’effectuaient les Springboks en amont de leurs rencontres, disparaît. « Le régime d’apartheid ne tolérait pas qu’un groupe d’hommes blancs promeuvent une tradition issue de la culture noire » , relatent Andy Burt et James Wall dans leur ouvrage Facing the Haka. Au choc de 1937 succède le fiasco de 1949 pour les All Blacks. De nouveau surpassés devant, ils essuient quatre défaites d’affilée. Côté sud-africain, le triomphe est la preuve de leur supériorité morale, la victoire du régime funeste.
En 1956, les Néo-Zélandais attendent la venue des Boks de pied ferme. La légende raconte qu’un tiers du pays se presse en tribunes pour voir les Blacks prendre leur revanche. Le jeu passe au second plan : les rencontres donnent lieu à de véritables bastons de rue, animées par le Sud-Africain Kevin Skinner, boxeur de son état et apôtre du chaos.
La Nouvelle-Zélande remportera la série pour la première fois (3-1) mais en se pinçant le nez. « Pouvaient-ils être sympathiques ces rugbys qui, sous couvert d’incarner leur pays au risque du nationalisme le plus stupide, s’en servaient pour masquer les divisions qui les travaillaient? », interroge Xavier Lacarce.
Lors de cette même tournée, l’Afrique du Sud avait étrillé en match de semaine une sélection maorie (37-0). Par la suite, l’arrière Muru Walter avait révélé que le ministre des Affaires maories, Ernest Corbett, leur avait ordonné de perdre « pour l’avenir du rugby » ! Quatre ans plus tard, les NéoZélandais s’étaient encore rendus chez leurs rivaux préférés alors que la police sud-africaine venait d’abattre ou de blesser des manifestants à Sharpeville. Ils en revinrent battus (2-1) et peu fiers.
Dans les années 1960, la pression internationale s’intensifie. L’Assemblée générale des Nations Unies définit la politique d’apartheid comme « un crime contre l’humanité » et incite tous les pays à « suspendre les échanges culturels, éducatifs et sportifs avec les institutions sud-africaines » . Cela n’empêche pas la Nouvelle-Zélande d’accueillir les Boks en 1965 (victoire 3-1) puis de les visiter en 1970 (défaite 3-1) avec quatre joueurs maoris, tolérés à la condition qu’ils ne soient « pas trop noirs » . Sid Going et ses trois partenaires déambulent dans les rues d’Afrique du Sud avec le statut de « Blancs honoraires » .
En 1976, l’incendie devient incontrôlable. Le 16 juin, des étudiants noirs de Soweto manifestent contre l’introduction de l’afrikaans comme langue officielle dans les écoles locales. Ils sont réprimés dans le sang (23 morts). Fin juillet, les Springboks doivent recevoir les All Blacks alors qu’à 12000 kilomètres de là, débutent les Jeux Olympiques de Montréal. Quelques jours avant la cérémonie d’ouverture, seize pays africains menacent de boycotter l’événement si la Nouvelle-Zélande, complice du régime raciste de Pretoria, n’est pas exclue au même titre que l’Afrique du Sud, déjà mise au ban depuis 1964.
Le CIO considérera que la nation kiwi « n’a aucunement enfreint les règles ni les principes olympiques » . À l’exception de la Côte d’Ivoire et du Sénégal, les délégations africaines ne participeront pas aux Jeux canadiens. Cette indignation mondiale, à laquelle les dirigeants du rugby kiwi semblent hermétiques, trouvera unéchospectaculaire ausein de la population néo-zélandaise lors de la « tournée de la honte », en 1981.
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