Julian Alaphilippe a dit assez
30 Aug 2026
Le Matin Dimanche
Un Cyrano dans un monde qui devenait chaque jour davantage un monde de fonctionnaires téléguidés.
Et un jour dans la chaleur du mois d’août, Julian a levé les yeux sur cette machine à deux roues, et il a réalisé que ce ne serait plus possible. Plus possible de rouler vite et longtemps, plus possible de donner sa vie à cela, de souffrir à l’arrière du peloton, plus possible tout court.
En ce jour d’août, il a soudain tout revu et s’est dit, simplement, c’est fini. Il avait eu tout ce qu’un coureur pouvait avoir, ou presque. Il avait eu les deux plus beaux maillots du vélo, ceux qui font rêver les gamins et les grands enfants, le jaune et celui avec les lignes de couleur. Et il ne voulait plus de cela.
Plus souffrir, plus partir, non pas en échappée mais juste partir. Plus de ces ambiances de gaillards au petit-déjeuner, plus d’hôtels de montagne moches. Plus de discussions horribles sur les calories et les watts, plus de vie en perpétuelle tenue sportive siglée avec des marques de montres ou de ciment. Plus de routes qui toutes sont différentes et toutes se ressemblent. Et qu’on ne voit pas puisqu’on regarde des chiffres sur un capteur.
Julian avait une allure de mousquetaire, et il en avait aussi épousé, sans la nommer, la philosophie. Chercher la joie et la singularité, et aussi penser aux autres. Une sorte de poète qui n’en portait pas le nom. Un Cyrano dans un monde qui devenait chaque jour davantage un monde de fonctionnaires téléguidés par des hommes dans des voitures elles aussi bardées de marques.
Julian avait aimé la liberté et il ne la voyait plus. Le cyclisme avait été pour lui une échappée, et il était maintenant cantonné au groupe (en italien gruppo), et cela était offense, torture, tristesse. En juillet, il était passé devant le Sacré-coeur en riant, loin des coursiers de la tête dont il ne voyait désormais plus que les dos. Peut-être savait-il que cette montée, ce petit talus pavé de ville de rien, serait désormais l’ultime, et qu’il ne voulait pas devenir amer (sous les pavés l’amer comme on disait).
C’est le sport, ainsi qu’il est de coutume d’énoncer gravement. La roue tourne, comme ce cadran de montre sur son maillot. Comme une ironie que le temps n’attend pas, ou alors nous guette toutes et tous au coin de la rue. Julian n’a pas le temps ni l’envie d’attendre que le temps décide, ou pas totalement. Mais surtout, en ce matin d’août, il lui semble simplement impossible de s’habiller en lycra ainsi qu’il l’a fait des milliers de matins. Alors, il dit la seule chose qui lui semble possible: assez.
C’était un magnifique coureur, de ceux qui comptent parce que, justement, ils n’ont jamais compté. Juste roulé avec ce romantisme un peu éculé mais que l’on aime, devant l’écran ou au bord de la route. Il me reste cette image de Julian, sur une colline en Italie un jour de championnat du monde, dans un rare plan de télévision où l’on voit réellement le cyclisme, où l’on voit la vitesse et la beauté, celle de filer dans le vent et dans sa tête.
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