«Ganito», parcours d’un stratège brutal du home-jacking


PHOTOS AFP
Ilyas Kherbouch est entré sous les verrous à 14 ans.

«Pur produit du milieu carcéral», Ilyas Kherbouch, 21 ans, comparaît ces jeudi et vendredi pour avoir commandité le cambriolage du domicile de l’ancien gardien du PSG Gianluigi Donnarumma.

Le fort en gueule serait passé maître dans 
l’art de monter des «équipes à tiroirs». 
Recruteur, guetteur, ouvreur de porte… 
Chacun se voit confier des microtâches, 
sans vue globale sur le plan.

10 Sep 2026 - Libération
Par CHRISTEL BRIGAUDEAU

Pommettes saillantes, menton relevé, fine moustache et longues boucles auburn tombant sur les épaules. Ilyas Kherbouch, alias «Ganito», 21 ans, a fait irruption dans le Who’s Who du crime au printemps dernier, après une évasion aussi spectaculaire qu’étonnante de la prison de Villepinte, en Seine-Saint-Denis. Le détenu de 21 ans, incarcéré pour une série de cambriolages commandités depuis sa cellule, était sorti par la grande porte, le 7 mars : en voiture et encadré de deux complices grimés en gardiens de la paix, à la faveur de faux documents judiciaires grossièrement photoshopés et de probables complicités internes. Il a été rattrapé, avec sa compagne, après treize jours de cavale dans un Airbnb de Canet-en-Roussillon, dans les Pyrénées-Orientales, après un détour par les Pays-Bas. Ce jeudi, Ilyas Kherbouch est de retour, cheveux courts désormais, dans le box de la 16 chambre correctionnelle du tribunal de Paris, où il comparaît jusqu’à la fin de la semaine pour avoir orchestré, depuis la prison, le 21 juillet 2023, un home-jacking au domicile parisien de l’ancien portier du PSG, Gianluigi Donnarumma, dont il convoitait les montres de luxe (lire ci-contre). Lui nie tout. Son avocat, Me Alfred Reboul, demandera le huis clos. «Il veut éviter que cette audience soit un cirque, il faut que les choses puissent être dites sereinement», justifie le conseil qui, ces derniers jours, s’efforçait d’éloigner l’attention médiatique portée sur son client. Las.

«Un fils, ça n’écoute pas sa mère»

«Ganito», enfant du Xe arrondissement de Paris, et singulièrement du quartier de la Grange-aux-Belles, «a la fame» dans toute la région parisienne, résume l’un de ses anciens proches, joint par Libération. «Depuis qu’il est tout jeune, il s’est fait un nom. Il a réussi à se créer une image. On l’appelle quand on a une embrouille, pour mettre la pression à quelqu’un. Il est devenu important comme ça. C’est quelqu’un qui a des connaissances et une facilité à régler le problème très vite. Avec lui, le soir, ton problème il n’existe plus.» Kherbouch a 14 ans quand son nom apparaît à l’hiver 2019 dans les radars de la justice, d’abord pour des violences aggravées, puis dans le dossier criminel d’une rixe qui a laissé à terre Waly, un gamin du même âge que lui. Depuis des années, la violence s’invite, par flambées épisodiques, dans ce coin de l’est parisien, à la faveur de haines de quartiers, entretenues à coups de couteau ou de béquilles pour des motifs que plus personne ne cherche à démêler. Ce 29 janvier 2020, Ilyas Kherbouch est de la bande, alliée avec Barbès, qui en découd avec Belleville. Aux premières loges. Selon le jugement consulté par Libération, il fournit à l’auteur du coup mortel l’arme du crime – un Opinel 13, à la lame longue de 22 centimètres. C’est lui, encore, qui porte à la victime plusieurs coups de crosse de revolver, sur le crâne. Il écopera de cinq ans de détention, dont deux avec sursis, pour complicité de coups mortels.

A la racine de son parcours de violence, il y aurait, peut-on lire dans une enquête sociale le concernant, le déséquilibre d’une famille «dysfonctionnelle», où le père, ancien électricien à la santé précaire, luimême élevé «à la dure», parlait parfois avec les poings. Une mesure judiciaire lui a interdit d’approcher ses trois fils, pendant deuxans, quand Ilyas, le plus jeune des trois frères, basculait dans l’adolescence. Cet éloignement, conçu pour protéger, semble l’avoir déboussolé un peu plus, entre un aîné dépeint en «fils parfait», et le cadet déjà en délicatesse avec la justice. Il quitte le domicile maternel à 14 ans pour entrer dans une «spirale» qu’il qualifie de grand banditisme. «Un fils, ça n’obéit pas à sa mère», cingle-t-il, pour justifier sa fuite vers la rue. L’un des avocats dans l’affaire du jeune Waly se souvient du jeune Kherbouch comme «d’une teigne» : «Il n’était pas le seul, mais il était le plus jeune. Il ne s’en laissait pas conter, avec personne, et ne manifestait pas vraiment de regrets.»

Entré sous les verrous à l’âge où d’autres passent le brevet, il se façonne pour la vie des coursives et des cours de promenade, passe un bac pro derrière les barreaux et se spécialise dans l’organisation de home-jacking d’influenceurs ou de célébrités. Il est condamné à sept ans de prison pour la séquestration, en mai 2022, du cuisinier étoilé Simone Zanoni, devant sa maison des Yvelines. A six ans pour deux autres cambriolages violents à Paris. A quatre ans et demi pour le projet de séquestration d’un chef d’entreprise des Hauts-de-Seine. «Il est le pur produit du milieu carcéral, il n’a connu presque que cela», soupire un connaisseur du dossier. La détention ne freine pas le moins du monde son ascension.

Tonnes de fleurs et chapelets de menaces

A la prison de Villepinte, dont il finira par s’échapper avec une déconcertante facilité, le Parisien s’était taillé une petite célébrité, assez à l’aise pour contacter sur Snapchat une jeune gardienne (qui deviendra par la suite sa compagne de cavale) ou se mettre en scène sur les réseaux sociaux, fanfaronnant dans les 5 m2 de sa cellule, pavoisés d’un maillot floqué «Ganito», bien haut sur le mur. Ceux qui l’ont côtoyé, de très près ou de plus loin, décrivent tous un Janus. Orateur hors pair, drôle, courtois voire séducteur. Et sous ce vernis, un torrent de haine inextinguible. Capable de faire livrer des tonnes de fleurs à une femme depuis sa cellule, ou d’expédier des chapelets de menaces, vidéos glaçantes à l’appui, à ceux qui barrent sa route ou ses desseins. «En détention, il adopte un comportement très ambivalent, lit-on dans un rapport de l’administration pénitentiaire datant de 2025. Il peut se montrer très respectueux à l’égard du personnel pénitentiaire, ou au contraire se montrer très agressif et menaçant envers eux, quand il se sent frustré dans certaines situations.» Kherbouch, qui contrairement aux barons du narcotrafic ne possède aucune surface financière pour asseoir son pouvoir, a bâti sa réputation sur une autre monnaie : la peur. Mieux vaut ne pas être son ennemi. Pas sûr, non plus, qu’il soit recommandé de se compter parmi ses amis.

Les auditions de ses complices présumés, dans l’affaire de son évasion de Villepinte, dessinent autour de lui comme une armée de pantins, qui assurent avoir été manipulés ou trompés par la promesse de quelques billets dont ils n’ont jamais vu la couleur. Selon une source proche du dossier, l’apprenti faussaire, qui a fabriqué des imitations de cartes de police pour sa prétendue extraction avec la plastifieuse utilisée par sa mère pour ses activités associatives, aurait agi sous la menace de violences contre ses proches. Une autre membre du trio de faux policiers venus le chercher à Villepinte, se serait vue proposer 100 000 euros, avant que Kherbouch, «maniant la carotte et le bâton», la menace de «représailles physiques si elle se dédisait du projet». Pour les home-jackings dont il se serait fait une spécialité, le fort en gueule de la Grange-aux-Belles serait passé maître dans l’art de monter des «équipes à tiroirs», selon le terme utilisé par les policiers spécialisés. Le procédé est simple : un recruteur dans l’ombre, derrière son smartphone, harponne sur Snapchat ou Telegram de parfaits inconnus. Guetteur, ouvreur de porte… Chacun se voit confier des microtâches, sans vue globale sur le plan. Dans cette taylorisation du crime, les petites mains, vulnérables et filmées par la vidéosurveillance, sont souvent identifiées. Pas toujours les donneurs d’ordre.

Voilà pour la théorie. En pratique, Ganito s’est fait «remonter» plus souvent qu’à son tour, en témoigne une fiche pénale touffue, d’où émergent onze condamnations pénales. Avant son évasion, ses peines cumulées promettaient de le laisser à l’ombre jusqu’en 2035, date de ses 30 ans. «Son problème, c’est qu’il ne respecte pas les gens, étrille, toujours lui, cet ancien proche, au téléphone. Il prend des jeunes de quartier qui veulent se faire un gros billet rapidement. Des désespérés à qui il met une énorme pression. Comment peuventils faire ce qu’on leur demande, avec le stress, et en plus quelqu’un en direct au téléphone qui menace leur mère s’ils n’arrivent pas à ouvrir la porte ?» Et de porter le coup de grâce : «Il se prenait pour [Mohamed] Amra [le narcotrafiquant dont l’évasion a causé la mort de deux agents pénitentiaires en 2024, ndlr], mais il est un peu décrédibilisé, aujourd’hui.» Le fugitif est apparu en détresse, «se tordant fortement les mains», au point de faire saigner ses phalanges, face à la juge d’instruction qui l’interrogeait après que la BRI a mis fin à sa cavale le 20 mars, le jour de ses 21 ans. «En aucun cas j’ai voulu humilier la France ou faire du mal à qui que soit. J’étais désespéré», s’est-il excusé, comme dépassé par l’ampleur du scandale. Regrets ? Intox ?

Transfert en urgence de Fresnes

Cet été, selon une information révélée mercredi par le Parisien, l’administration pénitentiaire aurait décidé en urgence de son transfert de Fresnes vers la prison de Meaux-Chauconin, après un nouveau potentiel projet d’évasion. Peu avant de se faire la belle en mars de Villepinte, il avait convaincu l’enquêteur de personnalité d’«une dynamique» positive en vue de sa ­réinsertion : «Nous ne pouvons qu’encourager M. Kherbouch à se saisir des étayages [accompagnements psychologiques, éducatifs et sociaux] et dispositifs présents en détention afin de préparer sa remise en liberté», écrivait-il. Le détenu, à cette heure, avait choisi une autre voie.

***


Gianluigi Donnarumma et son épouse Alessia Elefante, en 2021 à Paris.

Coups, ligotage et menaces : un vol violent en procès à Paris

Trois prévenus seront jugés pendant deux jours pour l’attaque du gardien italien Gianluigi Donnarumma et de sa fiancée alors enceinte, Alessia Elefante, chez eux en 2023. Le préjudice est estimé à 2 millions d’euros.

10 Sep 2026 - Libération
C.Bu

Ce 21 juillet 2023, des ombres encagoulées se découpent sur un toit, 20 bons mètres au-dessus de l’avenue Montaigne, la plus chic des artères parisiennes. Ils traversent, indifférents, les immeubles LVMH, et autres maisons de luxe, sous leurs pieds. Leur cible est un voisin : Gianluigi Donnarumma, alors gardien de but du PSG. Ce jeudi et ce vendredi, trois prévenus comparaissent devant le tribunal correctionnel de Paris, pour l’attaque du domicile du footballeur italien et de sa compagne, Alessia Elefante, surpris dans leur sommeil sur les coups de 3 heures du matin, violentés, et ligotés avec des câbles téléphoniques par une équipe de cambrioleurs cagoulés. «J’ai vu une personne qui m’a dit “chut”, puis est venue directement sur moi, il m’a donné deux coups de poing au visage et m’a attrapé par la tête et m’a plaqué sur mon oreille», a raconté aux policiers le footballeur italien, lors de son dépôt de plainte. Sa fiancée subit le même sort. Elle est conduite dans la salle de bains, puis encore prise à partie, soupçonnée de renâcler à délivrer le code d’un coffre en réalité vide. «Ils m’ont tiré par les cheveux et m’ont porté plusieurs coups au niveau des cuisses, a rapporté Alessia Elefante, aux enquêteurs. J’ai essayé de leur dire que j’étais enceinte, mais ça n’a rien changé.»

Butin, à l’issue de vingt minutes d’enfer : 2 millions d’euros de préjudice estimé, principalement en sacs, vêtements et montres de luxe, dont une Audemars Piguet d’une valeur de 106 000 euros. Surtout, les malfaiteurs laissent cette nuit-là deux victimes traumatisées. Alessia Elefante, enceinte de quelques jours au moment des faits, a fait une fausse couche peu après cette nuit cauchemardesque. «Ces agissements d’une violence inouïe sont à ce jour encore incompréhensibles pour nos clients, qui restent profondément choqués», ont assuré à l’Agence France-Presse les avocats du couple, Mes Pierre-Louis Dauzier, Annabelle Faci et Thomas Klotz, réservant leurs commentaires pour l’ouverture des débats. Leurs clients ne seront pas présents à l’audience.

Six hommes ont été identifiés dans cette affaire, dont l’un a été retrouvé pendu, en détention. Ce jeune homme, décrit comme fragile et apeuré, s’est donné la mort un mois après son audition devant la juge d’instruction. Il avait désigné les surnoms des deux commanditaires présumés de l’opération, jeunes majeurs au moment des faits : Ilyas Kherbouch, alias «Ganito», et Khyan Mamouni, dit «Kiki». Tous les deux sont soupçonnés d’avoir repéré leur cible, et piloté les exécutants, depuis leurs cellules, via la messagerie Snapchat. Un dernier membre présumé de l’équipe, suspecté d’avoir fait le guet et fracturé la porte d’un immeuble au début de l’attaque, comparaît ce jeudi dans le box. Deux autres des exécutants, mineurs au moment des faits, ont été jugés cet été par un tribunal pour enfants, et condamnés à des peines de quatre et trois ans de prison, assortis d’un sursis d’un an. Le parquet a fait appel.

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