Le dernier des dinosaures
Primoz Roglic (à droite ici avec Frederik Wandahl hier)
pointe à 2’10’’ du Maillot Rouge Enric Mas.
Le dernier des dinosaures
Primoz Roglic va tenter de relancer le suspense sur la Vuelta, aujourd’hui, à l’occasion du contre-la-montre qui lui sied davantage qu’à ses rivaux. À 36 ans, le Slovène poursuit sa lutte contre le temps qui passe et les jeunes qui viennent le concurrence
"Je n’ai pas envie que ces gars de 20 ans me disent :
« Hé ! Papi, t’as 40 ans, qu’est-ce que tu fais encore là ? »
C’est vraiment un challenge personnel"
- PRIMOZ ROGLIC, 3e DU CLASSEMENT
GÉNÉRAL DE LA VUELTA
10 Sep 2026 - L'Équipe
PIERRE MENJOT
SÉVILLE (ESP) – Cela doit être, pour lui, le jour de la bascule, ce contre-la-montre de 32,1 km où, à chaque coup de pédale, il voudra faire fondre son retard au classement général sur Enric Mas, leader serein de la Vuelta. Le genre de moment où le coeur s’emballe, où vous grattez de la patte. Pourtant, on imagine que Primoz Roglic a facilement trouvé le sommeil, hier soir, après une étape sans écueil vers Séville. « En deux semaines et demie, je ne l’ai jamais vu stresser une seule seconde » , promet Luke Tuckwell, son équipier chez Red Bull-Bora-Hansgrohe.
Le Slovène est face à un immense défi, il est peut-être à quatre jours de remporter le Tour d’Espagne et de devenir le premier homme à inscrire cinq fois son nom au palmarès. Mais il ne court pas après les records. Il a d’ailleurs toujours été compliqué de savoir ce qui poussait l’ancien sauteur à skis, le sport qu’il regarde encore le plus et d’où viennent la majorité de ses amis, dans cette carrière cycliste commencée à 23 ans (en 2013).
L’envie d’exploiter tout son potentiel, cette endurance sur les courses par étapes, son petit jump en fin de journée de montagne pour cueillir tant de succès (92), cette vie paisible, en famille à Monaco, que lui a offert son statut. Mais pourquoi continuer, à 36 ans (37 le mois prochain), alors qu’il n’a plus rien à prouver et que, comme il le répète, « même une victoire sur le Tour de France ne changerait pas [ sa] vie » ?
« Ce n’est que de la passion et du désir de gagner, répond Maarten Wynants, son ancien équipier chez Visma-Lease a bike. Je suis un peu surpris qu’il soit encore là, mais il veut gagner, et tant qu’il sent qu’il peut encore gagner, il continue. » « Ce qui me plaît, c’est le challenge de tout faire pour rester compétitif face à tous ces jeunes, confiait Roglic l’automne dernier. Ce serait facile d’arrêter, de partir, mais je n’aurais plus ces défis, ces coups de pied au cul chaque matin parce que j’ai tel ou tel objectif, parce que je n’ai pas envie que ces gars de 20 ans me disent: “Hé ! Papi, t’as 40 ans, qu’est-ce que tu fais encore là ?” C’est vraiment un challenge personnel avec mes doutes, mes déceptions, et qui est de plus en plus difficile parce que je vieillis. »
Ce défi a été grand, cette année. Peu vu en course (28 jours de compétition avant le Grand Départ de Monaco), le vainqueur du Giro 2023 se préparait pour la Vuelta quand il a été renversé par une voiture fin juillet. Sa participation à l’épreuve espagnole fut même remise en doute, mais le Slovène est là « à se battre, à essayer de toujours être le meilleur » , sourit son compatriote Domen Novak (UAE Emirates-XRG).
« C’est un grand champion, décrit Tuckwell (22 ans), presque quinze ans de moins que son leader. Il sait comment gagner des courses et, pour moi, c’est très important de courir mon premier grand Tour avec quelqu’un comme lui. Pour apprendre comment il fait, comment il se place dans le peloton, ce qu’il veut de ses équipiers, comment il se comporte après la course, calme, à faire des blagues. Par exemple, il se connaît parfaitement, sait que la course est longue, et donc que certains jours, il faut y aller fort, mais que d’autres, il faut rester calme et ne pas suivre son instinct. Cette expérience a une grande valeur pour moi. »
Un chrono pour entretenir le feu de la révolte
Proche de la rupture lors des deux dernières arrivées en montagne, le champion olympique 2021 du contre-la-montre doit aujourd’hui entretenir le feu de la révolte, dernier homme à pouvoir renverser le Maillot Rouge. Enric Mas le craint, « car on sait tous qui il est, il suffit de se souvenir de son palmarès pour imaginer ce dont il est capable », prévient le Majorquin, et le vieux loup au faciès toujours impassible le sait, même s’il n’en joue pas. Il s’exprime de toute façon très peu, sa présence dans les moments importants suffit à faire planer une menace. Une cinquième Vuelta serait un immense accomplissement, encore plus en remontant 2’10’’ en dernière semaine. Un simple podium, à l’image d’un Geraint Thomas 2e du Giro 2023 à 37 ans, rappellerait déjà le coureur qu’il est, alors qu’on le voyait faiblir depuis deux saisons.
Et après? En fin de contrat chez Red Bull, où il ne prolongera pas, Roglic est sollicité par de nombreuses formations en quête d’un leader pour les classements généraux. Il pourrait tout aussi bien arrêter. « À l’intérieur, j’ai toujours 20 ans » , clamait-il l’an passé, tout en avouant : « Je peux passer pour un cycliste de la préhistoire. Le monde du cyclisme change, et c’est incroyable… » Il change mais Primoz Roglic reste l’une des valeurs refuges. Surtout sur la Vuelta. Surtout quand l’odeur de la gagne se fait sentir.
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