Organisation des JO 2030 Edgar Grospiron a sauté
A la tête du comité d’organisation des Jeux olympiques d’hiver de 2030, l’ancien champion de ski de bosses a démissionné jeudi. Gouvernance critiquée, désaccords avec les élus, projet «bâclé» et salariés en souffrance : «Libération» revient sur les longs mois qui ont mené à sa chute.
11 Sep 2026 - Libération
Par ROMAIN MÉTAIRIE
C’était un beau jour tout bleu de février 2025. Sur l’estrade du salon des Lumières, l’une des salles de réceptions du Groupama Stadium, en banlieue lyonnaise, Edgar Grospiron déroule dans les grands axes son menu pour les JO 2030 : «Un champ de bosses, mais un long champ de bosses», résume l’ancien champion olympique de la discipline. Puis, sous les vivats de dizaines d’élus, anciens sportifs, journalistes et autres barons locaux de la droite alpine, il pose avec un grand sourire pour la photo de famille. De part et d’autre : Fabrice Pannekoucke, président de la région Aura, et son homologue de Paca, Renaud Muselier, affichent des mines tout aussi radieuses.
Un an et demi plus tard, les mêmes visages sont fermés et l’ambiance est redescendue bien bas dans l’immeuble «Les Loges» de l’avenue Simone Veil, à Décines-Charpieu, le siège du Comité d’organisation des Jeux olympiques (Cojop) qui jouxte l’enceinte lyonnaise. La famille a volé en éclats, son chef de file a été évincé à l’issue d’un bureau exécutif houleux. «Sa décision de quitter la présidence s’inscrit dans une transition choisie, organisée et assumée, dans l’intérêt du projet et de sa gouvernance», a indiqué l’instance dans un communiqué jeudi soir. L’intéressé parle de son côté de «conditions [qui] ne sont plus réunies pour continuer cette aventure».
CLAQUAGE DE PORTES ET DÉMISSIONS EN SÉRIE
L’issue semblait inévitable, tant Edgar Grospiron apparaissait plus isolé que jamais ces derniers temps, selon plusieurs sources interrogées par Libé. Les relations entre l’ancien champion et plusieurs protagonistes clés avaient atteint un point de non-retour. Le dernier bureau exécutif organisé avant les vacances, le 23 juillet, a tout précipité. Une nouvelle organisation proposée par Grospiron, avec un comité exécutif et une équipe resserrée, a d’abord été refusée par les représentants du gouvernement, des régions Aura et Paca, ainsi que des instances sportives.
Le «bosseur» avait également inscrit à l’ordre du jour le recrutement de deux proches : Xavier Becker, et Blandine Vinagre-Rocca, pour prendre la tête de deux nouveaux postes, respectivement de directeur des opérations et de directrice de la cellule exécutive. Deux personnes considérées en interne comme trop «proches» d’Edgar Grospiron, avec un profil trop «politique». L’insistance de Grospiron a occasionné des dissensions chez certains membres du bureau. Selon plusieurs témoins ayant assisté à l’entrevue, le président de la région Aura, Fabrice Pannekoucke, aurait même claqué la porte avant d’assister à la suite de la réunion en visio.
La goutte d’eau, en somme, après plusieurs mois chaotiques au sein de la structure. «Les engagements pris n’ont pas tous été mis en oeuvre. C’est un fait. Des collaborateurs qui devaient prendre du champ sont maintenus dans des rôles clés. A l’inverse, des talents essentiels quittent le navire», assenait Amélie OudéaCastéra, présidente du CNOSF, le Comité olympique français, trois jours après la houleuse réunion. Une défiance généralisée qui rendait le maintien d’Edgar Grospiron difficilement imaginable. D’autant que ce dernier avait déjà failli sauter une fois. C’était lors des olympiades hivernales de Milan-Cortina, courant février. Au moment de l’annonce du départ de son directeur général d’alors, l’ancien journaliste de sports Cyril Linette, en raison de «désaccords insurmontables» avec Grospiron, de nombreuses voix s’étaient élevées en interne pour réclamer sa tête.
A l’époque, il s’agissait déjà du quatrième départ précipité d’un haut gradé en à peine deux mois. L’ancienne responsable du «cluster» d’Ile-de-France pour Paris 2024, Anne Murac, en charge de la carte des sites olympiques, a été la première à faire faux bond en décembre 2025, cinq mois seulement après sa nomination. Avant qu’Arthur Richer, le directeur de la communication, ne lui emboîte le pas courant janvier. Puis, quelques jours avant le divorce avec Cyril Linette, le 2 février, ce fut au tour de Bertrand Meheut, ancien président du groupe Canal + et ex-patron du PMU, d’annoncer l’abandon de son poste à la présidence du comité des rémunérations.
L’intérim à la direction générale, confié à l’expérimenté Michel Cadot, déjà sur le pont en tant que délégué interministériel lors des Jeux olympiques de Paris 2024, a certes permis d’apaiser un peu les esprits. Mais pour un temps seulement. Les municipales sont venues complexifier une situation déjà bien épineuse. La carte des sites, livrée avec un an de retard, et après d’interminables arbitrages autour de l’intégration de Val d’Isère, finalement retenue pour accueillir le ski alpin au détriment de Méribel, a dû être re-re-re-modifiée à la hâte compte tenu du transfert forcé des épreuves de glace de Nice à Lyon. Le nouvel édile d’extrême droite Eric Ciotti n’acceptait pas les plans tels qu’ils avaient été conçus pour sa ville. Cette carte est même en passe d’être reprise une nouvelle fois : selon le Progrès, le patinage pourrait ainsi quitter la Halle Tony-Garnier pour s’installer sur le site d’Eurexpo, à Chassieu, en périphérie lyonnaise.
SURMENAGE ET MOROSITÉ
Autant d’atermoiements, d’allersretours et autres tergiversations qui pèsent sur le moral des troupes. Surmenage et morosité ambiante ont eu raison de l’état de santé de plusieurs salariés, contraignant Vincent Roberti, le nouveau DG recruté à la mi-juin, à demander un audit interne. Un rapport de l’Inspection générale, commandé par Matignon, a pointé plusieurs dysfonctionnements et des risques psychosociaux concernant les employés.
Un état des lieux guère reluisant, alors même que le Cojop va avoir besoin de renforcer considérablement ses effectifs. Mi-juillet, devant des parlementaires, le même Vincent Roberti avait indiqué que pour disposer «de l’ossature managériale nécessaire pour piloter ces Jeux», des «recrutements essentiels étaient à venir. Nous avons 13 directions, plutôt en râteau, mais dans une hyper-croissance d’une organisation qui va monter à 1 000, 1 500, 2 000 personnes [contre une centaine actuellement, ndlr], il faut revoir l’organisation», évoquait-il alors sans plus de détails.
«Cette gouvernance est chaotique depuis le début, et elle ne peut pas l’être autrement tant qu’il n’y a pas de vraie vision du projet. Edgar Grospiron, ce n’était peut-être pas le bon casting mais ce n’est pas lui, le problème, souffle auprès de Libé Claudie Léger, membre de la commission Sports et JOP 2030 à la région Auvergne-Rhône-Alpes. On n’a rien sur la table, pas d’élément de chiffrage. Les personnes en charge de nous expliquer les choses ne nous expliquent rien.»
«Il ne faut pas que tout soit mis sur Grospiron parce que c’est l’arbre qui cache la forêt, appuie Delphine Larat, juriste et cofondatrice du collectif citoyen JOP 2030. Il ne s’agit pas d’une crise, mais d’un problème systémique, d’un projet porté par des entités qui, naturellement, ne se seraient pas mises ensemble. C’est un mariage de pure convenance pour un projet mal ficelé, bâclé, qui n’est pas accepté par la population et dans lequel jouent différentes personnalités qui ont des intérêts pas forcément convergents.»
Au-delà des appétits politiques, certains élus locaux ont du mal à composer avec les velléités de responsables parisiens soucieux de calquer sur leurs massifs montagneux la sacro-sainte expérience urbaine de Paris 2024. «Ils arrivent avec des idées préconçues, un supposé savoir-faire, mais les réalités ici n’ont rien à voir avec Paris», fustige un élu savoyard consulté sur plusieurs chantiers.
Malgré tout, des dossiers avancent. «Sur la Haute-Savoie, on a des équipes opérationnelles, des interlocuteurs sur le terrain qui travaillent», tempère Hélène Favre Bonvin, maire du Grand-Bornand. De là à dire que tout est dans les clous ? «Je n’irai pas jusque-là. On avance, il y a des échanges. On a des questions, on échange avec le Cojop, on attend des décisions rapides et précises sur nos préoccupations. Depuis le début, le Cojop affirme vouloir s’appuyer sur l’expérience et l’expertise des sites hôtes. Maintenant, il faudrait que les paroles soient suivies des actes.»
Pour l’édile, l’éviction de Grospiron n’est «pas idéale à moins de quatre ans des Jeux»: «On a besoin de stabilité, de lisibilité parce que l’échéance elle est là, elle est concrète et les délais sont très courts. Mais fort heureusement les Jeux ne reposent pas sur une seule personne.» Les tensions au sein de la gouvernance devraient toutefois avoir des répercussions sur certains chantiers, occasionnant des surcoûts, craint-on en coulisses, alors que personne ne voyait le budget initial, chiffré autour de 2,1 milliards d’euros, être tenu dès le début de l’aventure. «Là, vous ajoutez des contraintes budgétaires qui vont ne faire que s’aggraver. La masse salariale, c’est déjà 18 % du budget de dépenses. Avec tous les départs négociés des gens qui quittent le Cojop, on se demande ce que cela va donner.» Et pour l’heure, malgré l’arrivée imminente d’un second sponsor de choix, les partenaires ne se bousculent pas.
ANCIEN SPORTIF OU GRAND PATRON
Grospiron out, qui, parmi les parties en présence – la ministre des Sports, Marina Ferrari, les deux présidents de région, Fabrice Pannekoucke et Renaud Muselier, Amélie OudéaCastéra, ou la présidente du comité nationale paralympique MarieAmélie Le Fur, sans oublier l’ancien Premier ministre Michel Barnier, lui aussi membre du bureau –, pour prendre, de manière provisoire, l’intérim dans ce projet à la gouvernance déjà complexe ?
Pour s’éviter des maux de tête supplémentaires, Vincent Roberti, habitué à piloter des organisations complexes, pourrait assurer la fonction. Selon les points de règlements, en «cas de vacance pour quelque raison que ce soit ou en cas d’empêchement, le bureau exécutif désignerait celui de ses membres chargé d’assurer l’intérim».
Peu de noms ont filtré. Les discussions s’orientent soit vers le profil classique de l’ancien sportif, soit un grand patron. L’Equipe évoque pêle-mêle l’ancien patron du Club Med Henri Giscard d’Estaing, l’ancien patron de la SNCF Guillaume Pepy, ou encore Mathieu Dechavanne, PDG de la Compagnie du Mont-Blanc. Le nom de Martin Fourcade, le «Tony Estanguet des montagnes», selon la formule d’Emmanuel Macron, réapparaît également, donnant l’impression d’un feuilleton qui n’en finit plus. Il faudra trouver vite, et rassurer un Comité international olympique qui ne manquera pas de s’enquérir du sujet dès lundi. Une délégation de Lausanne doit venir pour trois jours à Lyon afin d’inspecter les nouveaux sites devant accueillir les épreuves de glace en 2030. «Qu’importe le capitaine, ça ne fonctionnera pas, balaye une personne bien au fait du projet. Comment voulezvous piloter quelque chose qui n’a pas de cap ?»
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