Rochambeau, le général diplomate
Soldats, penseurs et diplomates, ils ont contribué à fonder une nouvelle nation, dans une alliance inédite entre la France et l’Amérique. La Prise de Yorktown (1836) d’Auguste Couder (1789-1873), représente Rochambeau et Washington donnant leurs derniers ordres avant la bataille.
250 ans des États-Unis - SÉRIE 4/6
LES HÉROS D’UNE AVENTURE FRANCOAMÉRICAINE
Le commandant français de l’« expédition particulière », envoyée par Louis XVI pour aider Washington, se révèle être un habile négociateur en même temps qu’un stratège.
« Le gouvernement royal avait cherché pour commander l’expédition un soldat de ferme vouloir et sain jugement, qui comprendrait Washington et en serait compris, tiendrait en main les enthousiastes qu’il aurait à commander et éviterait les folles aventures »
- Jean-Jules Jusserand historien et diplomate
« Rochambeau est un militaire. Il aime son métier, mais ne cherche pas nécessairement la gloire. Au XVIIIE siècle, on est a uservice du roi »
- Matthieu Haroux doctorant en histoire
2 Jul 2026 - Le Figaro
Par Adrien Jaulmes Envoyé spécial à Yorktown (Virginie, États-unis)
Des talus recouverts de gazon sont encore visibles là où a été gagnée la guerre d’indépendance américaine. En octobre 1781, ces levées de terre défendent la petite ville de Yorktown, en Virginie, où le général britannique lord Cornwallis est assiégé par une armée franco-américaine. L’assaut est donné de nuit. La redoute n° 9 est prise par les Américains, la redoute n°10 par les Français. Quelques jours plus tard, Cornwallis envoie un émissaire agitant un mouchoir blanc.
Sous la rotonde du Capitole, à Washington, le tableau de la reddition britannique à Yorktown par le peintre John Trumbull représente les vainqueurs du siège. Face à George Washington, deux Français : le général comte de Rochambeau, et à ses côtés l’amiral de Grasse, dont la flotte a remporté la victoire navale qui a permis de bloquer les Anglais.
La guerre, commencée six ans plus tôt comme une insurrection dans le Massachusetts, s’achève en Virginie avec un siège mené par un soldat professionnel français, selon les méthodes de Vauban. L’année précédente, le lieutenant général Jean-baptiste de Vimeur, comte de Rochambeau, s’apprête à prendre sa retraite dans sa propriété de Vendôme lorsqu’il reçoit, dans la nuit, « un courrier qui lui apportait l’ordre d’aller à Versailles recevoir ceux de Sa Majesté ». Il est choisi pour commander l’« expédition particulière », le corps expéditionnaire français envoyé par Louis XVI en Amérique pour combattre aux côtés des insurgés.
«Le gouvernement royal avait cherché pour commander l’expédition un soldat de ferme vouloir et sain jugement, qui comprendrait Washington et en serait compris, tiendrait en main les enthousiastes qu’il aurait à commander et éviterait les folles aventures », écrit l’historien et diplomate Jean-jules Jusserand dans son Rochambeau en Amérique, paru en 1916.
Rochambeau a 55 ans et déjà une longue carrière derrière lui. Destiné à la prêtrise, il embrasse la carrière militaire après la mort prématurée de son frère aîné. Il se consacre à ce métier avec la même dévotion. Soldat à 16 ans, il participe à sa première campagne en Allemagne sous les ordres du maréchal de Saxe, l’un des grands stratèges de son temps. C’est un soldat courageux, trois fois blessé. S’y ajoutent d’autres qualités, plus rares. C’est un tacticien et un théoricien passionné, qui participe à la grande réforme militaire engagée par la France après la défaite de la guerre de Sept Ans. « Il se disait mal à l’aise à la cour, il ne s’intéressait qu’à son métier de soldat et il le faisait très bien », dit Didier Thibaut de Ménonville, auteur de Rochambeau et la révolution américaine, paru aux Éditions de l’harmattan. « Louis XVI et son ministre Vergennes le choisissent pour ses qualités militaires, mais aussi pour sa personnalité, qui le rend capable d’accepter le commandement de George Washington. »
Il a aussi de la chance, que Rochambeau appelle la providence. C’est elle qui permet à la flotte qui l’emmène en Amérique d’échapper à une escadre anglaise et de débarquer au complet à Newport, dans le Rhode Island. Font partie de l’« expédition particulière» des noms qui deviendront célèbres : le duc de Lauzun, mélange de Don Juan et de Murat, grand séducteur et grand soldat, à la tête d’un régiment de volontaires étrangers portant son nom, qui préfigure la Légion étrangère ; le prince de Broglie, le comte Axel de Fersen, aide de camp, qui organisera la fuite de Varennes, La Pérouse, Latouche-tréville, Bougainville, Custine, Saint-simon. Les régiments sont ceux de l’armée d’ancien Régime : Bourbonnais, Saintonge, Soissonnais, Royal-deux-ponts.
La campagne est aussi particulière que l’expédition. La guerre se livre à l’échelle d’un continent. Les flottes sont soumises aux aléas météorologiques. La logistique représente un défi constant. Le renseignement est rare. Le courrier met des semaines, et les ordres parfois des mois à arriver de Versailles. Et combattre avec des alliés oblige à faire preuve de diplomatie. Rochambeau arrive à un moment critique pour la cause américaine. Les Britanniques sont solidement retranchés dans leur base de New York et mènent une active campagne dans les États du Sud, où ils viennent de prendre Charleston et de capturer la garnison américaine. Washington a du mal à payer son armée, ses effectifs sont en baisse et le moral vacille. L’inaction fait douter de l’aide française.
Rochambeau et Washington se rencontrent pour la première fois à Hartford, dans le Connecticut, le 20 septembre 1780, pour discuter d’une stratégie commune. Le général français doit convaincre Washington d’abandonner son projet de s’emparer de New York. Les deux armées campent juste au nord de l’île de Manhattan. La « grande reconnaissance » des défenses britanniques de New York convainc Washington qu’une attaque n’est pas envisageable.
Les événements s’enchaînent rapidement cet été-là. Rochambeau reçoit une lettre de l’amiral de Grasse, qui annonce son arrivée dans la baie de la Chesapeake, avec des renforts, de l’artillerie et du matériel de siège, et de l’argent pour payer les troupes. La Fayette écrit de Virginie pour annoncer que Cornwallis se retranche à Yorktown. L’occasion qu’attendait Rochambeau se présente enfin.
Washington accepte le plan. La route que suivent les armées française et américaine vers le sud est devenue le parc national Washington roc ham beau .« Elle longe toute la côte Est, de Boston jusqu’à Norfolk, sur 1 200 kilomètres », dit Robert Selig, conseiller historique du parc. «En plus de la distance, l’itinéraire manque de routes et de ponts. L’amérique n’est pas très densément peuplée et il est difficile de nourrir et de loger les troupes. Mais Rochambeau est très doué pour résoudre ces problèmes. Il impose une discipline très stricte et il paie le ravitaillement en espèces, ce qui vaut aux Français une excellente réputation dans les campagnes américaines. »
La providence est de nouveau du côté de Rochambeau. La victoire de De Grasse à Chesapeake permet de bloquer le ravitaillement des Britanniques. Rochambeau conduit le siège selon les règles, en creusant des tranchées parallèles pour rapprocher son artillerie. « Personne dans l’armée américaine ne connaît la guerre de siège ,dit Selig. C’est aussi l’une des dernières à être menées selon les principes de Vauban. Rochambeau a identifié le site où les Britanniques pourraient être pris au piège, a fait traverser à son armée et à l’armée américaine plusieurs États pour s’y rendre, avant de mener ce siège de façon méthodique. Ce sont là ses trois contributions majeures à la victoire. »
Après la reddition de Cornwallis, Rochambeau confie la copie du document de capitulation anglais et les drapeaux pris à l’ennemi au duc de Lauzun et à Guillaume de Deux-ponts pour les remettre à Louis XVI, et prend ses quartiers d’hiver en Virginie. « La victoire de Yorktown n’apparaît pas immédiatement comme décisive », explique Matthieu Haroux, doctorant en histoire à la Sorbonne, auteur d’une thèse sur Rochambeau. « Rochambeau se prépare à poursuivre la guerre. Ce n’est que la décision ultérieure de la Grande-bretagne de faire la paix qui la fait apparaître comme la bataille finale… Quand Rochambeau rentre en France, l’année suivante, il est bien accueilli, mais La Fayette a déjà récupéré les lauriers, et l’excitation est un peu retombée. »
«Rochambeau est un militaire. Il aime son métier, mais ne cherche pas nécessairement la gloire. Au XVIIIE siècle, on est au service du roi. C’est d’ailleurs pour cette raison que La Fayette avait été un peu critiqué, pour avoir un peu trop recherché sa renommée personnelle. »
Ce sens du devoir conduit Rochambeau à continuer à servir au début de la Révolution. Il prête serment à la République et ne s’exile pas, comme d’autres aristocrates. Nommé maréchal de France en 1791, il a pour mission d’attaquer les Pays-bas autrichiens, mais selon un plan qui manque de sérieux. Ayant pris sa retraite,
Rochambeau est arrêté pendant la Terreur. Il passe six mois en prison avant d’être remis en liberté fin 1794, ayant échappé de justesse à la guillotine. Avant sa mort, en 1807, Napoléon rend visite à ce grand soldat.
«L’importance de Yorktown est, avec celle de Chesapeake, l’une des batailles les plus importantes pour l’histoire mondiale, dit Robert Selig. L’indépendance des États-unis, qu’elle rend possible, est un événement bien plus notable que la possession d’îles dans les Caraïbes ou de comptoirs aux Indes, comme on le pensait à l’époque. » Rochambeau a pourtant été largement oublié, par les Français comme les Américains. « La Fayette a pris toute la lumière, dit Ménonville. Rochambeau est un homme qui ne s’intéresse guère à sa renommée. Il fait son devoir, il attend que le roi le récompense et le félicite, ce qu’il a fait, mais il n’écrit ses mémoires que tardivement et celles-ci sont un peu arides. »
Quelques statues honorent Rochambeau aux États-unis, dont l’une se trouve place La Fayette à Washington, en face de la Maison-blanche. À Hartsdale, au nord de la ville de New York, la maison qui servit de quartier général à Rochambeau lors de l’été 1781 a été miraculeusement préservée. Elle abrite un musée, qui doit ouvrir cette année, l’odell House Rochambeau Headquarters. «C’est dans cette maison que Rochambeau reçoit le 14 août la lettre de l’amiral de Grasse », dit Susan Seal, qui dirige depuis vingt ans les efforts de restauration. « Quand nous avons emménagé dans ce quartier, mon mari et moi avons été surpris que la rue porte un nom français : Rochambeau Drive. Une plaque sur cette maison délabrée nous a aussi intrigués. Je me suis depuis consacrée entièrement à ce projet de restauration. En 2015, la comédie musicale Hamilton a eu un impact énorme aux États-unis et a suscité un regain d’intérêt pour cette période de notre histoire. Et, s’il y a bien “une pièce où cela s’est passé”, comme dans l’une des chansons de Hamilton, c’est sans doute dans cette maison, où Washington et Rochambeau ont planifié la bataille finale de la guerre. »
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