Avec J. Edgar Hoover, les Kennedy sous faute surveillance


Sour écoute - Quand John Fitzgerald Kennedy entre à la Maison Blanche, en 1961, l’inamovible et omnipotent directeur du FBI a déjà des dossiers sur lui. Mais c’est bien avec Bobby, le frère du Président, que le bras de fer sera sans pitié.

Hoover se scandalise de voir Bobby Kennedy, 
le patron de la justice, 
terminer ses journées en bras de chemise, 
jouer aux fléchettes dans son ­bureau

18 Aug 2026 - Libération
Par Amaelle Guiton

Le courrier est daté du 10 novembre 1960, depuis Washington DC. «Cher sénateur, j’ai reçu votre appel de ce matin avec un profond sentiment d’humilité et de fierté. Naturellement, j’ai été très honoré d’apprendre votre souhait que je demeure directeur du FBI. Ce sera un plaisir de servir au sein de votre administration. ­Sincèrement vôtre.» L’expéditeur a signé de son écriture trapue aux lettres bizarrement maladroites : «J. Edgar Hoover.» C’est un de ces messages aimables et lisses comme en échangent en tout temps, en tout lieu, hauts dirigeants et hauts fonctionnaires. Un message de convenance sans grand rapport avec la vérité. L’«humilité» n’a jamais été la qualité première de John Edgar Hoover, tout-puissant capitaine du vaisseau amiral de la police judiciaire et du renseignement intérieur des Etats-Unis, le Federal Bureau of Investigation (FBI). «Naturellement», il comptait bien rester en place, lui qui, depuis sa nomination à la tête d’un embryonnaire Bureau of Investigation en 1924, en est l’architecte, la force agissante, l’âme en un mot, pour le meilleur comme pour le pire. Quant au «plaisir» de ­servir une nouvelle administration, il l’aurait davantage éprouvé si le peuple américain avait élu un homme selon son coeur, son ami Richard Nixon, plutôt que ce playboy inconséquent de John Fitzgerald Kennedy. Du nouveau président, le patron du FBI ­apprécie pourtant le père, Joe, businessman énergique et ambitieux, ex-ambassadeur ­disgracié rappelé de Londres par Roosevelt fin 1940 pour cause d’isolationnisme militant.

Kennedy Sr. est, depuis les années de guerre, une source volontaire dûment répertoriée du Bureau, qui ne lui a d’ailleurs guère cherché de noises sur d’éventuelles fréquentations douteuses. Hoover et Clyde Tolson – son ­adjoint et éternel compagnon de soirées et de vacances – ont dîné à Palm Beach, en Floride, dans la maison du patriarche. En 1955, Joe Kennedy a même proposé au haut fonctionnaire de financer sa campagne s’il se lançait dans la course à la Maison Blanche, quelle que soit l’étiquette. «Je n’ai jamais eu d’ambitions politiques», a répondu l’intéressé(1). Quel ­besoin, en effet, de briguer des mandats quand on a, à sa main, l’un des plus formidables appareils policiers au monde ?

Une maîtresse qui avait côtoyé les nazis

Mais JFK, c’est autre chose. Pas tant, d’ailleurs, pour tout ce qui, en surface, oppose les deux hommes: d’un côté le délié président élu, charismatique figure de proue d’une Amérique en Technicolor moderne et libérale, de l’autre, le massif patron du FBI, alliage opaque d’idéologie réactionnaire et de ­rigueur bureaucratique. Car le premier est à la vérité un centriste pragmatique, un anticommuniste convaincu, qui accueille le mouvement des droits civiques avec une prudence calculée ; le second sait habilement naviguer au gré des alternances, lui qui a déjà connu cinq présidents – trois républicains, deux ­démocrates – sans jamais dévier, ou si peu, de ses objectifs.

Le problème de ce Kennedy-là, c’est son ­potentiel de scandales. Vieille histoire, déjà, pour Hoover. En 1942, le FBI surveille une journaliste danoise de 28 ans, mariée à un réalisateur américano-hongrois et installée aux Etats-Unis, Inga Arvad, qui se trouve avoir fréquenté d’un peu trop près l’Allemagne nazie –elle a assisté au mariage de Göring au printemps 1935, rencontré Goebbels, interviewé Hitler en personne, qui l’a invitée aux Jeux olympiques de Berlin. Or qui est le nouvel amant de cette ex-reine de beauté ? Un ­enseigne de vaisseau au Bureau du renseignement de la Navy, nommé John Fitzgerald Kennedy. Joe Kennedy sera averti; l’enseigne de vaisseau sera affecté à une unité navigante; Arvad finira par rompre. Ce n’était qu’un début.


ICP. Getty Images - J. Edgar Hoover, directeur du FBI, par Arthur Fellig (Weegee), 
connu pour ses portraits de célébrités modifiés et distordus.

«Comme vous le savez, des allégations d’activités immorales concernant le sénateur Kennedy ont été rapportées au FBI au fil des années. […] Ont également été reçues des allégations à propos [de ses] liens avec la pègre», résumait le mémo livré le 13 juillet 1960 sur le bureau du numéro 3 du FBI, Deke DeLoach, quand JFK était sur le point de remporter l’investiture démocrate. Derrière le couple glamour que l’élu du Massachusetts forme depuis sept ans avec Jackie, il y a, dans les nuits de John Kennedy, beaucoup d’autres femmes, et quelques embarrassantes connexions interlopes. A commencer par le crooner chéri de l’Amérique, Frank «The Voice» Sinatra, qui fraye avec les gros bonnets de la mafia de Chicago – le lieutenant dépêché à Vegas, John Roselli, et surtout le big boss, Sam Giancana. Roselli et Giancana, ceux-là mêmes dont Hoover ­apprendra, quelques mois après l’échec du débarquement de la baie des Cochons à Cuba, qu’ils ont été recrutés sur ordre de la CIA, par un intermédiaire censé servir de paravent, pour faire assassiner Fidel Castro.

«Débarrassez-moi de ce salopard !»

Hoover n’aime pas les scandales; Hoover aime la loi et l’ordre. Depuis l’été 1960, il a fait très discrètement campagne pour Nixon, ­jusqu’à tuyauter le candidat républicain sur la santé fragile de son adversaire. En vain. Alors il va peu ou prou composer avec JFK comme, du reste, JFK a décidé de composer avec lui –parce que le directeur du Bureau en savait trop, dira-t-on plus tard; par calcul ­politique, certainement. Parfois, tout de même, la coupe est pleine, pour le 35e président surtout, dont certaines aventures extraconjugales sulfureuses atterrissent dans des notes du FBI. Ainsi, début 1962, de sa relation avec une certaine Judith Campbell, également maîtresse de John Roselli et «amie», au moins, de Sam Giancana. Plus tard, un assistant de John Kennedy racontera l’avoir ­entendu lancer, à la sortie d’un déjeuner avec Hoover où il fut très probablement question de Campbell et de ses amours mafieuses : «Débarrassez-moi de ce salopard !»

Encore n’est-ce rien en comparaison de l’aversion réciproque qui anime alors le numéro 1 du Bureau et le procureur général (équivalent du ministre de la Justice), le propre frère du locataire de la Maison Blanche : un juriste de 35 ans, Robert Francis Kennedy, dit Bobby. Népotisme de sa nomination mis à part, ­Hoover n’était pourtant, initialement, pas si mal disposé à l’endroit de son nouveau supérieur hiérarchique, anticommuniste breveté par son expérience, en 1953, de conseiller pour la commission sénatoriale dirigée par le républicain Joseph McCarthy. Mais en peu de temps, les griefs se sont additionnés. Le directeur du FBI, qui a imposé à ses agents un dress-code austère –costume et cravate sombres, chemise blanche, chaussures noires –, se scandalise de voir le patron de la justice américaine terminer ses journées en bras de chemise, jouer aux fléchettes dans son ­bureau, ou laisser errer Brumus, un énorme terre-neuve déterminé à marquer son territoire sur tous les tapis qu’il rencontre. Pour convoquer plus facilement son subordonné, Bobby Kennedy a fait installer une sonnette sur le bureau de ce dernier. Hoover rumine l’humiliation. Sait-il que son jeune patron, devant ses collaborateurs, le surnomme méchamment «J.Edna», en référence aux persistantes rumeurs d’homosexualité qui circulent sur Tolson et lui ?

Au choc des personnalités s’ajoute, et c’est évidemment pire encore pour le maître du FBI, des contestations de son omnipotence. Le procureur général entend mettre sur pied un grand programme interagences, coordonné par une commission indépendante, contre le crime organisé. Hoover est réputé peu sensible à la cause. Longtemps rétif à l’idée d’un «syndicat du crime», il a pourtant fini par admettre l’étendue de l’emprise ­mafieuse ; depuis, les «Feds» ont mis sur écoute des figures de la pègre, mais aussi posé des micros via des intrusions illégales, ce dont le directeur s’est bien gardé d’informer le ­département de la Justice. Pas question, en tout cas, de se laisser cornaquer. Premier bras de fer, dont Hoover sortira gagnant : la commission ne verra jamais le jour. C’est aussi en 1961 que les «Freedom Riders», des militants des droits civiques, commencent à voyager en bus sur les routes des Etats-Unis, noirs et blancs côte à côte, pour mettre à l’épreuve la jurisprudence de la Cour suprême, qui ­interdit la ségrégation dans les transports ­interétatiques. L’accueil qui leur est réservé dans les Etats du Sud est d’une extrême ­violence : guet-apens du Ku Klux Klan, foules armées de battes de baseball, polices locales au mieux absentes, au ­pire activement complices. En mai, Bobby ­Kennedy envoie un ­détachement de policiers des US Marshals protéger un rassemblement d’hommage aux Freedom Riders dans une église baptiste de Montgomery, en Alabama, et demande au FBI un renfort.

Mais le directeur freine, joue la montre, snobe les appels de son supérieur. Il faudra un message du Président lui-même pour qu’il s’exécute, de mauvaise grâce. Pas le job du Bureau, soutient-il. C’est le racisme de son temps, de sa classe et de son clan : formé dans les rangs d’une fraternité étudiante ­biberonnée à la «Cause perdue» du Sud ­esclavagiste, qui lui a servi de vivier de recrutement, Hoover tient les défenseurs de la cause afro-américaine, fussent-ils modérés, pour des menaces à ­l’ordre social, et le mouvement des droits ­civiques pour le terrain d’infiltration des communistes, son éternelle obsession. Pour autant, il n’aime guère les groupes d’extrême droite trop agités, qui bien souvent le portent aux nues, et condamne le vigilantisme, qui sape l’autorité de l’Etat fédéral et de sa police : la loi et l’ordre, toujours.

Coups bas, lettres anonymes et fuites dans la presse

Dans les convulsions de l’époque, il est d’autres paradoxes, d’autres ambiguïtés. Le 11 juin 1963, deux étudiants noirs sont bloqués à ­l’entrée de l’université d’Alabama par le gouverneur de l’Etat en personne. «Cette nation […] ne sera pleinement libre que lorsque tous ses citoyens seront libres», déclare gravement John Kennedy, le soir même, lors d’un direct télévisé depuis le Bureau ovale. Il va, annonce-t-il, saisir le Congrès. Mais tandis que le Président ébauche ce Civil Rights Act, qu’un autre promulguera après son assassinat, c’est avec l’aval de son frère que l’appareil de surveillance à la main de Hoover resserre son étau autour de l’icône de la lutte pour les droits civiques, le révérend Martin Luther King. Un avocat proche du leader afro-américain est mis sur écoute ; bientôt, ce sera King lui-même. Et les résultats nourriront les coups bas, lettres anonymes et fuites dans la presse de l’opération de déstabilisation menée par le FBI; la loi et l’ordre, sauf quand tous les moyens sont bons.

Cinq ans plus tard, Bobby Kennedy, devenu sénateur de l’Etat de New York, est en campagne pour décrocher l’investiture démocrate dans la course à la Maison Blanche. Ce 4 avril 1968, Martin Luther King est tombé à son tour, fauché par la balle tirée par un prisonnier en cavale, James Earl Ray. Le soir même, en meeting à Indianapolis, l’ex-procureur ­général rend hommage au pasteur d’Atlanta. Il évoque sa propre expérience à la mort de son frère, sa colère et sa peine ; il en appelle à la compassion, à la justice et au calme. Quelques jours plus tard, il est aux funérailles de King. Le voilà paré d’une aura nouvelle, au grand dam de Hoover. Ce sera leur dernière passe d’armes, elle aura l’aigreur des haines recuites : des fuites pilotées sur ordre du patron du FBI par Deke DeLoach dévoilent que Bobby ­Kennedy, lorsqu’il dirigeait le département de la Justice, a approuvé l’espionnage de King et de son entourage ; le sénateur répond qu’il n’a jamais autorisé l’agence à «poser des ­micros ­illégalement», passant habilement sous ­silence le feu vert donné aux écoutes. Le 6 juin, il est abattu à son tour, par un Jordanien de 24 ans, Sirhan Sirhan.

Ainsi mouraient, dans ce pays malade de sa violence, les leaders progressistes au charisme solaire et tragique, tandis que leur survivaient les bureaucrates conservateurs. Plus puissant et redouté qu’aucun autre, inamovible jusqu’à son dernier souffle, John Edgar Hoover est mort le 2 mai 1972, d’une crise cardiaque, à l’âge de 77 ans, après avoir régné quarante-huit années à la tête du FBI.


(1) C’est en tout cas ce qu’affirme Hoover dans un courrier de plusieurs pages envoyé en 1964 à Ted Kennedy, le plus jeune des enfants de Joe et Rose, et déclassifié en 2010.

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