Laurent Fignon et les 8 secondes d’éternité du Tour 1989
CHARLES PLATIAU/REUTERS
L’Américain Greg LeMond, vainqueur du Tour, et Laurent Fignon,
le 23 juillet 1989, sur le podium après l’arrivée à Paris.
Le Français a été battu par Greg LeMond sur les Champs-Élysées avec le plus faible écart de l’histoire de la Grande Boucle.
28 Dec 2020 - Le Figaro
JEAN-JULIEN EZVAN @JeanJulienEzvan
19 septembre 2020. Au sommet de la Planche des Belles Filles, le Tour de France chavire. Le Slovène Primoz Roglic, blanc comme un cierge, s’incline face à l’ascension éclair de son compatriote Tadej Pogacar, qui défile en jaune le lendemain sur les Champs-Élysées. Ce final a réveillé la dramatique du Tour de France 1989. Un show à l’américaine…
Cette année-là, au terme d’une édition folle et incontrôlable - tout avait commencé lors du prologue avec la bourde de Pedro Delgado, le vainqueur sortant, qui, parti s’échauffer, avait raté le départ et perdu 2 min 54 s -, au cours de laquelle le maillot jaune a passé son temps à changer d’épaules (7 jours en jaune pour Greg LeMond, 9 pour Laurent Fignon), le dernier round propose un contre-la-montre individuel (24,5 km) entre Versailles et les Champs-Élysées. Laurent Fignon, panache blond, possède 50 secondes d’avance sur son rival américain.
Sur les Champs-Élysées, l’équipe Super U du Maillot jaune s’attable pour suivre l’épilogue. L’ambiance est à la fête. Vincent Barteau, vainqueur le 14 juillet à Marseille de l’étape du bicentenaire de la Révolutio, que tous les Français du peloton rêvaient de gagner, se retrouve en ce jour de défilé écartelé entre Fignon et LeMond, ses deux meilleurs amis, et raconte: « Dans le train qui nous ramenait à Paris, certains dans l’équipe avaient fait les comptes, le total des primes, la répartition. J’avais croisé Greg, il m’avait dit : “Tu sais, je n’ai pas encore perdu le Tour…”, mais je ne me posais pas de questions. Chez Lenôtre, après notre contre-la-montre, on était tout beau. On retrouve nos femmes, le Tour est fini, c’est super. Reprendre 50 secondes paraissait impossible. Et lors du premier pointage, on a vu la différence d’allure, de vitesse. On a écarté tout ce qu’il y avait sur les tables… »
« Un suspense porté au maximum »
Jean-Marie Leblanc, qui vivait son premier Tour en tant que directeur de l’épreuve, se souvient : « Je n’imagine pas que les choses puissent être renversées. Dans ma tête, le Tour est quasiment plié. Puis, nous avons compris en cours de route que LeMond prenait petit à petit l’ascendant. » 19 secondes d’avance après 10 km, 24 après 14 km, 32 après 20 km… Les secondes tombent, résonnent. Sur les Champs-Élysées, Laurent Fignon semble rétrécir, la ligne s’éloigner. La victoire se refuser. « J’entends encore le décompte final… » LeMond remporte le contre-la-montre (à 54,545 km/h de moyenne), le protégé de Cyrille Guimard, loin de démériter, arrache la 3e place de l’étape (à 52 km/h de moyenne).
Au bord de l’évanouissement, il s’effondre sur la chaussée brûlante. Perd le Tour pour 8 secondes, qui se figent comme le plus faible écart de l’histoire de l’épreuve entre le lauréat et son dauphin.
Huit secondes. Un peu plus de 80 mètres, après 3 285 kilomètres… Quelques coups de pédale, quelques clignements d’yeux, quelques notes de musique, un souffle. «C’est incroyable, incroyable. Je suis cho- qué », lâche l’Américain. «Je revois la scène, les Champs-Élysées envahis, souligne Jean-Marie Leblanc. Je ne pense pas que cela équivaut au fameux Anquetil-Poulidor 1964, mais c’est immédiatement derrière. Anquetil-Poulidor, c’était deux Français, c’était exacerbé. Mais FignonLeMond, c’était fort. LeMond était dans une petite équipe, on connaissait à peine son sponsor (ADR-Agrigel), c’était une équipe artisanale… Ce face-à-face a donné un vent de fraîcheur, de suspense, d’inattendu, bien que les coureurs n’étaient plus des espoirs. Fignon-LeMond, c’est l’exemple même d’un Tour réussi, le suspense porté au maximum, la compétition dans ce qu’elle a de plus excitant, de plus attractif. C’était le scénario idéal. Et, dans les deux, il y avait un Français. » Avant de livrer : « Il s’agit de l’un des meilleurs souvenirs de ma vie d’organisateur. LeMond avait eu un grave accident (de chasse, en avril 1987) et j’étais allé le voir aux États-Unis sur son lit d’hôpital pour L’Équipe. Il souffrait, était sous morphine, avait du mal à parler. Au moment de partir, il m’avait pris la main et avait dit: “Je reviendrai.” Je n’y croyais qu’à moitié. Pour Fignon, j’ai su par ses proches qu’il avait été très meurtri… Il avait laissé passer sa chance dans les deux dernières étapes de montagne où il était très supérieur. Il aurait pu “exécuter” LeMond. On a appris plus tard qu’il avait une induration à la selle qui l’a fortement handicapé. »
Vincent Barteau partage la peine de son leader Laurent Fignon et de l’équipe Super U, qui a vu sa prime de victoire et les projets de vacances brutalement se réduire comme peau de chagrin, puis passe la soirée avec Greg LeMond au Crillon. En témoignage d’une longue amitié entamée au sein de l’équipe Renault, l’Américain offre le lendemain matin au jovial Normand une Mercedes E 300 avec laquelle ils feront la tournée des critériums « avec des plaques américaines ».
En 2007, Laurent Fignon (décédé en 2010) revisitant le Tour 1989 et les 8 secondes de légende confiait au Figaro ne pas regretter l’épilogue, mais un détail: le guidon de triathlète qui coiffait le vélo de son rival pour la première fois en course (l’Américain était également ajusté d’un casque profilé, quand le Français s’était lancé à l’assaut tête nue, queue-de-cheval au vent) : « Ce guidon, je ne savais pas quel résultat il aurait sur moi. On me l’avait proposé, mais on souhaitait d’abord le tester. Une erreur ? Non, cela correspondait à la logique d’équipe, mais cela représente un regret, car je l’ai ensuite essayé et je me suis rapidement aperçu qu’il était simple à utiliser, à régler. Cela ne m’aurait pas gêné, au contraire, si je l’avais utilisé dans ce Tour; mais cette année-là, il était normalement interdit par le règlement… »
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80 mètres - Écart estimé entre Greg LeMond et Laurent Fignon après 3 285 km de course
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