La révolution anglaise


Le gardien de Liverpool, Ray Clemence, soulève le trophée de la 
Coupe des clubs champions européens, après la victoire des Reds 
en finale contre le Borussia Mönchengladbach (3-1), le 25 mai 1977.

Soudain, à la fin des années 1970, l’Angleterre a commencé à dominer l’Europe, Liverpool puis Nottingham Forest, l’équipe du « Miracle », enchaînant deux victoires d’affilée en Coupe des clubs champions européens.

Promu en 1977, champion d’Angleterre en 1978 
et vainqueur de la C1 en 1979 : le miracle Nottingham

27 May 2026 - L'Équipe
VINCENT DULUC

À la fin des années 1970, la Division One, l’ancêtre de la Premier League, était en tous points comparable, en dehors de l’argent, de la place de la télé, du merchandising, des joueurs étrangers, de la qualité des pelouses, de la violence urbaine à la porte et à l’intérieur de stades souvent décrépits, et de ces terraces en pente douce où les fans agglutinés faisaient des vagues et où naîtraient tant de catastrophes, jusqu’à la fin de la décennie suivante.

Mais la Division One avait soudain dominé en profondeur le football continental et la Coupe des clubs champions européens, au fil de sept victoires en huit ans pour Liverpool (1977, 1978, 1981, 1984), Nottingham Forest ( 1979, 1980), Aston Villa (1982) avant la tragédie du Heysel en 1985 et l’exclusion des clubs anglais. Le pays qui avait inventé le football n’avait remporté qu’une seule fois l’épreuve qu’avait inventée L’Équipe (Manchester United, en 1968), et soudain sa culture profonde du jeu envahissait le continent, comme la musique, les cheveux longs et les jupes courtes, avant, après ou en même temps.

Pour le football, tout ne se passait pas à Londres et tout ne se passait plus à Leeds, dépouillé des rêves d’une génération de sales types mais de grands joueurs, en 1975, au Parc, par l’arbitrage du Français M. Kitabjan, face au Bayern du Kaiser Franz Beckenbauer (1-2), le soir même où la France avait découvert le hooliganisme.

Chômage, misère et « You’ll Never Walk Alone »

Deux clubs, deux villes allaient raconter successivement l’Angleterre et ce jeu, ses racines et ses miracles. Les victoires de Liverpool et de Forest avaient fleuri sur un terreau âpre où l’espoir poussait difficilement. Quatre premiers ministres, quatre élections générales, cinq états d’urgence, un choc pétrolier, chômage et inflation : la crise économique et politique en Angleterre avait commencé de ralentir en 1977, en ces années 1970 qui allaient se refermer par l’élection de Margaret Thatcher en 1979. Les clubs qui émergeaient, propriétés de patrons qui ne voyaient pas l’intérêt d’investir dans des stades décrépis, face à l’absence de retour sur investissement, restauraient une fierté balayée par la double absence de l’Angleterre en Coupe du monde 1974 puis 1978, devancée par la Pologne, puis par l’Italie, à la différence de buts, en qualifications. Liverpool, en 1977, était un décor et un héritage, chômage, misère, docks abandonnés, kop chantant You’ll Never Walk Alone jusqu’à figurer dans l’album des Pink Floyd, Meddle, et quelque chose de la conscience populaire et socialiste de son ancien entraîneur Bill Shankly, à la surface d’Anfield et de son football. Pour succéder à Shankly était arrivé Bob Paisley, qui était descendu à la mine à l’âge de 14 ans, avait rejoint le club en 1954 comme kiné et saurait assortir les années glorieuses d’un bon mot ( « J’ai été là aussi pour les temps difficiles ; une année, on a terminé deuxièmes »), et parfois d’un mauvais, comme après son premier triomphe européen, en 1977 à Rome, face au Borussia Mönchengladbach (3-1) : « C’est la deuxième fois, après 1944, que je bats les Allemands à Rome. »


Emmené par son entraîneur mythique Brian Clough, ci-dessous à gauche de l’ancien 
défenseur anglais Colin Barrett, Nottingham Forest a remporté deux finales de C1 d’affilée: 
face à Malmö en 1979 (1-0), puis sur le même score contre Hambourg en 1980 (ci-dessus).

C’était le dernier match de Kevin Keegan avec les Reds, qui avaient sorti les Verts dans un quart de finale mythique (0-1, 3-1), et il n’y avait dans l’équipe que des Britanniques et des Irlandais, face à une phalange de joueurs dominants (Simonsen, Heynckes, Stielike, Bonhof, Vogts). Il y avait eu une vie pour Liverpool, après Keegan, ses 100 buts en 322 matches : Paisley était allé chercher deux Écossais, Kenny Dalglish et Alan Hansen, auprès desquels Graeme Souness s’était soudain senti moins seul, et les Reds avaient remporté leur deuxième C1 à Wembley en 1978, face à Bruges (1-0), en rétrécissant quelque peu leur expression offensive.

Souness expliquerait : « Personne ne voulait jouer contre nous. Nous étions le cauchemar de tous les autres. C’est pour cela qu’on a battu Bruges 1-0, et puis encore le Real sur le même score, en 1981, parce qu’ils ne voulaient pas prendre de risques contre nous. » Neuf titulaires de 1977 avaient encore été sacrés en 1978, dont le capitaine Emlyn « Crazy Horse » Hughes, 664 matches pour Liverpool, et Ray Clemence, l’un des deux meilleurs gardiens du pays. L’autre, Peter Shilton, jouait à Nottingham Forest. Forest avait émergé parce que Brian Clough y avait concentré son génie et parce que toutes les histoires étaient encore possibles : une notion d’égalité existait encore, un peu, sur la ligne de départ, où les joueurs ressemblaient encore aux fans, et si les terraces des stades de Londres avaient été abandonnées par les hommes mariés aux jeunes et à leur violence, les gars de Forest composaient une province, et ce n’était même pas la peine d’aller chercher Robin des Bois.

Nottingham répond éternellement à cette question : quelle équipe a remporté deux fois la Coupe d’Europe des champions, en ayant été une seule fois champion national (en 1978) ? Clough et son inséparable adjoint, Peter Taylor, avaient débarqué à Derby en D2, en 1967, et étaient devenus champions d’Angleterre en 1972 pour la première fois en quatre-vingt-huit ans d’histoire. Après quelques erreurs de jugement, un échec à Brighton, un naufrage de quarante-quatre jours à Leeds, où il avait mis les joueurs dans sa poche dès sa première causerie ( « Vous pouvez jeter tous vos trophées, vous les avez gagnés salement »), Clough était arrivé en janvier 1975 à Nottingham Forest, en D2.

Voici le miracle : montée en 1977, titre de champion d’Angleterre en 1978, victoire en C1 l’année suivante contre Malmö (1-0) après avoir sorti Liverpool en seizièmes de finale (2-0, 0-0), avant de conserver ce titre européen un an plus tard face à Hambourg (1-0). Forest était un faux pauvre et Clough ne risquait pas d’être un faux modeste ( « Je ne dis pas que je suis le meilleur entraîneur du monde, mais je suis dans le top 1 »).

Pour les transferts, il y avait Shilton, donc, arrivé en 1977, et surtout Trevor Francis, le premier joueur à un million de livres, acheté à Birmingham en 1979 (lire par ailleurs). Mais il y avait tous les autres, aussi, les soutiers des divisions inférieures qui allaient dominer l’Europe : un buteur obscur, Kenny Burns, devenu un défenseur à faire peur, Larry Lloyd, échangé contre une machine à laver dérobée à la blanchisserie du club, le génial John Robertson arraché à Partick Thistle, ou l’inconnu Garry Birtles, attaquant de Long Eaton United.

Dans le bureau de Clough, il y avait plus de musique que de tableau noir, souvent Frank Sinatra ( « Vous savez qu’il m’a rencontré ? » lançait-il à ses visiteurs), plus de whisky que d’eau, et conquérir l’Europe, à ses yeux, était une invitation au voyage, pendant lesquels ses joueurs n’étaient pas obligés de seulement boire du thé. Lui s’occupait du reste, de l’adversaire et des journalistes, et après la victoire sur Malmö, avait ainsi décrit son idée du doublé : « Quand cela arrive une fois, les autres disent que vous avez eu de la chance. Quand cela arrive une deuxième fois, ils ferment leur gueule. » La première fois, Forest avait attaqué et assumé la responsabilité d’un match quelconque.

La deuxième fois, c’est Hambourg qui avait joué, Forest avait contenu Keegan, on aurait dit une équipe italienne des années 1960, et Clough avait adoré son tour d’honneur. Après quoi, son idéal avait été de ramener toute l’équipe pour boire des bières ensemble dans l’hôtel éloigné de Madrid, sans famille ni amis, c’était la première fois que ses joueurs n’avaient pas compris la consigne et ne l’avaient pas acceptée : huit champions d’Europe étaient partis en ville, avec femmes et compagnes, étirer la plus belle nuit de leur vie et refermer le grand livre des miracles.

***

L’homme qui valait un million

27 May 2026 - L'Équipe
V. D.

Trevor Francis aura été le premier footballeur britannique transféré pour un million de livres, très exactement 1 180 000 livres (l’équivalent de 1 364 564 euros), en février 1979, de Birmingham à Nottingham Forest. Son transfert tardif lui avait valu de n’être pas qualifié avant la finale, dont il avait été le seul buteur, face à Malmö (1-0). Décédé en 2023, d’une crise cardiaque, à l’âge de 69 ans, Trevor Francis, 52 sélections avec l’équipe d’Angleterre, aura déclenché l’ère moderne des transferts millionnaires, et qui seraient bien plus millionnaires que lui. L’ancien « Superboy », ainsi surnommé à ses débuts pros à 16 ans, aura remporté deux C1 en deux ans et demi seulement à Nottingham Forest, mais aura vécu un destin inverse : après n’avoir disputé que la finale, en 1979, il jouera chaque match de la conquête suivante, sauf la finale, victime d’une rupture du tendon d’Achille, trois semaines plus tôt.

***

Le Paris-SG pourrait intégrer, samedi, le club des multiples vainqueurs de la C1. Toute la semaine, revivez les épopées légendaires de la compétition. lundi : le Real, cinq à la suite / hier : Ajax-Bayern, la bascule / aujourd’hui : les années punk des Reds / demain : la révolution Sacchi / vendredi : Zidane, un triplé pour l’histoire

Commenti

Post popolari in questo blog

I 100 cattivi del calcio

Echoes' Cycling Biography #4: Jean-Pierre Monseré

SKIP DILLARD`S STORY: COCAINE, CRIME, PRISON, HOPE