Le sacre d’une révolution


Le premier des deux titres d’affilée en Coupe des clubs champions européens de l’AC Milan, en 1989, validait les idées subversives d’Arrigo Sacchi. La mutation spectaculaire du vieux dogme italien défensif vers un football moderne de pressing a marqué un tournant majeur dans l’histoire de ce jeu.

«Je n’avais jamais réalisé que pour devenir jockey, 
il fallait d’abord avoir été un cheval»
   - ARRIGO SACCHI

«Sacchi a commencé par la base, 
c’est-à-dire en recrutant des joueurs dont il pouvait espérer 
qu’ils comprennent ce qu’il allait leur demander»
   - RAYNALD DENOUEIX

«Sacchi a prouvé qu’une équipe pouvait aussi 
obtenir la gagne sans attendre ni subir (...) 
En cela, il a été en avance sur son temps» 
   - LAURENT BLANC

28 May 2026 - L'Équipe
BERNARD LIONS

Jacques Georges, président de l’UEFA, est dans tous ses états. Un arrêt de travail des techniciens de la télévision nationale espagnole (TVE) déposé pour le mercredi 24 mai 1989, entre 20 heures et 22 heures, menace la retransmission de la 33e finale de la Coupe des clubs champions européens. Si leurs revendications salariales ne sont pas satisfaites, aucune caméra de télévision ne sera posée sur le terrain du

Camp Nou de Barcelone. Des millions de téléspectateurs risquent ainsi de se voir privés du sommet tant attendu entre les Roumains du Steaua Bucarest et les Italiens de l’AC Milan. L’intervention de Georges auprès du ministre des Sports espagnol permet finalement de trouver une solution.

Réserver le récital des Rossoneri (4-0) devant le Steaua de Gheorghe Hagi, le « Maradona des Carpates », aux seuls 97000 spectateurs de l’enceinte catalane aurait été un crime de lèsemajesté. Car les dieux du football sont désormais lombards. « Phénoménal Milan ! », titre L’Équipe en bandeau de sa une du lendemain. Cette Symphonie fantastique n’est pas l’oeuvre d’Hector Berlioz mais d’Arrigo Sacchi, encore quasiment inconnu dans son pays trois ans plus tôt.

À la différence de nombre de ses pairs, le natif de Fusignano, où il est né le 1er avril 1946 dans la région d’Émilie-Romagne, ne possède pas une carrière de joueur professionnel derrière lui, mais d’exportateur des chaussures fabriquées par son père. «Je n’avais jamais réalisé que pour devenir jockey, il fallait d’abord avoir été un cheval » s’en défend-il.

Heureux qui, comme Sacchi, a fait un beau voyage. Son tour d’Europe lui a permis de visiter les clubs, griffonnant des carnets de notes sur les méthodes d’entraînement et les tactiques des entraîneurs étrangers. De sa synthèse en sort une conviction : le football italien doit se libérer du carcan du catenaccio («verrou»).

Un bloc haut pour défendre en avançant

Ce système ultra-défensif a forgé la gloire de son club de coeur étant jeune, «la grande Inter de Helenio Herrera» des années 1960. Le coach franco-argentin l’articule à partir d’un bloc compact et très bas, en 5-4-1 (ou 5-3-2), avec un libero placé derrière deux stoppeurs en charge de la relance, un marquage individuel strict et des contreattaques rapides et verticales.

Diplômé en 1979 de Coverciano, le centre technique de la Fédération italienne, Sacchi innove en mettant un blocéquipe haut, afin de défendre en avançant pour récupérer le ballon le plus loin possible de son but, un jeu non plus basé sur la réaction mais proactif, avec un pressing coordonné, un système en 4-4-2 et la disparition du libero, remplacé par deux défenseurs centraux à plat, et un marquage en zone. « Il s’agissait d’une vision complètement folle, à l’opposé de la culture italienne, se souvient Laurent Blanc. L’Italie pratiquait alors un football cadenassé, animé par l’idée de ne pas prendre de but, car les équipes savaient qu’une fois qu’elles en avaient mis un, elles pouvaient ensuite le défendre. Avant mon arrivée (à Naples, en 1991), Michel Platini avait été meilleur buteur de Serie A à 16 et 18 buts (en 1983 et 1985). Certains observateurs trouvaient que Sacchi était fou.»

Pas Silvio Berlusconi, séduit par cette idée de transformer le football en oeuvre d’art spectaculaire et collective. Après avoir vu le Parme de Sacchi, alors en Serie B, donner par trois fois la leçon à son Milan, entre août 1986 et le printemps 1987 (deux fois en match de pré-saison, une fois en Coupe d’Italie), le président des Rossoneri décide de confier la succession du Suédois Nils Liedholm au « mage de Fusignano » plutôt qu’à Fabio Capello, auteur d’un intérim mitigé.

Charmeur, polyglotte, perfectionniste et bosseur obstiné, Sacchi révolutionne aussi la préparation, avec deux entraînements par jour. «Comme il se reposait sur une grille très stricte, qu’il vivait son football et aimait ça, ses séances tactiques étaient très lourdes, raconte Blanc. Mais Sacchi est parvenu à inculquer son football à ses joueurs.» À le leur imposer même, grâce au soutien de Berlusconi. «Entre Sacchi et l’équipe, je choisis Sacchi» , prévient Il Cavaliere. Et ça marche.

Sacchi est sacré champion d’Italie dès sa première saison. « Le football, c’est avant tout l’intelligence, rappelle Raynald Denoueix, ancien entraîneur de Nantes (19972001) et de la Real Sociedad (ESP, 20022004). Or ses joueurs l’étaient. Sacchi a commencé par la base, c’est-à-dire en recrutant des joueurs dont il pouvait espérer qu’ils comprennent ce qu’il allait leur demander. Puis il s’est mis entre eux pour mettre du ciment, afin que les connexions se fassent. Au final, il a construit une équipe exceptionnelle.»

Capable de gagner le Scudetto en allant battre le Naples de Diego Maradona sur sa pelouse (3-2, le 1er mai 1988), d’infliger un 5-0 à la Quinta del Buitre du Real Madrid en demi-finales retour de la C1 (le 19 avril 1989 ; aller : 1-1), avant de surclasser en finale le grand Steaua Bucarest, vainqueur de l’édition 1986 contre le Barça (0-0, 2-0 aux t.a.b.) et champion de Roumanie sans perdre un match. «Les Roumains n’ont pas vu le jour, se souvient encore Blanc. Parce que le Milan de Sacchi était une machine. Toujours en mouvement, il ne te laissait pas une minute de répit. C’était impressionnant et c’est à partir de ce moment-là qu’on a commencé à avoir des scores fleuves. Il possédait des joueurs d’un niveau exceptionnel, avec notamment une triplette hollandaise extraordinaire. »

Un an après avoir offert aux Pays-Bas son seul titre (l’Euro 1988), Frank Rijkaard, Ruud Gullit et Marco van Basten – ces deux derniers ayant réussi un doublé en finale et raflé les trois derniers Ballons d’Or en date, le premier ayant inscrit, à Vienne, le 23 mai 1990, l’unique but du succès contre Benfica (1-0), synonyme de doublé européen pour le Milan – ont permis au football révolutionnaire de Sacchi de triompher et de marquer à jamais les esprits. Plus par la concrétisation balle au pied qu’il existait un autre football possible que par les titres. «Le football italien doit beaucoup à ce monsieur, résume Blanc. Jusque-là, il préférait faire déjouer l’adversaire pour gagner. Sacchi a prouvé qu’une équipe pouvait aussi obtenir la gagne, qui est le plus important, sans attendre ni subir mais en allant chercher le ballon, en le maîtrisant et en pratiquant un football audacieux. En cela, il a été en avance sur son temps. » Élu troisième entraîneur de tous les temps par France Football en 2019 – derrière le Néerlandais Rinus Michels et l’Écossais Alex Ferguson (Herrera, lui, finit 7e) –, Sacchi reste dans l’histoire comme celui ayant permis la transition entre le vieux football défensif italien et le football moderne de pressing. Beaucoup d’entraîneurs ont repris son héritage. À commencer par les sept de ses onze titulaires de cette finale à l’être devenus (*).

Sa philosophie de jeu a également influencé les plus grands, de l’Espagnol Pep Guardiola, dans la notion de pressing et d’occupation de l’espace, à l’Allemand Jürgen Klopp et son gegenpressing («contrepressing » en VF). Elle a aussi continué à couvrir le Milan de gloire après son départ, en 1991, quand Capello l’a adaptée, dans une version plus pragmatique qu’idéaliste. Mais toujours aussi efficace.


(*) Mauro Tassotti, Franco Baresi (en jeunes), Roberto Donadoni,  Frank Rijkaard, Marco Van Basten, Ruud Gullit et Carlo Ancelotti.

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