Pogacar version 5.0
Le champion qu’est devenu Tadej Pogacar, vainqueur de cinq éditions du Tour de France, n’a plus rien à voir avec sa version de 2020.
Vainqueur de son cinquième Tour de France, Tadej Pogacar rappelle sur bien des points le coureur qu’il était lors de son premier succès à Paris, mais en réalité le champion qu’il est devenu n’a plus rien à voir avec sa version de 2020. C’est à la fois un esprit libre et un adepte discipliné des nouvelles technologies.
« C’est un gars simple, pas du tout m’as-tu-vu,
facile à vivre. il est juste normal quoi ! »
- Brandon McNulty
« Sa marge est de plus en plus mince,
mais je ne m’aventurerai jamais à prédire son dernier palier »
- Jeroen Swart, directeur du pôle performance D’UAE
31 Jul 2026 - Vélo Magazine
par GILLES COMTE
Longue Mue intérieure
Il y a toujours chez Tadej Pogacar une part du garçon qui dansait en 2020 dans le couloir du bus de son équipe avant de s’élancer dans un contre-la-montre qui bouleverserait sa vie, inconscient encore du destin qui l’attendait. Il n’est pas si différent du coureur qui avait renversé son compatriote Primoz Roglic à la Planche des Belles Filles la veille de l’arrivée à Paris, contraignant des centaines de journalistes à réécrire à la hâte le portrait du vainqueur dont l’identité ne faisait pourtant aucun doute la veille encore, à la sortie des Alpes. Il a gardé cet esprit léger qui ruisselle sur l’ensemble du groupe, chacun louant sa décontraction communicative.
En vainqueur à la cool à l’Alpe d’Huez.
En haut, le lendemain dans le col de Sarenne.
Sous forme de clin d’oeil, Tim Wellens a sa propre manière de synthétiser l’avis général : « Franchement, je paierais presque pour avoir le droit de courir ici. » Occupant le même hôtel que nous à Chambéry, Brandon Mcnulty (à qui Pogacar avait offert la victoire au Grand Prix de Montréal en octobre dernier) évoque sobrement son leader : « C’est un gars simple, pas du tout m’as-tuvu. Il est facile à vivre, facile dans les rapports professionnels. Il est juste normal quoi ! » Un jour, Tim Wellens, pince-sans-rire, est allé jusqu’à soutenir « qu’il mettait de l’ordre à son lit avant de quitter sa chambre », ce qu’il est bien sûr difficile de vérifier, mais qui est une manière de souligner sa simplicité, son attention aux autres.
Cet affectueux respect du chef va très loin. Dans l’étape Champagnole-plateau de Solaison, Isaac Del Toro a choisi d’aller tout droit dans l’obstacle qui a conduit à la chute et l’abandon de Jonas Vingegaard plutôt que d’amorcer un mouvement d’équilibriste censé l’aider à rester sur sa machine : « Ou je tombais moi-même, ou je prenais le risque de renverser Tadej. » En une fraction de seconde, le jeune Mexicain a fait son choix, un coin de son cerveau lui rappelant certainement que le Maillot Jaune lui avait offert la victoire à Montjuïc sous les yeux d’un Vingegaard berné.
Aider le collectif
Dans l’ascension finale, Pogacar s’est enquis de l’état de santé de son jeune équipier, un peu secoué par sa chute et contraint à une poursuite pour reprendre sa place à l’avant. Le Mexicain retrouvant peu à peu ses jambes, le Slovène s’est fait un devoir de le tracter jusqu’au sommet, se retournant sans cesse et régulant son allure pour qu’il reste au contact. Il faisait ainsi abstraction de la victoire d’étape pour lui-même, à seule fin de reprendre du temps à Paul Seixas (en concurrence avec Del Toro pour le maillot blanc et une place sur le podium final), qui avait vaillamment stabilisé l’écart autour de 40’’. Il ne fit plus tard qu’un léger reproche à son jeune équipier, celui de n’avoir pas su saisir l’occasion de battre Remco Evenepoel, certes plus rapide, mais « prenable » en étant un peu plus malin dans le dernier kilomètre. Rien de grave au fond car le champion du monde ne ressent jamais d’amertume à finir derrière un coureur qu’il estime, que ce soit dans un Grand Tour ou sur une classique, surtout lorsqu’il s’agit de Mathieu van der Poel, son alter ego sur les Flandriennes. Peu importe au fond la façon dont Pogacar a évoqué cette occasion ratée et ces quelques secondes de bonification bêtement perdues, Isaac Del Toro est toujours subjugué par l’intérêt que lui porte le numéro un mondial : « Je lui en suis tellement reconnaissant. Une journée ne fait que 24 heures et il prend du temps pour moi. On sent qu’il a besoin d’être parmi nous, pour aider le collectif à être encore meilleur. » Le successeur désigné ajoute : « L’idée, en fait, est que je sois toujours avec lui pour engranger un maximum d’expérience en un minimum de temps. »
Hyper complice avec son jeune lieutenant
Isaac del Toro au Plateau de Solaison.
À la veille de l’arrivée à Paris, alors qu’il avait apporté une nouvelle fois un soutien précieux au Mexicain dans le col de Sarenne, Tadej Pogacar avait nuancé les commentaires qui soulignaient ce dévouement désintéressé, révélant une fois encore sa prudence à ne pas tirer la couverture à soi : « On retiendra que j’ai aidé Isaac à préserver sa place sur le podium, je préfère retenir qu’il m’a aidé à gagner le Tour ! » Du haut de son poste de directeur sportif, Fernandez Matxin est bien placé pour analyser le type de meneur qu’il est : « Il n’existe aucune recette pour devenir un leader, on l’est ou on ne l’est pas. C’est un trait de caractère profondément ancré dans sa personnalité, ça ne s’apprend pas, ça ne s’achète pas. »
Révolution intime
Le temps, donc, n’aurait pas changé Tadej Pogacar. Ambianceur éternel, diffuseur permanent de bonnes ondes, catalyseur d’énergies positives. Un talent à l’état pur aux retouches impossibles, un monolithe à prendre dans sa masse brute. Seul l’épi de cheveux en petite aile de requin au travers du casque aurait disparu. En réalité, le Slovène n’a cessé d’évoluer, la façade extérieure cachant de multiples aménagements intérieurs. Ses deux défaites face à Jonas Vingegaard (2022-2023) ont conduit à une mini-révolution intime qui n’a cessé ensuite de se développer de façon exponentielle, comme si le coureur avait soudain un appétit décuplé d’apprendre, au-delà de l’impérieuse nécessité d’envelopper son talent naturel de concepts novateurs. Mauro Gianetti nous le confiait à Chambéry, Tadej Pogacar a besoin de stimuli pour garder sa fraîcheur et sa motivation, cela passe par un programme de courses qui diffère chaque année un peu, mais également par l’adhésion totale aux préceptes définis par le pôle performance de son équipe, dirigée par Jeroen Swart.
« I’m (not) done »
Ce dernier ne peut que s’en réjouir : « Chaque année a été une surprise quant à sa capacité à continuer à progresser un peu ici et là. On pense qu’il n’y a plus rien à grappiller, et il nous prouve à chaque fois le contraire. Pendant l’hiver 2023, nous nous sommes demandé : “Où sont ses lacunes ?” Il venait de finir deuxième du Tour et il était numéro un mondial, mais malgré cela nous avons identifié trois ou quatre domaines où il pouvait peut-être gagner 1 %. Nous avons mis les changements en place et, sur certaines métriques, nous avons vu des progrès de 6 à 8 %. Cela nous a surpris. Vous pensez être à la limite, mais en réalité vous ne savez pas où se trouve cette limite. Probablement que sa marge de progression est de plus en plus mince, mais je ne m’aventurerai jamais à prédire le tout dernier palier. »
Les deux gros traumas de Pogacar sont liés au souvenir de son calvaire au col du Granon (2022) et au col de la Loze (2023), que trois mots prononcés d’un ton désespéré à l’oreillette résument parfaitement : « I’m done » (« je suis fait »). C’est le point de départ de toute une stratégie visant justement à gommer ce fameux « I’m done ». Le constat était clair : le leader D’UAE s’est effondré d’étapes où la dépense énergétique dépassait 4 200 kilojoules. Il fallait donc en passer par un travail de force dont le but est de permettre aux muscles de conserver leurs capacités de production de puissance dans des conditions de fatigue avancée. Sur le site Cyclingnews, Jeroen Swart a fait preuve de pédagogie pour rendre le principe compréhensible aux béotiens que nous sommes : « Imaginez que vous souleviez des charges très lourdes à la salle de musculation. Ensuite, on vous demande de soulever une charge beaucoup plus légère, mais de façon répétée. Votre capacité à répéter cet effort léger sera bien meilleure que si vous n’aviez jamais travaillé avec des charges lourdes. C’est une explication volontairement simplifiée, mais elle permet de comprendre le principe. En développant davantage de force musculaire, vous disposez d’une réserve supplémentaire que vous pouvez encore exploiter en toute fin d’étape. C’est précisément ce qui améliore la “durabilité” : la capacité à produire un niveau de performance proche de celui que l’on aurait lorsqu’on est encore frais. Chez Tadej, la baisse de performance après avoir dépensé 4 500 kilojoules est généralement inférieure à 1 % par rapport à son niveau initial. »
Sa force d’aujourd’hui est donc sa faiblesse d’hier. L’amélioration de la durabilité est un processus multifactoriel qui associe nutrition (« entraîné » à cet effet, le corps doit pouvoir absorber 120 g de glucides par heure, contre moins de 80 dans un passé récent), travail de force et travail d’endurance aérobie sur des intensités élevées, exigeant un engagement au quotidien que Mauro Gianetti qualifie « d’absolument exceptionnel » chez son leader. En complément de ce travail sur la durabilité, l’accent a été mis sur un travail de force en basse cadence pour améliorer le couple – mesurable en newton-mètres (Nm) –, qui associe la force exercée sur les pédales et la fréquence de pédalage. Au lieu de se focaliser de façon assez classique sur la puissance moyenne maximale sur une durée déterminée, les maîtres à penser de « Pogi » se sont intéressés au « couple maximal moyen » qui, chez le phénomène slovène, n’a cessé d’augmenter depuis trois ans. À puissance identique, un coureur peut avoir une force élevée à faible cadence ou une force plus faible à cadence élevée : une approche utile pour individualiser l’entraînement et qui explique cette capacité du Maillot Jaune à accélérer violemment en montée tout en conservant une cadence relativement élevée. « Comme le couple est une composante de la puissance en partie responsable des gains observés, nous en déduisons qu’il y a aussi des améliorations continues dans ce domaine », se félicite Jeroen Swart.
Venu pour souffrir
Dans le quotidien L’équipe, certains équipiers ont apporté des témoignages très éclairants sur l’engagement sans faille du champion du monde. Tim Wellens : « Je préfère être en course qu’à l’entraînement avec Tadej ! » Nils Politt : « S’entraîner avec Tadej, c’est uniquement de la souffrance… » Matteo Trentin, son voisin à Monaco, connaît lui aussi les effets de partager une sortie avec le Slovène : « Je reste dans sa roue tant que c’est possible, puis j’attends son relors et on rentre ensemble. Un jour, avec Tim, on l’a accompagné pendant cinq heures : on a passé la journée dans sa roue ! »
Équipier de luxe d’Isaac del Toro dans la
dernière bataille des Alpes. Podium assuré.
Pendant les premiers jours du Tour, les journalistes ont cherché des explications à sa domination qui ne semble affectée par rien, pas même une canicule qui était un facteur limitant chez lui auparavant. « L’équipe a énormément progressé dans tous les secteurs. L’hydratation, la nutrition, le “cooling” (les stratégies de refroidissement) », a-t-il sobrement énuméré avec l’air de celui qui n’y voit aucune arrière-pensée, développant ensuite son argumentaire : « Quand tu n’es pas en surchauffe dans la journée, tu récupères beaucoup mieux. La température de mon corps la nuit est plus basse qu’elle ne l’a jamais été sur les Tour de France précédents, pourtant bien moins chauds. » Livré à l’état brut, l’exemple avancé par Pogi peut donner l’impression d’un enfumage, mais il n’est pas complétement infondé puisque Jeroen Swart expliquait un jour que l’entraînement à la chaleur (35 °C et 90 % de taux d’humidité) entraînait une augmentation de 25 % du volume plasmatique dans le sang, dont l’une des conséquences est de voir affluer davantage de sang vers la peau de manière à réguler la température corporelle.
Nous sommes bien incapables de percer tous les mystères de Tadej Pogacar, avec en mémoire ce contrôle nocturne au soir de l’étape du Markstein, rendu légalement possible par des « soupçons graves et concordants », mais on ne peut nier non plus sa manière de se jeter corps et âme dans l’aventure avant-gardiste de son sport, à seule fin de conserver les fameux stimuli qui un jour programmeront la fin de sa carrière, quand ils n’agiront plus avec la même intensité. Tant qu’il se confronte à des éléments qui le challengent, ou qu’il explore des nouveaux concepts, Tadej Pogacar continue d’avancer. Loin de l’image du coureur soucieux de sa liberté, un peu rebelle face aux consignes, et qui n’écoute que son instinct, le chef de file D’UAE est attentif à ce que lui dit L’IA, dans une lotour gique voulue par son équipe, qui a officialisé un partenariat (elle est pionnière en ce sens) avec Analog, une entreprise émiratie de technologies avancées. Le Slovène n’est pas un acteur passif de cet outil de pointe qui absorbe des milliers de données via une ribambelle de capteurs, mais remplit comme l’ensemble de ses équipiers des formulaires de « bien-être » et autres questionnaires ayant trait au ressenti, à l’émotionnel, au subjectif de l’être, l’intelligence artificielle se chargeant ensuite de redéfinir certaines orientations. Pogi possède cette faculté à enclencher le « reset » entre deux blocs de préparation ou entre deux gros objectifs, et de se ressourcer à Monaco auprès de sa compagne, la cycliste Urska Zigart. Le Maillot Jaune en convient aisément : « Mes chiffres n’évoluent peut-être plus beaucoup, mais les détails comptent. Mon humeur, mes émotions, c’est dans ce domaine que j’ai le plus progressé dernièrement. »
Athlète ultradominant, palmarès XXL, Tadej Pogacar est-il devenu de fait le patron du peloton ? C’est probablement dans ce domaine qu’il a le moins changé, comme si le statut ne l’intéressait pas. Il vient de rejoindre Eddy Merckx et Bernard Hinault au nombre de victoires dans le Tour (5), mais il s’en diffère par l’absence de coups de gueule et sa répugnance à régenter son environnement. Un jour, Fabian Cancellera nous avait dit : « Il n’est pas dans le peloton, il est à côté », au sens premier de ses longues échappées, mais surtout pour lui reprocher d’être un peu trop dans sa bulle, pas vraiment à l’écoute des autres, ce que le triple vainqueur de Paris-roubaix et du Tour des Flandres trouvait dommageable compte-tenu de sa dimension sportive.
Sain et sauf après le contrela-montre entre Évian
et Thonon quand d’autres comme Lipowitz sont partis à la faute.
Fidèle en ce sens à sa version originelle, Tadej Pogacar semble privilégier une vie un peu bohème au milieu de ses équipiers, plutôt que d’être la girouette qui indique le sens du vent à l’ensemble du peloton. Seulement, quand il parle, sa voix porte. Souvent d’ailleurs en réponse à une question de journaliste. Il n’a pas l’âme d’un polémiste, il rechigne à s’attaquer aux institutions et il n’est guère enclin aux déclarations fracassantes. C’est à l’occasion d’une interview qu’il avait suggéré d’inverser les dates du Giro et de la Vuelta, l’un subissant régulièrement des intempéries et des épisodes neigeux, quand l’autre est exposé à des vagues de fortes chaleurs. L’idée lui était venue au détour d’une question, mais elle n’était pas dénuée de bon sens, ce qui est d’ailleurs un trait de caractère dont on ne parle pas souvent. Un autre que lui aurait suggéré la même chose, le propos n’aurait trouvé aucun écho, mais la moindre de ses opinions possède une résonnance particulière, ce en quoi il est lui aussi un « patron ».
Pas de courses l’été
De la même façon, lors d’une conférence de presse où le sujet a tourné autour de la canicule frappant le Tour de France cette année, il a répondu : « Si j’avais le pouvoir de tout modifier, je changerais tous les calendriers et je n’organiserais pas de courses en juillet ni en août dans les régions chaudes. » Sur des sujets sensibles, le quintuple vainqueur du Tour ne se contente jamais de réponses lapidaires, et a tendance au contraire à développer son point de vue : « Hier, quelqu’un a proposé de commencer à 10 heures, mais pour moi ça ne changerait rien parce qu’on finirait quand même en pleine chaleur. Il faudrait donc commencer à 8 heures, voire plus tôt encore. Se réveiller à 5 heures pour courir à 8 heures, c’est un changement auquel le corps peut s’adapter. »
Lors des étapes destinées aux sprinteurs, ce n’est pas lui qui était à l’initiative de faire courir en deuxième rideau des formations visant le classement général pour leur propre sécurité, mais c’est tout de même lui qui a « officialisé » cette pratique, le simple fait de la valider lui donnant aussitôt un statut de règle à suivre. Être ou non un patron se reflète également dans la manière d’être imité, et à ce propos, tout ce qu’il a mis en place avec son équipe pour effacer les déconvenues de 2022 et 2023 est aujourd’hui scrupuleusement observé par les formations rivales. Mais pour l’instant, Pogi garde sa longueur d’avance.
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