Julian Alaphilippe POUR L’AMOUR DU CIEL


JULIAN ALAPHILIPPE a mis un terme à vingt-trois ans de disette française 
en s’emparant à Imola du maillot irisé. Après une course d’équipe parfaite, 
le puncheur a franchi la ligne en solitaire, avant de succomber à l’émotion.

FRISSONS ETERNELS

28 Sep 2020 - L'Équipe
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL ALEXANDRE ROOS

IMOLA (ITA) – On ne sait pas encore bience qui nous est tombé sur la tête hier, peut-être ce ciel boursouflé de nuages noirs qui nous toisait de plus en plus près, mais on ne voyait plus les choses de la même manière quand Julian Alaphilippe franchit la ligne d’arrivée. On n’apercevait plus les tribunes grises et vétustes de l’autodrome Enzo et Dino Ferrari, on n’entendait plus la tristesse d’un paddock bétonné qui sonnait creux, ni l’horrible techno crachée par les haut-parleurs pour combler le vide.

Le Français venait de renverser d’un coup de pied un gros baril de peinture arc-en-ciel, on voyait subitement tout en technicolor, comme si on venait de prendre un cachet d’ecstasy.

Alors, par quel bout prendre ce titre de champion du monde? Il y a évidemment le fil de la rareté, seuls huit coureurs français avaient conquis ce maillot avant lui, le dernier en 1997 avec Laurent Brochard, vingt-trois ans d’attente, plus long qu’une enfance. Mais il y avait tellement plus dans toutes les images qui se sont superposées hier à Imola, tous ces moments qui nous arrachaient la peau à la pince à épiler.

Thomas Voeckler assis contre une barrière en train de brailler contre l’écran géant parce que Jakob Fuglsang et Michal Kwiatkowski roulaient derrière Alaphilippe avec Wout Van Aert dans la roue, puis contre son propre coureur parce qu’il se retournait dans la descente pour voir où étaient ses poursuivants et prenait des risques inconsidérés. Voeckler qui met sa tête entre ses genoux, Voeckler qui se lève à un kilomètre de l’arrivée et sourit, Voeckler qui se rassoit. Julian Alaphilippe qui lève les bras, désarticulé par l’émotion, comme si sa colonne vertébrale ne le soutenait plus. Et puis ce podium, La Marseillaise qui gonfle le torse du nouveau champion du monde, cette trachée pleine de sanglots, ces yeux pleins de larmes, ce regard tourné vers là-haut.

Il tenait sa proie, son rêve 
et il n’allait plus le lâcher

En conférence de presse, Wout Van Aert avait la parole sèche au moment d’avouer son impuissance: «Le plus fort a gagné, on était cinq dans la poursuite, mais on n’a même pas réussi à lui reprendre une seconde.» À son côté, Alaphilippe n’écoutait pas, mèche de rocker, les veines des tempes encore gonflées par l’effort, il se touchait le coeur, posait sa tête contre la table, incrédule. « Champion du monde, c’était le rêve de ma carrière, je l’ai réalisé, je ne sais pas quoi dire», soufflait le Français. Alors, il faut tout de même raconter pour lui. On ne devient pas champion du monde sans un chef-d’oeuvre. Celui de toute une carrière, de la maturité d’un coureur de 28ans au palmarès de grande classe et qui avait parfaitement préparé son affaire, puisqu’il révéla qu’au moment où il avait abandonné son maillot jaune dans le Tour, il s’était entièrement tourné vers les Mondiaux.

Hier, on s’est inquiété dans les deux derniers tours quand on le voyait traîner au fond de la classe, mais le chien jadis foufou attendait tranquillement sous la table le moment où un os allait tomber.

Ce moment, c’est celui que tous les autres favoris avaient coché, les derniers hectomètres du dernier passage dans la côte de la Gallisterna, mais lui seul fut en mesure de porter l’effort là où tout le monde l’attendait. Son démarrage balaya toutes les autres attaques dans l’oubli, celle de Tadej Pogačar dans l’avant-dernier tour, qui joua un temps à l’avant avec une vingtaine de secondes d’avance, puis celles des Italiens – Caruso, Nibali, Masnada – et de Marc Hirschi.

Surtout, il utilisa l’offensive de Michal Kwiatkowski dans la bosse finale comme sa rampe de lancement. Il contra le Polonais et derrière, ce fut rideau. Dans la descente, il creusa un trou d’une quinzaine de secondes, son trésor, auquel il n’allait laisser personne toucher, pas même ce groupe de cinq méchants coureurs – Van Aert, Hirschi, Fuglsang, Kwiatkowski, Roglič – qui voulaient sa peau. Alaphilippe se cabrait en avant sur son vélo, comme s’il voulait pousser sa machine à aller plus vite, ses bras secs bataillaient avec son guidon, il montrait les dents comme un crotale. Il tenait sa proie, son rêve et il n’allait plus le lâcher.

Malgré les détours de sa vie, Alaphilippe ne s’est 
jamais départi de son bonheur de troubadour

Mais on ne devient pas non plus champion du monde sans une équipe autour de soi et si les Bleus s’étaient avancés vers ces Mondiaux avec la modestie d’outsiders, ils ont en réalité empaqueté la course pour leur leader. Nans Peters et Quentin Pacher avaient été les premiers à visser, à un peu plus de 70 kilomètres de l’arrivée, sans que l’on soit sûr que ce mouvement ait vraiment pesé sur la course. Il aura en tout cas eu le mérite de réveiller le Championnat et de condamner l’échappée. Surtout, Alaphilippe fut parfaitement entouré dans le dernier tour, là où tout se joue, où un Mondial fait le tri entre ses prétendants. Après que les Belges se furent rincés dans la poursuite derrière Pogačar, Valentin Madouas et Rudy Molard contrôlèrent tous les mouvements comme des vigiles de discothèque. Et Guillaume Martin,qui avait bouché un trou auparavant, alluma même un pétard à un kilomètre du pied de la dernière côte, une offensive qui peut paraître anodine mais qui coûta forcément une cartouche aux adversaires des Français un peu plus tard dans la montée. Bref, du tableau noir à tous les étages.

Et puis, on ne devient pas champion du monde sans un destin. L’an passé, la pluie incessante avait douché les espoirs d’Alaphilippe dans le Mondial du Yorkshire. Hier, elle a tranquillement patienté jusqu’à l’arrivée pour arroser les environs d’Imola, elle ne pouvait pas punir deux fois le Français. Surtout, comment ne pas vaciller quand on repense que l’horizon de son enfance était une barre HLM de Saint-Amand-Montrond, et celui de son adolescence un atelier de mécano où il serrait des boulons de Mobylettes? Malgré les détours de sa vie, Julian Alaphilippe n’a jamais baissé les yeux, il ne s’est jamais départi de son bonheur de troubadour.

On se souvient de lui au milieu de la nuit, la veille d’une présentation du parcours du Tour, en train de voltiger au milieu des tables, d’entraîner tout le monde dans la danse. «Allez les gars, il faut profiter de la vie!» On s’est également souvenu d’un échange de messages au moment du décès de son père pendant l’été. Comme souvent, il disait peu et beaucoup à la fois. «C’est une période vraiment difficile, je me remets au travail pour avancer. Ça fait quand même mal mais ainsi va la vie», avait-il écrit. La vie de Julian Alaphilippe a toujours été d’avancer, de tout bousculer. Quant au reste, il n’avait pas besoin de s’inquiéter, une petite étoile le suit de près depuis longtemps. Elle avait prévu que sur un vélo, pas grand-chose n’allait lui résister. Elle avait écrit qu’il serait champion du monde.


***

JULIAN ALAPHILIPPE ha posto fine a ventitré anni di digiuno francese
conquistando a Imola la maglia iridata. Dopo una perfetta gara di squadra,
il puncher ha tagliato il traguardo in solitaria, prima di lasciarsi sopraffare dall’emozione.

Julian Alaphilippe PER L'AMORE DELL'ARC-EN-CIEL

BRIVIDI ETERNI

28 settembre 2020 - L'Équipe
DAL NOSTRO INVIATO SPECIALE ALEXANDRE ROOS
    
IMOLA (ITA) – Non sappiamo ancora bene cosa ci sia piombato addosso ieri, forse quel cielo gonfio di nuvole nere che ci incombeva sempre più vicino, ma non vedevamo più le cose allo stesso modo quando Julian Alaphilippe ha tagliato il traguardo. Non si vedevano più le tribune grigie e fatiscenti dell’autodromo Enzo e Dino Ferrari, non si sentiva più la tristezza di un paddock cementificato che risuonava vuoto, né l’orribile musica techno sputata dagli altoparlanti per colmare il vuoto.

Il francese aveva appena rovesciato con un calcio un grosso barile di vernice arcobaleno, e all’improvviso si vedeva tutto in technicolor, come se si fosse appena presa una pasticca di ecstasy.

Allora, da quale punto di vista affrontare questo titolo di campione del mondo? C’è ovviamente l’aspetto della rarità: solo otto corridori francesi avevano conquistato quella maglia prima di lui, l’ultimo nel 1997 Laurent Brochard, ventitré anni di attesa, più lunghi di un’infanzia. Ma c’era molto di più in tutte le immagini che ieri si sono sovrapposte a Imola, tutti quei momenti che ci strappavano la pelle con le pinzette.

Thomas Voeckler seduto contro una transenna che urlava contro il maxischermo perché Jakob Fuglsang e Michal Kwiatkowski stavano pedalando dietro ad Alaphilippe con Wout Van Aert alle loro ruote, e poi contro il proprio corridore perché si voltava in discesa per vedere dove fossero i suoi inseguitori e correva rischi sconsiderati. Voeckler che si nasconde il viso tra le ginocchia, Voeckler che si alza a un chilometro dall’arrivo e sorride, Voeckler che si risiede. Julian Alaphilippe che alza le braccia, travolto dall’emozione, come se la colonna vertebrale non lo sostenesse più. E poi quel podio, La Marsigliese che gonfia il petto del nuovo campione del mondo, quella gola piena di singhiozzi, quegli occhi pieni di lacrime, quello sguardo rivolto verso l’alto.

Aveva in pugno la sua preda, il suo sogno
e non l’avrebbe più lasciato andare

In conferenza stampa, Wout Van Aert ha parlato con tono secco nel momento in cui ha ammesso la propria impotenza: «Ha vinto il più forte, eravamo in cinque all’inseguimento, ma non siamo riusciti a guadagnare nemmeno un secondo». Al suo fianco, Alaphilippe non ascoltava, con il ciuffo da rocker, le vene delle tempie ancora gonfie per lo sforzo, si toccava il cuore, appoggiava la testa sul tavolo, incredulo. «Campione del mondo: era il sogno della mia carriera, l’ho realizzato, non so cosa dire», ha sussurrato il francese. Allora, bisogna pur raccontarlo per lui. Non si diventa campione del mondo senza un capolavoro. Quello di un’intera carriera, della maturità di un corridore di 28 anni con un palmarès di grande classe, che aveva preparato tutto alla perfezione, dato che ha rivelato che nel momento in cui aveva ceduto la maglia gialla al Tour, si era concentrato interamente sui Mondiali.

Ieri, negli ultimi due giri, ci si era preoccupati vedendolo arrancare in fondo al gruppo, ma il cane un tempo scatenato aspettava tranquillamente sotto il tavolo il momento in cui sarebbe caduto un osso.

Quel momento era proprio quello che tutti gli altri favoriti avevano segnato sul calendario: gli ultimi ettometri dell’ultimo passaggio sulla salita della Gallisterna, ma solo lui è stato in grado di portare lo sforzo proprio dove tutti se lo aspettavano. La sua accelerazione ha spazzato via nell’oblio tutti gli altri attacchi: quello di Tadej Pogačar nel penultimo giro, che per un po’ ha guidato il gruppo con una ventina di secondi di vantaggio, poi quelli degli italiani – Caruso, Nibali, Masnada – e di Marc Hirschi.

Soprattutto, ha sfruttato l’attacco di Michal Kwiatkowski sulla salita finale come trampolino di lancio. Ha messo sotto pressione il polacco e, alle sue spalle, è calato il sipario. In discesa, si è creato un vantaggio di una quindicina di secondi, il suo tesoretto, che non avrebbe permesso a nessuno di intaccare, nemmeno a quel gruppo di cinque corridori agguerriti – Van Aert, Hirschi, Fuglsang, Kwiatkowski, Roglič – che gli davano la caccia. Alaphilippe si sporgeva in avanti sulla sua bici, come se volesse spingere il suo mezzo ad andare più veloce, le sue magre braccia lottavano con il manubrio, mostrava i denti come un serpente a sonagli. Aveva in pugno la sua preda, il suo sogno, e non li avrebbe più mollati.

Nonostante le deviazioni della sua vita, 
Alaphilippe non ha mai perso la sua gioia da trovatore

Ma non si diventa campioni del mondo senza al proprio fianco una squadra e, sebbene i Bleus si fossero presentati a questi Mondiali con la modestia degli outsider, in realtà hanno gestito la gara per il loro leader. Nans Peters e Quentin Pacher sono stati i primi a lanciarsi in fuga, a poco più di 70 chilometri dal traguardo, senza che fosse chiaro se quella mossa avesse davvero influito sulla gara. In ogni caso, ha avuto il merito di ravvivare la corsa e di neutralizzare la fuga. Soprattutto, Alaphilippe è stato perfettamente sostenuto nell’ultimo giro, nel quale ci si gioca tutto, dove un Mondiale fa la cernita tra i contendenti. Dopo che i belgi si erano sfiniti nell’inseguimento alle spalle di Pogačar, Valentin Madouas e Rudy Molard hanno controllato ogni mossa come buttafuori in discoteca. E Guillaume Martin, che in precedenza aveva chiuso un varco, ha persino lanciato un attacco a un chilometro dai piedi dell’ultima salita, un’offensiva che poteva sembrare insignificante ma che ha inevitabilmente costato una cartuccia agli avversari dei francesi poco più avanti nella salita. Insomma, una prestazione impeccabile su tutti i fronti.

E poi, non si diventa campioni del mondo senza un po’ di destino. L’anno scorso, la pioggia incessante aveva spento le speranze di Alaphilippe ai Mondiali nello Yorkshire. Ieri, ha pazientato tranquillamente fino all’arrivo per bagnare i dintorni di Imola: non poteva punire due volte il francese. Soprattutto, come non commuoversi ripensando che l’orizzonte della sua infanzia era un complesso di case popolari a Saint-Amand-Montrond, e quello della sua adolescenza un’officina meccanica dove stringeva bulloni di motorini? Nonostante le deviazioni della sua vita, Julian Alaphilippe non ha mai abbassato lo sguardo, non ha mai perso la sua gioia da trovatore.

Lo ricordiamo nel cuore della notte, alla vigilia di una presentazione del percorso del Tour, mentre volteggiava tra i tavoli, trascinando tutti a ballare. «Forza ragazzi, bisogna godersi la vita!» Ci si è ricordati anche di uno scambio di messaggi in occasione del decesso di suo padre durante l’estate. Come spesso accaduto, diceva poco e molto allo stesso tempo. «È un periodo davvero difficile, mi rimetto al lavoro per andare avanti. Fa comunque male, ma così va la vita», aveva scritto. La vita di Julian Alaphilippe è sempre stata quella di andare avanti, di stravolgere tutto. Per il resto, non aveva bisogno di preoccuparsi: una piccola stella lo segue da vicino da molto tempo. Aveva previsto che, in sella a una bicicletta, ben poco avrebbe potuto resistergli. Era scritto che sarebbe diventato campione del mondo.

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