Julian Alaphilippe TOUJOURS PLUS FORT
Maillot jaune sur le dos, Julian Alaphilippe a créé la sensation en remportant
hier le contre-la-montre devant Geraint Thomas. Le Français continue d’étonner,
alors que le Tour arrive aujourd’hui en haut du Tourmalet.
UN SAUT DANS L'INCONNU
20 Jul 2019 - L'Équipe
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL ALEXANDRE ROOS
PAU – C’était jour de souffrance et les coureurs, enfin les meilleurs, la laissent rarement apparaître, parfaitement posés sur leur machine, les deux fouets tellement cadencés qu’ils pourraient monter une mayo en dix secondes. Hier, dans le contre- la- montre de Pau, au fil d’un méchant parcours, bosselé, casse- pattes et technique dans sa première partie, puis plat et rectiligne comme la piste de décollage d’un Airbus A380 dans sa seconde, on a pu deviner, ici ou là, la camisole de douleur qui habillait les favoris.
Parti dernier, Julian Alaphilippe possédait le
meilleur chrono à tous les temps intermédiaires.
Et on ne parle pas de la gamelle de Wout Van Aert, qui s’est pris les boyaux dans une barrière métallique et qui est resté longuement au sol, obligé d’abandonner, la cuisse droite ouverte d’une profonde plaie. Mais plutôt de Rigoberto Uran, qui se déboîte la mâchoire comme un crotale, ses petites dents toutes blanches en avant, au moment de s’arracher dans le petit raidard vicelard qui avait été posé dans les rues de Pau, à quatre cents mètres de la ligne d’arrivée. Des gouttes de sueur qui perlent du nez d’Egan Bernal. Des vertèbres saillantes de Romain Bardet qui pointent sous une combinaison rendue translucide par l’effort. Ou de la bave séchée autour des lèvres de Thibaut Pinot.
Personne n’avait imaginé un tel scénario
C’était l’heure d’ouvrir les vannes, de se faire exploser la cafetière à ne plus se souvenir de comment on s’appelle, et au jeu de repousser les limites et d’aller au- delà des frontières du supportable, Julian Alaphilippe est en ce moment imbattable.
Les derniers jours, la caravane du Tour s’écharpait pour savoir s’il pouvait survivre aux Pyrénées avec le Maillot Jaune, combien de secondes il allait rendre à Geraint Thomas dans le chrono. Non seulement le Français n’a pas laissé sa tunique, mais il a remporté l’étape, quatorze secondes devant le Gallois, et, au moment de s’en rendre compte, il bondit de son vélo comme un joueur de foot US qui vient d’inscrire un touchdown.
Le début du parcours lui était favorable, il pouvait y faire jouer ses qualités de puncheur dans les côtes et son agilité dans les endroits piégeux. Il fut plus surprenant de le voir faire jeu égal avec Thomas dans la partie plane – il a gagné des secondes dans la descente de la côte d’Esquillot, ce qui lui a permis d’équilibrer un léger débours ensuite – puis de le dominer dans le dernier kilomètre, aérien dans le coup de cul final.
Personne n’avait imaginé un tel scénario, même pas Alaphilippe lui- même, car le Français n’a jamais été un spécialiste du contrela- montre, du moins pas du niveau d’un rouleur comme Thomas. Forcément, son exploit fut questionné, comme à chaque fois qu’un coureur réalise une performance extraordinaire, hors de son champ de compétences. C’est le lot des Maillots Jaunes qui se découvrent subitement des ambitions dans le Tour, Alaphilippe hier, Thomas l’an passé, Froome depuis 2013 ou Wiggins avant lui… et ces questions ne disparaîtront pas, surtout si le Français résiste encore, tout à l’heure, en haut du Tourmalet. La première, évoquant les doutes que pourraient susciter ses performances, a déboulé hier en conférence de presse et le coureur de Deceuninck- Quick Step y a répondu, fataliste: « Quand on réussit, ça fait forcément parler, ça crée de la suspicion. Je suis là pour faire du vélo, le reste ça me fait rigoler. »
La pression sur les Ineos
Quoi qu’il en soit, avec ce contre- lamontre de Pau, Julian Alaphilippe a inversé le sens de lecture de ce Tour de France. Jusque-là, il nous semblait plus légitime de nous demander où il perdrait le Maillot Jaune, mais désormais, une autre question s’impose: jusqu’où va-t-il le porter ? C’est un saut dans l’inconnu, que même le clan du Français n’avait pas anticipé, et il est impossible de savoir où il va atterrir. La montée du Tourmalet, tout à l’heure, devrait fournir un élément de réponse, mais on a un peu l’impression de dire cela chaque jour,
et d’être à chaque fois surpris. On a en tout cas hâte d’y voir l’attitude des Ineos après le loupé d’hier. Thomas accuse désormais un retard de 1’ 26” sur Alaphilippe, il pourrait être tenté d’attendre un peu plus tard pour passer à l’offensive, mais il faudra bien qu’il se découvre à un moment, sauf à miser sur une défaillance du Maillot Jaune. Quant à Egan Bernal, il a totalement raté son chrono, relégué à 1’ 36” du vainqueur, et le Colombien a un peu perdu de son statut de coleader dans la bagarre.
De nombreux purs grimpeurs ont d’ailleurs subi hier – Adam Yates, Dan Martin, Nairo Quintana… - et la course au podium à Paris s’est, à ce stade, un peu éclaircie. On y retrouve Steven Kruijswijk, Enric Mas, Emanuel Buchmann et surtout Thibaut Pinot, qui n’a concédé que trente- cinq secondes à Thomas, un écart pour lequel il aurait sans doute signé au départ de cette 13e étape. Cela ne sert à rien de ressasser, mais le Franc- Comtois doit vouloir se désorbiter les yeux en repensant à la perte du coup de bordure de lundi ( 1’ 40’’) et on n’ose écrire à combien il serait de Thomas sans cette bourde (*). Dans tous les cas, le leader de Groupama-FDJ s’est remis à l’endroit dans ce Tour, il semble plein de jus et il arrive sur son terrain de jeu favori, avec deux étapes pyrénéennes aujourd’hui et demain, puis les Alpes à partir de jeudi.
On ne peut pas en dire autant de Romain Bardet qui, malgré un changement de vélo à mi- parcours, a déboursé 2’ 26’’ sur Alaphilippe. Le voilà à près de six minutes au général, il s’est offert d’éventuels bons de sortie en montagne pour aller glaner une étape, mais en a-t-il seulement les jambes?
(*) Seize secondes!
***
32 - Il y a 32 ans qu’un Français n’avait pas gagné un contre-la-montre individuel dans le Tour. C’était Jean-François Bernard en 1987, qui en avait remporté deux cette année-là, au mont Ventoux et à Dijon. Depuis, Christophe Moreau s’était également imposé dans un chrono, mais c’était un prologue de 8,2 km, à Dunkerque en 2001.
35 - Il y a 35 ans qu’un coureur français portant le maillot jaune n’avait pas gagné une étape contre- la- montre individuelle. C’était Laurent Fignon en 1984, à Villefranche-en-Beaujolais. Et cette année-là, Fignon avait gagné le Tour !
***
.webp)
.webp)

Commenti
Posta un commento