Magic Johnson et Larry Bird, tancer-franc


Photo The Boston Globe. Getty Images

Dans les années 80, le meneur des Lakers de Los Angeles et l’ailier des Boston Celtics ont incarné tous les clivages états-uniens : racial, social, géographique… Un duel sportif qui aura ressuscité une NBA moribonde.

«Mon but, c’était de ramener deux ou trois de ses dents à la maison.» 
   - Larry Bird ancien ailier des Boston Celtics

1 Aug 2026 - Libération
Par Romain Métairie 

Earvin Johnson a un rictus. Assis dans les travées vides du Longacre, une salle de théâtre nichée en plein Broadway, l’ancien joueur des Lakers assiste en ce mois de mars 2012 aux répétitions d’une nouvelle pièce : Magic/Bird. Et il peste : «Mon personnage ne sourit pas, alors que c’est moi le type souriant et jovial. Même quand j’avais envie de vous briser la nuque ou de vous tuer.» Ces pensées inavouables remontent aux années 80, lorsque «Magic» Johnson ne devait céder ni aux insultes ni aux coups bas et autres fourberies assénés par ses meilleurs ennemis, les Boston Celtics, emmenés par leur chef de meute : Larry Bird. «Et où est donc passé le sourire narquois de Bird? reproche aussi Johnson au metteur en scène. Je détestais ce sourire.»

L’une des premières fois qu’il l’a vu, il l’avait pourtant adoré. On est le 9 avril 1978. Des espoirs étasuniens s’amusent sur le parquet de Lexington dans le Kentucky, face à leurs homologues soviétiques, à l’occasion du World Invitational Tournament, un tournoi entre les meilleurs jeunes amateurs internationaux. Bird, qui arbore déjà sa tignasse blonde, n’a pas encore sa moustache, mais déjà deux coups d’avance sur les autres. «Magic» aussi est de la fête. En seconde mitemps, le voilà qui déboule dans la raquette, transmet le ballon à Bird d’une passe aveugle. L’ailier va pour s’élever vers le cercle, avant de lui redonner soudainement, sans ­regarder, dans le dos de deux défenseurs. «Ça a été trois secondes de basket incroyable. C’était boom, boom, boom ! Je me suis dit : “Wow, j’adore jouer avec ce gars !”» se souvient «Magic» dans le livre When the Game Was Ours, de Jackie MacMullan. A l’époque, il n’a que 18 ans, Bird 21.

Deux des plus grands rivaux que le sport ait connus ont donc commencé comme coéquipiers. Leur détestation a d’ailleurs débuté à ce moment-là. Par une fascination mutuelle. Elle a germé inconsciemment, entre deux gloires en puissance qui s’admiraient autant qu’elles se jalousaient. «J’ai rencontré le meilleur lycéen du pays», pense Bird en rentrant de ces huit jours de tournoi passés ­ensemble.

Le cool guy et le cul-terreux

Les deux hommes ne s’étaient jamais rencontrés avant. Ils n’échangeront que quelques bribes de mots. De polis «bonjour», «au ­revoir», pas plus. Dans leur existence, leur façon d’être, leur style, tout semble les opposer. Bird cultive l’image du culterreux, travailleur taiseux. Le «Hick from french lick», péquenaud tout droit venu de cette petite ­bourgade d’un peu moins de 2 000 habitants, paumée dans la campagne de l’Indiana. Johnson, lui, a l’étiquette du «cool guy», un «entertainer» né, ­avenant dans ­toutes les situations. Elevé dans le quartier afro-américain de Lansing, ville ­ouvrière du Michigan d’un peu plus de 100 000 habitants. Pendant que «Magic» s’esclaffe, musique à plein volume, en dansant au rythme des Ohio Players, sous les hourras admiratifs de toute l’équipe, Bird reste à l’écart, à ­contempler les champs du Kentucky qui s’étendent à perte de vue depuis la fenêtre du car. «Magic était un tchatcheur intarissable. Larry ne disait pas un mot», opine le joueur américain James Bailey, un ­contemporain. Leurs personnalités aux antipodes l’une de l’autre vont contribuer à cristalliser les passions, alimenter les fantasmes d’une Amérique fracturée, encore durablement hantée par la ségrégation raciale. Malgré lui, Bird incarne, pour une frange de la population, le «Great White Hope» («grand espoir blanc», en français) tant attendu qui régnerait enfin sur un sport dominé par les joueurs noirs. Le hasard de la draft, cette grand-messe annuelle où les franchises se répartissent les meilleurs jeunes, contribuera à exacerber les tensions. Les deux talents atterrissent dans deux équipes mythiques. Les Lakers de Los Angeles pour «Magic»: ville aux six titres NBA, démocrate, cosmopolite, effervescente ; les Boston Celtics pour Bird : treize bagues de champions, bastion manufacturier, encore englué dans un lent processus de déségrégation.

Les deux hommes partagent peu de points communs si ce n’est celui-ci, fondamental : «Magic et moi avions la même conception du basket», tranche Bird, qui jouait ailier. Johnson, lui, était meneur. Un maestro atypique, du haut de ses 206 centimètres. Malgré leur différence de poste, c’est pourtant comme s’ils formaient un seul et même joueur : spontané dans les mouvements, instinctif dans le jeu. Tout est en place pour magnifier une rivalité longue de plus de dix ans, dont l’acte de naissance est daté du 26 mars 1979, jour de la ­finale NCAA, le championnat universitaire des Etats-Unis, à Salt Lake City. Près de 35 millions d’Américains sont devant leur poste. La plus grande audience de l’histoire de la compétition. C’est dire les attentes placées sur ces deux talents pas encore pros, dont les deux facs, Indiana State et Michigan State, n’avaient jamais été à pareille fête. La victoire des Spartans de Johnson ne souffre d’aucune contestation. Elle demeure à ce jour comme le revers le plus cuisant de la carrière de «Larry Legend». Même des décennies plus tard, il n’a «jamais digéré cette défaite». La rencontre fait basculer le basket universitaire dans une autre dimension. Négociés à 5,1 millions de dollars, les droits télés se monnaieront 96 millions cinq ans plus tard.

«A eux deux, ils ont pimenté la ligue»

Un avant-goût de ce que va apporter leur antagonisme à la NBA, alors en pleine crise existentielle au tournant des années 80. Les affaires de dopage, la coke et la marijuana qui circulent dans les vestiaires, la violence entre joueurs, et l’absence notable de superstars nuisent à la vente du produit. Un déclassement tel que même les finales étaient diffusées en différé.

L’arrivée du tandem va tout révolutionner. Elle coïncide avec l’essor d’ESPN, née en septembre 1979. La chaîne câblée va montrer aux yeux du monde leurs exploits, et ce dès la première saison, qui se clôturera avec l’élection de Bird comme rookie (débutant) de l’année, et le couronnement de Johnson, sacré champion NBA avec le titre honorifique de «MVP des finales» (le titre de meilleur joueur). Les premières retrouvailles sur les parquets sont âpres. L’emporter est un besoin ­vital, rentrer défait est une humiliation. «Mon but, c’était de ramener deux ou trois de ses dents à la maison», se marrait l’ex-Celtic en 2012 sur un plateau de télévision, son ancien cauchemar à sa droite.

Palpable à leurs débuts, leur rancoeur réciproque sera amplifiée après l’épisode du All-Star Game 1982, le «match des étoiles» entre les meilleurs joueurs du championnat. Alors que «Magic» échange dans le couloir de la salle d’East Rutherford, dans le New Jersey, quelques amabilités avec des membres de la team Est, Bird traverse le couloir en prenant bien soin de ne pas saluer son rival. Un silence de mort s’installe. «A ce moment-là, il y avait une réelle animosité des deux côtés», se remémore «Magic» dans When the Game Was Ours. Les deux hommes font une fixette l’un sur l’autre, devenue obsession au fil des saisons. «Quand le calendrier tombait chaque année, raconte «Magic» au magazine Sports Illustrated, je repérais les matches contre Boston et je les entourais. Pour moi, il y avait ces deux-là et les 80 autres.» Johnson, encore : «La première chose que je faisais chaque soir, c’était de regarder ce qu’avait fait Larry. S’il avait fait un triple-double [qui consiste à réaliser au moins dix unités dans trois catégories statistiques sur un match, par exemple 10 points, 10 rebonds, 10 passes, ndlr], je voulais en faire un le lendemain. Quand il prenait 20 rebonds, je voulais faire 20 passes.»

Pendant presque toute la décennie, excepté les années 1983 et 1989, au moins un de ces deux-là termine champion : huit titres, six trophées de MVP, 24 sélections All-Star durant leur carrière. «Magic et Larry ont été les co-rois de la NBA. Ils étaient comme le sel et le poivre et, à eux deux, ils ont pimenté la ligue», résume Mychal Thompson, numéro un de la draft 1978, qui a bien connu les inséparables. Les deux visages du basket américain, avant l’avènement de Michael Jordan dans les ­années 90. Au total, ils croiseront le fer à trois reprises en finales. L’animosité était réelle, et pas seulement entre Bird et «Magic». Une injonction de Pat Riley, l’illustre coach des Californiens époque «Showtime» (de 1981 à 1990), à ses ouailles, offre un aperçu des batailles : «Ne ­relevez jamais un Celtic à terre», figurait entre autres consignes. Le blockbuster de la saison 19831984 tient toutes ses promesses. La hype est tellement grande que David Stern, le nouveau boss de la NBA qui sauva la ligue d’un crash certain, exprima son souhait de voir la série s’achever au match décisif, après sept matchs, alors que les Celtics menaient 3-2, déclenchant l’ire de Bird. Ses «C’s» (le surnom des Celtics de Boston) l’emporteront quand même, chez eux. Dans sa chambre d’hôtel, en pleurs, alors que toute la ville de l’Est célèbre dans les rues en bas, «Magic» vit la «pire nuit» de sa vie. Il prendra sa revanche lors des deux autres ­occasions, en 1985 et 1987. Entretemps, un événement survenu à la fin de l’été 1985 va bouleverser leur relation. Au grand étonnement de leurs deux entourages, les rivaux ont accepté de tourner un spot publicitaire, chez la mère de Larry Bird. C’est donc en pleine cambrousse perdue dans le sud de l’Indiana qu’un beau jour, Earvin Johnson débarque dans l’allée de la maison que Bird avait rénovée pour sa mère, au volant d’une limousine noire immatriculée LA 32 (son numéro de maillot). Le spot les met en scène en un contre un, pour promouvoir la marque de chaussures Converse. Le tournage est pesant. Une fois la scène en boîte, ils s’assoient l’un en face de l’autre sur un banc puis se racontent leur été. A l’heure du déjeuner, Earvin se dirige vers sa caravane. C’est sans compter sur Georgia Bird. La mère de Larry a dressé la nappe. Son accueil chaleureux désamorce les tensions, et réduit le fossé entre les champions. Bird découvre Earvin, Johnson découvre Larry. «J’étais capable de faire la part des choses entre le gars assis dans mon sous-sol et le gars qui portait le maillot des Lakers et qui nous empêchait de gagner», se rend compte Larry Bird.

Diagnostiqué séropositif

Des années plus tard, en 1991, «Magic» est diagnostiqué séropositif. Bird est l’un des rares à qui il ­annonce la nouvelle avant de la rendre publique. «On était tellement ­connectés l’un à l’autre depuis si longtemps, que je ­savais que Larry ne voudrait pas l’apprendre autrement, dira le meneur des Lakers. Lui et moi, c’était une trop vieille histoire pour qu’il découvre ça à la télé comme tout le monde.» Bird est sous le choc.

«C’est la chose la plus difficile que j’aie eue à affronter, hormis le décès de mes parents. Ce fut un jour terriblement triste», a confié Bird lors d’une interview à Fox Sports en 2024. A l’époque, le sida est «synonyme de sentence de mort». Au téléphone, «Magic» le rassure. «Il m’a dit qu’il allait vivre, que ça irait. Je l’ai cru. Il ne m’avait jamais menti. Je me suis senti très mal. Nous avions un match le soir, et je n’avais aucune envie de jouer.» Larry Bird réalise, soudain, qu’il ne rejouera sans doute plus jamais contre son vieil ennemi. Les deux sont au ­crépuscule de leur vie de basketteur. Sûrement avaient-ils imaginé un autre épilogue à leurs joutes ­épiques. Il s’écrira à Barcelone, lors des Jeux olympiques de 1992. Avant son retrait des parquets de NBA, «Magic» implore un Bird vieillissant, le dos flingué, de jouer une dernière fois. Avec lui. Ensemble, comme en 1978. «J’ai attendu toute ma carrière de pouvoir rejouer une dernière fois avec toi, réclame Magic. Tout ce que je veux, c’est te faire une passe aveugle et que tu prennes un tir à trois points.» Ils finiront avec la médaille d’or, acquise au sein de la «Dream Team», l’un des plus grands collectifs de tous les temps. Ils en étaient les deux capitaines. Indissociables.

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