Barguil: « J’ai vraiment peur pour les jeunes »


Après deux semaines de course, Warren Barguil occupe 
la 105e place du classement général du Tour de France.

Le Breton de 34 ans a profité de la deuxième journée de repos du Tour, qu’il traverse dans l’anonymat et qui pourrait être son dernier, pour s’ouvrir sur ce cyclisme qui va toujours plus vite et dont l’évolution l’inquiète.

"Les gens ne se rendent pas compte 
à quel point le niveau s’est élevé"

"Il faut que l’UCI agisse sur un truc : 
limiter l’âge des coureurs sur les courses World Tour"

21 Jul 2026 - L'Équipe
JULIEN CHESNAIS

AIX-LES-BAINS (SAVOIE) – Avant l’heure du massage, hier après-midi, Warren Barguil (Picnic-PostNL) nous a reçus dans sa chambre d’hôtel, allongé sur son lit et engoncé dans des bottes de récupération qui le recouvraient jusqu’au bassin et dont les bruits du compresseur, comme un scaphandre, ont bercé notre entretien durant vingt minutes . Il donnait l’impression d’être un patient qu’on visitait, mais un patient détendu, revigoré par sa première bonne journée vécue sur le Tour, la veille, au plateau de Solaison (58e, à 23’49’’ du vainqueur). Sans, toutefois, se faire trop d’illusions pour la troisième semaine. « On va dire que j’ai fait le deuil du Tour, sourit le meilleur grimpeur du Tour 2017, vainqueur de deux étapes cette année-là et doyen des Français sur l’édition 2026, à 34 ans. Mais me retrouver à l’avant et me faire plaisir sur une belle étape, ce serait sympa.

Vous traversez votre 12e Tour dans l’anonymat. Comment le vivez-vous?

C’est difficile. Mais je savais queceserait compliqué enenchaînant Giro-Tour. Comme je sais que le temps passe, je pense quej’ai voulu reprendre unpeutrop vite après ma chute (il s’est cassé deux côtes, une clavicule et s'est fissuré le bassin sur le Tour des Alpes-Maritimes, le 22 février). Si tu n’es pas à100% auTour, c’est zéro plaisir et unegrosse galère (sourire). Mais ça va un peumieux. Dimanche, j’ai essayé de m’échapper unpeuplus audébut de l’étape. C’est la première fois quej’ai eudu plaisir. Çaaétélong. Les quatorze étapes précédentes, c’était plus dela survie. Mais je medisquec’est peut-être mondernier Tour. Et le Tour, ça se respecte, ça ne s’abandonne pas. Après, onadelachance, Pavel (Bittner) va bien ausprint. Je l’ai beaucoup aidé sur les étapes pour le protéger, lui ramenerdesbidons, etc.

Quelle étape a été la plus dure?

Latroisième, qui arrivait aux Angles. Çaa roulé àbloc toute la journée. Il y asi peu d’espaces pour les échappées quetout le mondeforce pour être dedans. Alors mêmequ’onsait quePogacar va contrôler… Et, commedimanche, ça met 80 bornes àsortir. Tous se donnent à300%. Ensuite, la première chose quetout le mondefait, c’est gruppetto pour s’économiser et réessayer le lendemain. C’est ce qui fait quela vitesse est si élevée. Dimanche, dans la longue bosse de7km, je pense queles trois quarts des mecsquiont essayé d’aller dans l’échappée ont presque battu leur record sur vingt minutes. C’est fou. Ladensité duniveau fait quecen’est plus commeavant. Avant, tu avais peutêtre le leader et deux équipiers qui allaient enaltitude. Maintenant, c’est toute l’équipe, voire les remplaçants aucas oùl’un ne serait pas bien. Tout le mondeestau millimètre.

Avec vos données de puissance de 2017, où vous situeriez-vous sur ce Tour?

J’ai toujours publié mes données sur Strava. En 2017, je pesais 60-61 kg, j’en fais un ou deux de plus actuellement. J’ai gagné l’Izoard enfaisant 5,9 watts/kg. Pogi, dimanche, je crois qu’il était à6,7 ou6,8. Il faudrait demanderà Jordan Jegat (14e de l’étape, à 3’17’’), mais je pense quej’aurais fait unpeuderrière lui. 5,9, à l’époque, c’était parmi les grosses puissances! Maintenant, il faut quasiment unwatt/kg de plus. C’est fou. Les gens neserendent pas compteàquel point le niveau s’est élevé. Magénération avule fossé se creuser. Et la nouvelle arrive, enfaisant 7 watts/kg sur vingt minutes. Avant, quandtu faisais 6watts/kg, tu étais unbon. Maintenant, tu es équipier.

Avez-vous l’énergie pour continuer?

C’est dur. Onenabeaucoupdiscuté avec “Alaf” (Julian Alaphilippe) et Guillaume Martin-Guyonnet. Onsedit queçaroule vite et quenotre tempsest unpeupassé. On réfléchit àquandonvaarrêter! Moi, j’ai encore unandecontrat avec l’équipe. C’est sûr queje vais jusqu’à fin 2027. Cette année, je mesuisfait beaucoup plus plaisir sur le Giro (57e du général) quesur le Tour, où c’est cadenassé et avec unniveau defolie.

Vous reconnaissez-vous encore dans ce cyclisme?

Non, ça avraiment changé. Sur plein d’aspects. Peut-être queje vieillis, mais la prise derisques est différente. Nous, ona connu l’époque des freins àpatins. J’ai l’impression queje parle del’ancien siècle. Il y aunvrai écart générationnel. Et il y ena unequi va passer unpeuàlatrappe, celle des mecsnésquatre oucinq ans après moi. Je pense à David (Gaudu), à Valentin (Madouas). Eux, c’est unpeula génération bâtarde. Ils étaient unpeumeilleurs que nous, et aumomentdeprendrenotre place, l’autre génération, arrivée après le Covid-19, afait ungros gapauniveau des puissances. Maintenant, les gamins arrivent à 19 ou 21 ans. Et ils sont prêts chez les pros. Il n’y aplus d’improvisation. Le mecqui arrive des juniors...

…il ne mange plus de Pitch à l'aveille des … Championnats de France, comme vous lors de votre titre enjuniors, en 2009? 

Non, mais je suis content d’avoir euma génération! Il n’y avait pas deréseaux sociaux. Notre truc, c’était MSN( rires). Strava prenait moinsdeplace. Onfaisait des entraînements pour faire péter les copains. Ons’amusait. Maintenant, c’est cadré. Monpère, qui entraîne, aarrêté de s’occuper des juniors. Il s’est dit, àun moment, qu’il serait obligé deleur en demandertrop, neserait-ce quepour avoir juste le niveau desuivre. Il nevoulait pas cautionner le problème. Mêmeencadets, il medit qu’il doit freiner des jeunes qui veulent faire quatre heures devélo sur leur jour derepos. Il faut quel’UCI agisse sur un truc: limiter l’âge des coureurs sur les courses World Tour.

Vraiment?

Paul ( Seixas, 19 ans) est hors classe, mais ça nedevrait pas être possible avant 20 ou 21 ans. Çapourrait réduire ce phénomènelà. Parce quesi Paul marchebien, j’en connais plein enburnout car ils n’ont pas réussi àpasser au-dessus. Onidéalise vite le mecquiréussit, mais beaucoup se cassent les dents. Je trouve qu’on n’en parle pas assez. Je connais unejeune qui a fait unburnout à17ansparce qu’elle en avait marreduvélo. C’est unphénomène desociété qu’il faut calmer dans le sport parce quec’est devenu extrême, trop extrême. Je suis inquiet pour les jeunes qui vont arrêter l’école debonneheure. Leur cercle social se résumeauvélo. Ils n’ont pas d’amis ailleurs. Si, dujour au lendemain, ça s’arrête, ils pourront se reposer sur quoi? Tout le mondedit qu’il y a dudopagechez les pros. Mais là, ils vont finir par essayer depasser pro ense dopant. Et j’ai vraiment peur deçapour les jeunes.»

***

EN BREF

34 ANS (FRA)
Picnic-PostNL Professionnel depuis 2013.
Principales victoires : 
meilleur grimpeur du Tour de France 2017 + 2 étapes ; 2 étapes de la Vuelta (2013) ; champion de France sur route (2019).

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