CHRISTIAN PRUDHOMME : « FAIRE PAYER LA ROUTE DU TOUR, C’EST TUER LE TOUR »
Florian Frison/dppi - «Le dérèglement climatique et le réchauffement, c’est une certitude.
On a été embêtés en 2022, pas en 2023, 2024, 2025. Ce qui nous gêne le plus souvent,
ce n’est pas la chaleur, ce sont les orages », précise Christian Prudhomme, le directeur de l’épreuve.
Le directeur de la Grande Boucle, qui s’élancera samedi de Barcelone, se penche sur les défis de l’édition et ceux du futur.
« J’assume et je revendique les grands départs à l’étranger, qui font rayonner la France. (…) Le Tour, c’est exporter le savoir-faire, le savoir bien faire de la France à l’étranger, ce que les gens ne voient pas forcément »
« Paul Seixas ? On sent un truc incroyable. Il n’a que 19 ans, sera le plus jeune coureur au départ du Tour depuis 1937. On ne sait pas ce que l’avenir nous réserve, mais, depuis Bernard Hinault, je n’ai jamais vu un Français avec un tel potentiel »
3 Jul 2026 - Le Figaro
Propos recueillis par Jean-Julien Ezvan et Gilles Festor - Envoyés spéciaux à Barcelone
Mercredi 1er juillet au matin, l’archevêque de Barcelone a, dans la crypte de la Sagrada Familia, célébré une messe en l’honneur du Tour de France. La Grande Boucle est un événement fêté partout. Un monument, riche d’une longue histoire qui, année après année, s’attache à s’adapter. Pour rester au sommet. Christian Prudhomme, son directeur, évoque les enjeux de la 113e édition, qui partira samedi de Barcelone, troisième grand départ du Tour donné depuis l’espagne (après Saint-sébastien en 1992 et Bilbao en 2023). Et le futur de l’événement.
LE FIGARO. - Comment le Tour compte-t-il faire pour résister au dérèglement climatique ?
CHRISTIAN PRUDHOMME. - Pour les coureurs, un protocole a été mis en place depuis plusieurs années. Il tient compte non seulement de la température, de l’humidité, du vent, mais aussi de la vitesse du peloton… et aboutit à une décision collégiale sur le fait de réduire ou pas une étape, par exemple. Pour les spectateurs, c’est dans un premier temps beaucoup de communication. Bien évidemment, il faut avoir quelque chose sur la tête, venir avec des bouteilles d’eau, c’est mieux de se mettre à l’ombre, de porter une attention toute particulière aux enfants et aux personnes plus âgées. La caravane distribue des bobs. Certains sont d’ailleurs mondialement connus. Les pompiers ont toujours la possibilité d’humidifier de temps à autre les spectateurs et, sur les zones de départ ou d’arrivée, on peut mettre en place des brumisateurs… Les coureurs ont des gilets réfrigérants avant l’étape, en course ils peuvent mettre des poches avec des glaçons qu’ils appliquent sur le cou… Je ne parle pas de huit jours consécutifs à 40°C, mais la plupart des coureurs, lorsqu’ils vont en Australie pour le Tour Down Under, en janvier, affrontent des températures de 40°C, voire 42°C. Et on adapte les parcours. Cette année, une seule étape fait plus de 200 km. Il y a dix ans, il y en avait cinq. Il y a une montée emblématique de ce que sera, à mon sens, l’avenir, c’est la montée du Haag (nouveauté qui sera escaladée lors de la 14e étape arrivant au Markstein, dans les Vosges, NDLR). Il y a sept ou huit ans encore, quand on cherchait un parcours du Tour, notamment en montagne, on voulait que ce soit le plus dégagé possible pour que la liaison technique fonctionne pour la télévision et que les gens ayant posé leur glacière puissent profiter des coureurs sur quatre lacets. Aujourd’hui, on est à la recherche des frondaisons, de l’ombre, de la forêt. La montée du Haag est quasiment tout le temps en forêt. Dans la montée de Solaison (arrivée de la 15e étape), il y a aussi une grande partie à l’ombre. Des aménagements d’horaires pourraient-ils arriver ? Non, pas à ce jour. Le Tour pourrait-il un jour quitter sa case d’été ? Le Tour est lié aux congés payés, aux vacances de juillet… C’est, jusqu’à 2026, la période idéale. Après, le dérèglement climatique et le réchauffement, c’est une certitude. On a été embêtés en 2022, pas en 2023, 2024, 2025. Ce qui nous gêne le plus souvent, ce n’est pas la chaleur, ce sont les orages. À ce jour, la seule étape du Tour qui a été interrompue pour une raison climatique, c’est l’étape de Tignes (en 2019), en raison des orages de grêle et de la coulée de boue.
Barcelone s’inscrit comme le quatrième grand départ de l’étranger en cinq ans, est-ce trop ?
J’assume et je revendique les grands départs à l’étranger, qui font rayonner la France, dès lors que les quatre cinquièmes du parcours se dérouleront toujours en France. Ce que les gens oublient complètement, c’est que le Tour est parti de l’étranger pour la première fois en 1954 (Amsterdam), qu’il est passé pour la première fois à l’étranger en 1906 (Metz, alors allemande). Dans mon enfance, les Tours 1973 (La Haye), 1975 (Charleroi), 1978 (Leyde), 1980 (Francfort), 1982 (Bâle) étaient partis de l’étranger. À l’époque, on faisait sans doute moins attention aux lieux des grands départs parce que les Français gagnaient, Bernard Hinault notamment, mais aussi Bernard Thévenet. Jusqu’où le Tour peut-il imaginer aller ? Il y a une règle de L’UCI qui stipule qu’on ne peut pas faire plus de quatre heures de vol et deux heures de décalage horaire avant un grand départ. On ne fait pas ça pour agrandir les frontières, mais pour toucher davantage de gens et de nouveaux amoureux du Tour. On ne sera jamais partis aussi au nord que d’édimbourg (en 2027), encore plus haut que Copenhague (2022). Et c’est Tarragone (départ de la 2e étape, cette année) qui est le point le plus au sud. On a sans doute plus de latitude vers l’est. À ce jour, le plus éloigné est Berlin (1987). Le Tour, c’est exporter le savoir-faire, le savoir bien faire de la France à l’étranger, ce que les gens ne voient pas forcément.
Quelle place occupe la sécurité dans votre esprit ?
C’est une obsession. La sécurité des coureurs, la sécurité de tous ceux qui travaillent, la sécurité des spectateurs. Parce que les coureurs vont de plus en plus vite, le matériel est de plus en plus performant. Gilles Maignan (son pilote), ancien coureur professionnel, me dit qu’il va plus vite à vélo aujourd’hui à 57 ans que quand il était coureur professionnel. On n’a pas forcément conscience de cela. Il y a aussi de plus en plus d’aménagements routiers. Et il y a ce public qui est formidable, 10 à 12 millions de personnes au bord des routes, qui sait très bien ce qu’il ne faut pas faire, mais qui souvent l’oublie au moment où les coureurs arrivent. Il y a beaucoup de messages que l’on donne sur la course, avant la caravane, dans la caravane… Il faut rabâcher en permanence.
Le Tour échappera-t-il un jour à la suspicion ?
Le passé du cyclisme fait que cela revient. Et reviendra toujours. Les questions qu’on nous pose, on ne les pose jamais pour une autre discipline sportive ou avant une autre épreuve. Au vu du passé, il n’est pas illégitime ou si étonnant que cela qu’on nous interroge à ce propos de temps à autre. C’est une question parmi d’autres aujourd’hui. J’ai connu dix questions sur dix concernant le sujet, il y a quelque temps. Ce n’est plus du tout la même perception, notamment avec le retour des jeunes. Les études le disent. Et puis il y a les champions d’aujourd’hui qui attaquent de loin. C’est-à-dire qu’on est passés d’un cyclisme «catenaccio» («verrouillé ») à l’époque de Sky, à un cyclisme où ça attaque de très loin. Certains maintenant disent même de trop loin, mais, ayant connu l’époque pas si éloignée où, dans certaines étapes de montagne, cela attaquait à 800 mètres de la ligne, je m’en satisfais.
Les spectateurs devront-ils payer un jour sur la route du Tour ?
Pour moi, il n’est pas envisageable que la moindre parcelle du Tour de France soit payante. Faire payer la route du Tour, c’est tuer le Tour. (Il répète en pesant ses mots.) Faire payer la route du Tour, c’est tuer le Tour. Même sur des parcelles. Le Tour, c’est une parenthèse de bonheur, d’insouciance. C’est de la fierté, la mise en valeur de notre patrimoine, de nos paysages, de notre histoire. Les collectivités qui nous accueillent paient, il y a les partenaires, les droits télé, mais, pour les gens au bord de la route, c’est non. Quant à une meilleure redistribution au profit des équipes, nous souhaitons qu’il y ait, à l’instar du rugby, un plafond. Un « budget cap », en anglais. Pour faire en sorte que les équipes les plus puissantes ne fassent pas systématiquement leur marché auprès de toutes les jeunes pousses. Et que des patrons d’entreprise puissent encore lutter avec des États qui peuvent financer tellement plus. Pour en finir avec l’économie, le « prize money » (500 000 € pour le vainqueur ; 2,5 millions de dotation totale) ne peut pas être comparé à Roland-garros (2,8 millions d’euros), par exemple. On ne peut pas comparer des carottes et des choux. Un joueur de tennis paie son entraîneur, son kiné, les voyages, les hôtels… Les coureurs cyclistes sont salariés. Le Tour de France prend en charge l’hébergement de 26 personnes pour chacune des 23 équipes, donne 51 000 euros par équipe. D’ailleurs, la plupart des champions qui gagnent le Tour ne touchent pas les 500 000 euros dans leur intégralité. Ils les distribuent aux coureurs de l’équipe, aux mécanos, aux assistants…
Le Tour pourrait-il être diffusé sur des chaînes payantes ?
La famille Amaury (propriétaire D’ASO, qui gère le Tour) a toujours été dans la logique de toucher le plus grand public possible, donc d’avoir des chaînes gratuites, généralistes, si possible de service public. Notre chance, la chance du Tour, c’est justement que cette compétition appartienne à une famille et à tous ceux et à toutes celles qui l’aiment. Et continue à toucher un maximum de gens. Que veut la famille Amaury ? Que le Tour existe encore dans 100 ans. Donc ce n’est pas la logique de vouloir ramasser un maximum de pognon dans trois ans. Il y a un vrai respect de l’épreuve. Quand on va faire des échanges « face aux lecteurs » avec la presse régionale en province, c’est l’une des questions qui arrivent immanquablement, surtout pour ceux qui ont du mal à finir le mois : le Tour va-t-il toujours rester gratuit ? Oui.
Que faire pour être en phase avec l’écologie ?
Dans les bilans carbone, ce qui ressort le plus, ce sont forcément les spectateurs. Les gens qui viennent. Donc, ça a commencé il y a plusieurs années, on les incite à venir soit à pied ou à vélo, cela veut dire qu’il y a des parkings installés pour pouvoir garer son vélo. Et, s’ils viennent de plus loin, à venir en train. Il y a des accords avec les régions et les TER, avec la SNCF. Nous sommes investis dans de nombreux programmes pour faire en sorte que les gamins apprennent à faire de la bicyclette. On aide, on distribue des draisiennes. On a aussi cet accord avec le label Ville à vélo du Tour de France, qu’on a lancé il y a une demi-douzaine d’années. Tout cela est fait pour mettre en avant le lien entre la bicyclette du quotidien et le vélo des championnes et des champions. Du côté de la caravane, on a, par exemple, complètement supprimé ces dernières années les emballages ou suremballages. Les cadeaux sont un peu moins nombreux et, par exemple, ce qui marche très bien, ce sont les porte-clés en bambou, c’était du plastique avant. Pour la motorisation, dans les véhicules D’ASO, il n’y a que des électriques 100 % ou des hybrides. Sur l’ensemble du Tour, avec nos partenaires, nos prestataires…, c’est un tiers des véhicules. Et on avance, cela augmente chaque année. Il y a des biocarburants sur certains camions, et même pour les hélicoptères. C’est un mouvement qui est en marche. Le Tour se nourrit des beautés de la France, des exploits des champions et des championnes. Le Tour n’a pas du tout envie d’abîmer la France. Pas une seule seconde.
Comment se renouveler sans oublier ses racines ?
C’est ce qu’on essaie de faire. Avec les parcours, des nouveautés comme la montée du Haag (14e étape), une variante du Grand Ballon dans les Vosges, le plateau de Solaison (15e étape), avec en même temps le Tourmalet, le Galibier et l’alpe d’huez. La chose la plus importante, c’est que les gamins rêvent aujourd’hui du Tour comme moi j’ai rêvé du Tour à la fin des années 1960. Donc, c’est à la fois avoir les géants d’hier et continuer à les faire vivre, mais ce sont aussi des ascensions récentes comme le col de la Loze, au-dessus de Courchevel, la planche des Bellesfilles, en Haute-saône, l’altiport de Peyragudes ou le col du Portet, dans les Hautes-pyrénées. Il y a aussi les chemins blancs (en Champagne, en 2024). Le premier jour du Tour, c’était systématiquement un contre-la-montre, on souhaite que ce soit parfois un chrono et parfois autre chose. À Barcelone, il s’agira du premier contre-la-montre par équipes sur le Tour depuis 2019 et du premier chrono par équipes le premier jour depuis 1971, avec une nouvelle formule et la prise des temps sur le premier coureur. Donc on joue avec tout ça.
Le Tour a-t-il besoin d’un vainqueur français ?
La force du Tour de France, c’est d’être le Tour. Et le Tour est le Tour grâce aux générations de champions, de Fausto Coppi, Jacques Anquetil, Eddy Merckx, Bernard Hinault aux champions d’aujourd’hui. Le Tour fédère, le Tour rassemble. Le Tour, c’est 3500 km de sourires. Le Tour, ce sont des audiences qui cartonnent partout, en France et à l’international. Et, en France, on n’est pas dépendants du résultat des Français, comme le sont d’autres compétitions. Mais il est bien évident que si, d’aventure, un jeune Français était capable de se mêler à la lutte pour la victoire finale, ça ne ferait pas moins d’audience… Ça fait si longtemps. Rien ne ferait plus plaisir à Bernard Hinault (dernier vainqueur français, en 1985). Paul Seixas ? On sent un truc incroyable. Il n’a que 19 ans, sera le plus jeune coureur au départ du Tour depuis 1937. On ne sait pas ce que l’avenir nous réserve, mais, depuis Bernard Hinault, je n’ai jamais vu un Français avec un tel potentiel. Très impressionnant sur le vélo, très impressionnant en interview, en français et en anglais. Il a une maturité hallucinante. Aujourd’hui, à 19 ans, tu peux gagner des Grand Prix de Formule 1, la finale de Rolandgarros… Et c’est un vrai changement pour le cyclisme, sport à maturité tardive. Au-delà de Seixas, beaucoup de coureurs sont très bons, très jeunes. Très forts, tout de suite. L’ultra-favori du Tour reste Tadej Pogacar. L’ultrachallenger reste Jonas Vingegaard, qui, à mon sens, a récupéré totalement physiquement et mentalement de sa terrible chute du Pays Basque (avril 2024). Et après, Paul Seixas. J’espère l’inscrire dans la théorie du troisième homme…
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