Paul Seixas, et c’est parti pour un premier Tour


PHOTO MOURAD ALLILI. SIPA - Des supporteurs de Seixas 
lors de la septième étape du Tour d’Auvergne-Rhône-Alpes, le 13 juin.

A 19 ans et 9 mois, le coureur de l’équipe Decathlon CMA CGM va participer à sa première Grande Boucle. Le timide enfant prodige assume ses envies de podium et de faire «rêver les Français» face à l’ogre Pogačar.

«Je me souviens encore quand il nous disait : 
“Vous viendrez me voir quand je serai au Tour de France ?” Il avait 9 ans.» 
   - José Manuel Seixas grand-père du coureur

3 Jul 2026 - Libération
Par QUENTIN GIRARD

On l’a frôlé et on a mis un instant à le reconnaître. Dans le sas de son hôtel, à Voiron (Isère), Paul Seixas est passé à côté de nous, sans un regard, en savates, des écouteurs dans les oreilles, les yeux rivés sur son téléphone. On s’est arrêté, sans oser lui parler. On l’a regardé s’éloigner, sous un soleil écrasant. C’était donc lui, un échalas d’1 mètre 85, un jeune de 19 ans à la bouille et la démarche d’ado, l’élu ? Ou le «Lisan al-Gaib», pour reprendre la référence à un autre Paul, Atréides, dans Dune ? Lui qui doit apporter à la France la victoire sur le Tour après plus de quarante ans de douloureuse attente à voir des coureurs à la moralité douteuse (forcément) triompher sur les Champs-Elysées ?

Ce samedi de juin, veille de départ du Tour Auvergne - Rhône-Alpes, à une demi-heure de donner une conférence de presse devant une trentaine de journalistes (trois fois plus que d’habitude), exercice qui laisserait plus d’un professionnel tétanisé, Paul Seixas est donc en train de regarder une vidéo sur un trottoir, tranquillement. Une forme de détachement qui laisse pantois et qu’il confirme quelques instants plus tard devant les micros. Il dit, comme s’il lançait un caillou pour jouer à la marelle : «Chaque étape qui passe est une étape de plus franchie pour aller vers le Tour.» Revenant d’un intense stage en altitude dans la Sierra Nevada, il ajoute: «Le facteur le plus important va être de voir comment j’ai pu améliorer ma capacité de récupération entre les jours. C’est ce qui m’intéresse le plus.» En français, en anglais, il s’exprime avec facilité, rappelant l’aisance d’autres stars précoces, Victor Wembanyama ou Kylian Mbappé.

«MATURITÉ EXCEPTIONNELLE»

Les résultats plaident pour ce détachement. Après avoir déjà gagné en 2025 le Tour de l’Avenir, la principale compétition chez les espoirs, et terminé troisième des championnats d’Europe, il a explosé en 2026. Deuxième des difficiles Strade Bianche et Liège-Bastogne-Liège, vainqueur de la Flèche wallonne et du Tour du Pays basque, il a intégré la crème de la crème. Audelà des succès, le milieu a été impressionné par la manière. Paul Seixas assume qu’il veut gagner, attaque («ce que j’aime, c’est le panache»), excelle dans tous les domaines, que ce soit en contre-lamontre ou en montagne. Si ce n’était sa chute suivie d’un abandon au Tour d’Auvergne - Rhône-Alpes, la plupart des spécialistes le placeraient sur le podium du Tour qui débute à Barcelone samedi, derrière l’ogre Tadej Pogačar et le Danois Jonas Vingegaard.

Dans l’air flotte le sentiment partagé que la victoire ultime, le maillot jaune à Paris, finira par arriver. Pas cette année, non, mais un jour. Un basculement complet par rapport aux vingt-cinq dernières années et ses prédécesseurs, Bardet, Pinot & co. Pour son directeur sportif Julien Jurdie, qui a eu d’anciens très bons sous ses ordres, «Paul Seixas n’a rien à voir avec eux. Sa particularité, c’est sa jeunesse. Il a déjà une maturité mentale et physique exceptionnelle. Et il gère aussi la pression médiatique de manière parfaite, sans stress. Il coche toutes les cases dans la quête du haut niveau».

Le cyclisme aime les légendes. C’est un sport de conteurs inépuisables et d’affabulateurs magnifiques où la vérité disparaît parfois dans le brouillard de l’ascension d’un col avant de réapparaître affublée de quelques froufrous colorés dans la plaine ensoleillée. Et l’origine de chaque champion, pour expliquer leur incroyable talent, se construit brique par brique. Pour Paul Seixas, elles sont déjà nombreuses. Le garçon est né en 2006 à Lyon, où il grandit jusqu’à ce que ses parents déménagent, pas très loin, à Anse, près de Villefranche-sur-Saône (Rhône). Le père est ingénieur informatique. La mère est professeure de français. Les deux, au bon niveau de karaté, s’appellent Emmanuel et… Emmanuelle, donnant un air de réalisme magique à la famille comme les Buendía de Gabriel García Márquez. A 2 ans, racontent ses géniteurs, lors d’une longue balade dans le Valais suisse, le petit Paul marche jusqu’à l’épuisement et en redemande. Très tôt, il s’intéresse au vélo, grâce à son grand-père, José Manuel (!). Ensemble, ils regardent la Grande Boucle à la télé, en mangeant de la tarte tatin. «Il était triste parce qu’aucun Français ne parvenait à gagner à la fin. C’est un patriote, raconte «Papy Manuel» à Paris Match. Je me souviens encore quand il nous disait : “Vous viendrez me voir quand je serai au Tour de France ?” Il avait 9 ans.» C’est auprès de lui et de sa grand-mère Suzanne, dans leur maison de la vallée de l’Arve (Haute-Savoie), que Seixas a annoncé sa participation au Tour, en mai. La séquence est émouvante et aussi parfaitement calibrée pour buzzer sur les réseaux sociaux.

LE CYCLISME COMME SEULE PASSION

Au père Noël, le petit Seixas fait la liste des sommets qu’il voudrait grimper. Dans le garage familial, l’introverti tourne inlassablement à vélo autour de quilles, pour parfaire sa dextérité. Dans son premier club, le Lyon Sprint Evolution, le timide (quand il n’est pas sur sa monture) lâche tout le monde. «On l’a très vite surnommé “trois poumons”, parce qu’il fallait toujours que ça avance !» raconte son premier entraîneur Marc Pacheco, à Miroir du cyclisme.

Tout gamin, qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il neige, Seixas ne rate jamais un entraînement, ni une course. A partir de 2021, il passe brièvement par le Vélo Club Villefranche Beaujolais, avant de signer chez AG2R, à 17 ans. Il n’a pas de réelle passion autre que le cyclisme, ne fait pas la fête, ne boit pas d’alcool, n’a pas l’impression de sacrifier sa jeunesse. Avec ses parents, très présents encore aujourd’hui, il découvre un monde qu’ils ne connaissent pas et où ils ne sont pas forcément les bienvenus. Dans Pédale, il dit, amer: «La période des sélections [de jeunes, ndlr] a été la plus difficile. Je ne dirais pas que c’est des magouilles, mais, voilà, lui, c’est le fils d’untel, donc il y va. Moi, j’étais le fils de personne. […] J’ai compris que si je voulais m’éviter ça, il fallait que je sois plus fort que les autres. Parce que quand tu es au-dessus du lot, tu es quand même pris.»

PLUS JEUNE COUREUR DEPUIS 1937

Ado, il est surnommé «Seixas Instruments». Comme la calculatrice Texas Instruments, il mesure tout. Un robot ? Un profil en tout cas parfaitement adapté aux exigences modernes du cyclisme, où il faut mener une vie de moine pour pouvoir réussir. «C’est quelqu’un qui est ultra-connu de ceux qui s’intéressent au vélo depuis un moment, raconte le spécialiste de la performance Alban Lorenzini. Il est largement plus fort que Pogačar au même âge. On a un exemple concret d’un moteur certainement exceptionnel qui n’en serait pas là sans les nouvelles méthodes d’entraînement et sa capacité à supporter les contraintes du cyclisme moderne très tôt, dès 15-16 ans.» «Ce qui m’impressionne, c’est leur professionnalisme. De Seixas, mais aussi de toute une nouvelle génération de Français, comme [Romain] Grégoire ou [Léo] Bisiaux, salue l’écrivain et ancien coureur Olivier Haralambon. Avant, le vélo, c’était plus désordonné, ébouriffé, échevelé.» Face aux doutes, naturels, qui pourraient poindre, les deux tempèrent. «Ne l’inscrivons pas tout de suite dans le climat toxique de la comparaison avec Pogačar. Attendons qu’il gagne avant de le suspecter», supplie presque Haralambon. «On ne peut pas l’accuser de quoi que ce soit, pour le moment, confirme Lorenzini. Mais le cyclisme sera toujours au coeur de la suspicion.»

A 19 ans et 9 mois, le prodige va être le plus jeune coureur à participer à la Grande Boucle depuis 1937. La pertinence ou non de sa présence agite le landerneau depuis plusieurs mois. Le Tour est Chronos, un titan qui dévore ses enfants. La pression y est sans commune mesure avec toutes les épreuves cyclistes et nombreux sont les Icare qui s’y sont brûlé les ailes. Toutes les caméras, les appareils photo, les micros et les stylos vont être braqués sur la nouvelle attraction. En avant-goût, les trois revues spécialisées, Vélo magazine, Pédale et Miroir du cyclisme, consacrent leur une de juin à Paul Seixas tandis que l'Équipe explore vient de sortir un documentaire de 50 minutes sur ses six derniers mois. Ecrasant. Mais pour l’ancien cycliste Jérôme Coppel, «son objectif, et il le dit lui-même, c’est de gagner le Tour un jour. Pour le gagner un jour, il faut s’y confronter. En plus, c’est la seule année où il sera excusé de tout, s’il se fait piéger, s’il chute, etc.» Au contraire, pour Jean-René Bernaudeau, manager de l’équipe TotalEnergies, il aurait été «plus prudent de patienter. C’est tellement hors norme, il y a une telle pression».

«FAIRE VIBRER LES FRANÇAIS»

Yoann Offredo, ancien coureur et consultant sur France TV, s’amuse de tous ces débats : «Tout le monde se prend pour son coach personnel mais la meilleure personne pour savoir s’il doit le faire, c’est lui. Il sait ce dont il a envie. Il a conscience de ses capacités. Et les années passent très vite en cyclisme. C’était un sport de maturité qui est devenu de précocité.»

L’envie, dit la pépite de Decathlon CMA CGM, s’est construite au fil des derniers mois et de sa progression, spectaculaire. Le gamin toujours dans la Lune, capable d’oublier une partie de son équipement avant une course, a pris de l’épaisseur physique et s’est mentalement transformé en leader. Sa présence a aussi été encouragée par ASO, l’organisateur de l’épreuve. «Je suis passé de “je ne lui en voudrais pas s’il ne vient pas” à “on ne lui en voudra pas s’il vient”», reconnaît Christian Prudhomme. Le tout-puissant patron du Tour ne se souvient pas avoir vu un tel talent français «depuis Bernard Hinault», le dernier vainqueur du pays en 1985. L’âge, pour lui, n’est pas un problème : «Les champions d’aujourd’hui sont très jeunes et déjà très mûrs.» Il commente avec passion ses dernières performances. Et il évoque la première fois qu’il lui a envoyé un SMS, pour le féliciter, en 2024, après sa victoire au championnat du monde de contre-la-montre junior, à Zurich. «Il a mis quatre jours à me répondre parce qu’il n’avait pas de forfait en Suisse», s’amuse-t-il de ce crime de lèse-majesté.

Paul Seixas a tous les droits. Si Prudhomme ne le dit pas et préfère vanter les audiences historiques à Montmartre l’année dernière, il sait qu’un Français performant ferait énormément de bien à une épreuve et à un sport écrasé par Pogacar, l’ultra-favori de cette édition 2026. Pour Olivier Haralambon et la dizaine de personnes que l’on a interviewées, «on a besoin de quelqu’un qui remette de l’incertitude». Le bord des routes est prêt à s’enflammer et le garçon se voit bien en allumette. Dans l’Equipe, dont il a fait la une jeudi, Seixas affirme vouloir «faire vibrer les Français cet été». L’avenir du gamin est scruté jusqu’au plus haut sommet de l’Etat. Il se murmure ainsi que l’Elysée pousse à ce que Paul Seixas prolonge son contrat chez Decathlon CMA CGM alors qu’UAE Team Emirates lui fait les yeux doux. Son équipe actuelle, en tout cas, a changé de dimension ces dernières années. L’arrivée de Decathlon et de leurs vélos Van Rysel supersoniques, comme sponsor principal, à la place d’AG2R la Mondiale, puis de l’armateur CMA CGM, a considérablement augmenté le budget (plus de 40 millions d’euros annuels). L’encadrement, l’effectif et les méthodes se sont internationalisés. Cela ne s’est pas fait sans douleur, avec l’éviction du fondateur historique, Vincent Lavenu, et la reprise en mains par Dominique Serieys, venu du sport automobile. La pression est désormais à tous les niveaux. Ceux qui ne performent pas ou sortent de la ligne établie sont poussés vers la sortie.

COUVÉ COMME LE LAIT SUR LE FEU

«On ne doit pas se mentir. On a dessiné depuis la fin 2023 un vrai plan stratégique, avec d’abord de la construction, puis de la consolidation et enfin de l’ambition, nous dit Dominique Serieys, sourire tranquille de celui à qui tout réussit en ce moment. On veut gagner des monuments et un grand tour. Et le Tour de France, c’est le pinacle…» Paul Seixas est couvé comme le lait sur le feu. Dominique Issartel, ancienne grande reporter de l’Equipe, a été recrutée comme attachée de presse personnelle pour gérer les milliers de demandes. L’ancien coureur Romain Bardet a, lui, été embauché pour devenir manager sportif à partir de janvier 2027.

Ce changement d’envergure se traduit par la manière dont «D4» est perçue dans le peloton, véritable société avec ses classes sociales voire ses castes. Pour le solide grimpeur Aurélien Paret-Peintre, ce n’est pas désagréable : «Avec l’émergence de Paul, un leader de classe mondiale, il y a un petit côté excitant de savoir qu’on est devenu l’une des équipes à mettre en difficulté, comme UAE ou Visma. C’est flatteur.»

Sur le Tour Auvergne - Rhône-Alpes, après la chute du prodige lors de la septième étape, ses principaux adversaires se sont mis à rouler pour le distancer. Signe qu’il fait peur. Comme c’était une de ces journées où la légende s’imprime plus vite que la vérité, le Lyonnais a réussi à revenir, au mental et au collectif. A l’arrivée, le corps brûlé, les mains ensanglantées, il a eu une longue tirade pour remercier ses partenaires, tel le Christ bénissant ses apôtres : «Mes coéquipiers se sont donnés à 200 % alors que j’avais fait une connerie, qui était de ma faute.» Mangez, ceci est mon corps, nous dit en substance Paul Seixas. Mais s’il est prêt à nourrir tout le monde, en restera-t-il pour lui ?

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LIBÉ.FR

Cinq coureurs français à suivre (qui ne s’appellent pas Paul Seixas) Parmi les 30 tricolores alignés cette année sur la Grande Boucle, Libération a fait une sélection de ceux qui pourraient s’illustrer : Lenny Martinez (Bahrain Victorious), Romain Grégoire (Groupama-FDJ United), Baptiste Veistroffer (LottoIntermarché), Julian Alaphilippe (Tudor Pro Cycling Team) ou encore Dorian Godon (Netcompany Ineos).

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«Il faut adapter le Tour à notre climat actuel»

Si la canicule a jusqu’à présent plutôt épargné la Grande Boucle, le climatologue Benjamin Sultan souligne qu’il «ne s’agit que d’une question de temps» et qu’elle pourrait mettre en danger les coureurs et les spectateurs.

3 Jul 2026 - Libération
Recueilli par COPPÉLIA PICCOLO

Le pays sort à peine d’une canicule historique et Météo France évoque déjà de possibles «chaleurs extrêmes» jusqu’au 14 juillet. Avec un mercure qui va frôler – voire dépasser– les 40°C, difficile d’imaginer des cyclistes, des heures durant, en plein soleil et en plein effort. Même le prodige français Paul Seixas n’est pas exempt d’un coup de chaleur. D’autant que le parcours de l’édition 2026 du Tour de France, qui s’élance samedi, traversera notamment les Pyrénées ou le Massif central, deux régions placées en vigilance rouge par Météo France fin juin, à l’image d’une très large partie de la France. Pour Benjamin Sultan, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement, auteur contributeur du Giec et coauteur de l’étude intitulée «L’avenir des sports d’été européens en plein air à travers le prisme des 50 ans du Tour de France», la multiplication des canicules à venir pose un réel danger pour les coureurs. Le climatologue plaide en faveur d’une adaptation du Tour, qui «se base sur de vieilles conditions climatiques qui ne sont plus du tout d’actualité».

Vous avez compilé les données météorologiques des 50 derniers Tour de France. Comment avez-vous procédé ?

Pour cette étude publiée en février, on s’est intéressé aux différentes grandes étapes du Tour de France. On en a choisi 12 emblématiques (Alpe d’Huez et Paris, par exemple) et on a regardé comment avait évolué le climat durant cinquante ans, entre 1974 et 2023. Et pour mesurer ce qu’on appelle le «stress thermique», nous n’avons pas seulement pris en compte la température, mais aussi l’humidité, l’ensoleillement, la température et le vent. Car il peut faire très chaud sans que cela soit dramatique. Mais si l’air est trop chaud et humide, la sueur ne s’évapore plus et le corps surchauffe irrémédiablement. Nous atteignons cette valeur critique lorsque le calcul dépasse les 28 °C. Ce modèle a été élaboré pour les Marines américains, et est donc particulièrement adapté aux grands sportifs. Avant les années 90, on dépassait une fois tous les cinq ans ce seuil sur les 12 étapes étudiées. Ces dernières années, c’est plutôt tous les deux à trois ans. Si on prend l’exemple spécifique de Paris, entre 1974 et 2003, il n’y a eu aucun dépassement du plafond de 28 °C. Entre 2004 et 2013, il y a eu une journée en juillet puis, entre 2014 et 2023, il y a eu quatre jours records. Pour certaines étapes, notamment en montagne, ce seuil n’a jamais été franchi.

Selon vos observations, les épisodes de canicule ont-ils plutôt épargné l’épreuve ?

En cinquante ans, par chance, le Tour de France a toujours évité le pire : le peloton n’est jamais passé par l’une de ces étapes au moment où la valeur critique avait été atteinte. Le danger de la canicule est extrême, mais très localisé dans le temps et l’espace.

Quelles sont les conséquences sanitaires pour les cyclistes ?

Les cyclistes, même surentraînés, sont en sousperformance permanente en période de canicule. Ils subissent des crampes, de l’épuisement extrême et même des coups de chaud avec une température corporelle qui peut dépasser les 40 °C. C’est une urgence médicale qui représente un risque important, avec un haut niveau de létalité. Une situation d’autant plus dangereuse si le climat est humide. Dans ce cas, il faut rapidement immerger le coureur dans un bain d’eau glacée. Si on n’agit pas assez vite, il peut rapidement être sujet à des malaises, qui peuvent avoir des conséquences dramatiques. Et dans une moindre mesure, les spectateurs et le personnel accompagnant sont eux aussi victimes des vagues de chaleur. S’ils ne fournissent pas le même effort intense, ils vont rester immobiles dans un espace non ombragé ou sur les bords de route.

Dans les cas où les coureurs passent dans une ville qui se situe au-delà du seuil, des dispositions sont-elles prévues ?

L’Union cycliste internationale a élaboré un protocole en cas de température extrême et de dépassement de ce seuil de 28 °C. Il prévoit notamment d’aménager des horaires en partant plus tôt ou de réduire, voire d’annuler complètement des étapes. Il y a aussi tout un volet sur les innovations sur les matériels, comme des gilets de glace ou la multiplication des points d’hydratation. Ce protocole n’a jamais été activé à ma connaissance. Mais en 2022, sur la Route d’Occitanie où la température avait atteint 43 °C, la préfecture du Tarn avait pris un arrêté afin d’annuler la course [l’étape, qui devait s’étaler sur 154,6 kilomètres, avait été ramenée à seulement 34,6 kilomètres, et n’avait eu lieu que sur les routes de l’Aveyron, ndlr].

Le Tour a été épargné, mais jusqu’à quand?

La France a subi officiellement en juin sa première vague de chaleur, après un premier épisode en mai déjà intense. Dans les vingt prochaines années, le Tour de France ne pourra pas échapper à la canicule. Avec un probable doublement de ces vagues de chaleur dans les années à venir en raison du réchauffement climatique, ce n’est qu’une question de temps avant que la course ne soit touchée. Et subisse les conséquences de ces valeurs extrêmes.

Quelles pourraient être les solutions à mettre en place ?

Si on ne change pas les dates du Tour, ses horaires, son tracé, on va mettre en danger les coureurs, mais aussi les spectateurs. Le Tour a été initié en 1903, mais désormais, les conditions climatiques sont radicalement différentes. On se trouve dans un système qui se base sur de vieilles données, plus du tout d’actualité. Il faut une adaptation d’urgence à notre climat actuel. On pourrait envisager de réduire le temps des étapes, ou de démarrer plus tôt, dès 5 heures du matin. Mais cette dernière option pourrait constituer un problème économique, puisqu’à cette heure, les spectateurs ne sont pas devant leur télé. Il y a de fait toujours cette balance entre enjeu économique et enjeu de sécurité sanitaire. Une autre solution pourrait être de déplacer la géographie du Tour, et de privilégier les étapes dans le nord de la France. Or, ces régions sont, elles aussi, de moins en moins épargnées par le réchauffement climatique, auquel participe, il ne faut pas l’oublier, cet événement lui-même via son bilan carbone.



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