George Washington, incarnation de l’esprit d’une nouvelle nation
Washington traversant le Delaware, par Emanuel Leutze.
Cet épisode de la guerre d’indépendance, qui a lieu à Noël 1776,
n’a pas de grandes conséquences militaires.
Mais son impact psychologique est énorme.
250 ans des États-Unis - SÉRIE 5/6
LES HÉROS D’UNE AVENTURE FRANCOAMÉRICAINE
La légende entourant le vainqueur de la guerre d’indépendance et le premier président des États-unis masque un personnage plus complexe, auquel les Américains vouent un véritable culte.
« George Washington n’a jamais eu l’ambition du pouvoir. Il modelait sa conduite sur celles des héros de la république romaine de l’antiquité »
- Edward Lengel historien
3 Jul 2026 - Le Figaro
Par Adrien Jaulmes Envoyé spécial à Washington’s Crossing (Pennsylvanie)
Un étroit pont en treillis métallique permet de nos jours de traverser la Delaware juste au nord de Trenton entre la Pennsylvanie et le New Jersey. Une colonne et une statue marquent le site du franchissement de ce fleuve par George Washington dans la nuit de Noël 1776. Cet épisode de la guerre d’indépendance américaine a inspiré le célèbre tableau d’emanuel Leutze, aujourd’hui exposé au Metropolitan Museum of Art à New York. Washington est debout dans une barque, drapé dans son manteau, entouré par des soldats aux avirons qui se frayent un passage à travers les glaces flottantes. Un drapeau étoilé (anachronique) est roulé derrière lui. La lumière de l’aube ajoute à l’atmosphère dramatique. Le raid, qui surprend un détachement de soldats allemands au service de la couronne britannique cantonné à Trenton, n’a pas de grandes conséquences militaires. Mais son impact psychologique est énorme. Il ranime le moral des insurgés américains, qui avaient essuyé défaite sur défaite depuis la perte de New York pendant l’été. Et il alimente la légende naissante de George Washington, le commandant de l’armée continentale.
Ce culte dépasse depuis celui de tous les autres fondateurs de l’indépendance américaine. Les voyageurs européens du XIXE siècle sont surpris de voir un peu partout l’image du héros de l’indépendance, devenu le premier président des Étatsunis. Chaque lieu où il a séjourné est pieusement répertorié. Au point que des plaisantins se sont mis à accrocher sur des maisons des panneaux indiquant que « George Washington n’a pas dormi ici ».
L’épicentre de cette religion civique se trouve sur les rives d’un autre fleuve. Mount Vernon, la résidence de George Washington, surplombe le Potomac à quelques dizaines de kilomètres au sud de la capitale fédérale qui porte son nom. La résidence, qui vient d’être restaurée, est aujourd’hui presque devenue un lieu de pèlerinage.
Les visiteurs font la queue dans le parc avant de traverser la maison. Ils passent par le salon de réception, avec son papier peint vert à la couleur reconstituée par les historiens et la chambre où il mourut en 1799. La clé de la Bastille, offerte par La Fayette, est exposée dans le hall. La taille relativement modeste de la demeure est compensée par la vue spectaculaire sur le fleuve.
Washington repose dans un caveau de brique en contrebas, à côté de sa famille. La crypte prévue pour lui sous le dôme du Capitole n’a jamais été utilisée. L’élégante simplicité des lieux contraste avec les palais royaux européens de l’époque, sobriété républicaine qui a depuis influencé (presque) tous ses successeurs.
Mount Vernon est aussi le plus ancien exemple de préservation d’un monument historique aux
États-unis. Le concept est nouveau dans les années 1850, quand des dames de la bonne société de Virginie se désolent du triste état de la demeure du premier président. L’association qu’elles fondent, la Mount Vernon Ladies Association, qui restaure la propriété et entreprend de la remeubler après que son contenu a été dispersé, est celle qui gère aujourd’hui le site. Son financement par des donations privées la rend complètement indépendante. La visite de Mount Vernon inclut celle des logements des esclaves. Et les panneaux du musée ne font aucun mystère du fait que le premier président américain exploitait son domaine grâce à une main-d’oeuvre servile. Les décrets présidentiels qui ont conduit le 22 janvier dernier le Service des parcs nationaux à retirer les panneaux sur l’esclavage de l’ancienne résidence présidentielle de Washington à Philadelphie, ne s’appliquent pas à Mount Vernon, qui ne dépend pas du gouvernement fédéral. Une nouvelle exposition a ouvert pour le 250e anniversaire : «Washington, une vie révolutionnaire ». Outre les inévitables dispositifs interactifs, sont exposés comme des reliques trois vêtements ayant appartenu à Washington, deux de ses épées et le dentier à ressort qu’il avait dû se faire confectionner après avoir perdu ses dents.
250 ans après la Déclaration d’indépendance, les historiens continuent à étudier ce personnage complexe.
« George Washington présente un certain nombre de traits contradictoires, raconte Rick Atkinson, historien et auteur d’une trilogie consacrée à la guerre d’indépendance américaine, “The War for America”. Il n’est pas un général particulièrement doué. Il perd beaucoup de batailles qu’il n’aurait pas dû perdre. Il a un tempérament colérique, et il peut être extrêmement susceptible et jaloux de sa réputation. Mais il possède aussi un certain nombre de qualités hors du commun. Notamment celle de se consacrer à une idée qui le dépasse, celle de l’indépendance, et de croire en sa mission, d’abord en tant que général commandant en chef, puis en tant que président. ll sait mettre de côté son intérêt personnel, pas entièrement, mais en grande partie, pour le bien général. Il possède également la qualité que Napoléon chérissait le plus chez ses généraux : la chance : les balles le manquent de peu, des brouillards providentiels lui permettent de s’échapper, ses ennemis font des erreurs énormes. »
Mais ce qui le distingue le plus des autres grands capitaines de l’histoire est d’être resté tout au long de la guerre subordonnée au Congrès. «Sa reconnaissance du contrôle civil sur l’armée est sans doute l’un des legs les plus importants de George Washington, dit Atkinson. Tout le monde au XVIIIE siècle a en tête l’exemple de Cromwell. Washington choisit une voie différente et continue de prendre ses ordres auprès du Congrès, même si celui-ci devient de plus en plus incompétent à mesure que la guerre avance. »
Une fois la guerre gagnée, comme son modèle romain Cincinnatus, Washington démissionne de son poste de commandant en chef le 23 décembre 1783 et retourne à sa vie privée dans son cher Mount Vernon. Son adversaire, le roi d’angleterre George III aurait eu, peu de temps auparavant, exprimé son incrédulité : «S’il fait cela, alors il est le plus grand homme du monde », aurait-il confié au peintre Benjamin West pendant une séance de pose.
Comme le nombre de lits différents dans lesquels il aurait dormi, la légende de Washington a été tellement augmentée d’épisodes édifiants que l’on a oublié ce que ses décisions ont pu avoir d’extraordinaire à l’époque.
« George Washington n’a jamais eu l’ambition du pouvoir, assure Edward Lengel, historien et auteur de plusieurs livres consacrés au personnage, et ayant aussi dirigé un monumental projet d’étude de son abondante correspondance. Il modelait sa conduite sur celles des héros de la république romaine de l’antiquité. Sa lecture préférée était la pièce de Joseph Addison, Caton, consacrée au héros de la République romaine. Il était venu proposer ses services au Congrès en portant son uniforme parce qu’il savait qu’il pouvait servir son pays au mieux en tant que soldat. Il faut se rappeler que la guerre d’indépendance risquait de se solder par une défaite. Il jouait sa vie en cas d’échec. Mais il savait qu’il avait un rôle central à jouer. »
Le choix de George Washington se révèle le bon. «Il n’a jamais vraiment remporté de grande bataille, mais il sort vainqueur d’une guerre très compliquée, continue Lengel. Il n’était pas un grand tacticien, mais il était un bon stratège. Il comprenait la nature de la guerre d’une manière dont n’était capable aucun de ses contemporains. Les autres “fondateurs”, que ce soit Jefferson, Madison, Hancock, Franklin, étaient des civils qui croyaient que les idéaux suffisaient à remporter la victoire. Washington trouvait ceci absurde. Il restait fidèle à ses idéaux, mais savait aussi que ceux-ci n’allaient pas gagner la guerre à eux seuls. Il tirait sans doute cette lucidité du fait qu’il avait lui-même vécu la guerre d’une manière que personne d’autre n’avait connue. »
Le Congrès avait choisi cet ancien officier de la milice coloniale de Virginie en raison de son expérience dans la guerre de Sept Ans, que les Américains appellent la « guerre des Français et des Indiens ». Pratiquement responsable de l’incident diplomatique qui déclenche le conflit, en laissant massacrer un plénipotentiaire français par ses alliés indiens dans la vallée de l’ohio, Washington est l’un des rares rescapés de la défaite anglaise de la Monongahela en 1755, quand le général britannique Braddock est taillé en pièces par les Français et d’autres Indiens. Vingt ans plus tard, Washington est allié avec les Français contre les Britanniques dont il a porté l’uniforme.
Les récits des campagnes de Washington semblent parfois se résumer à des séries de retraites devant l’ennemi, entrecoupées par des quartiers d’hiver où son armée grelotte en manquant de tout, et ses demandes constantes de ravitaillement au Congrès. Le maintien en campagne de cette armée improvisée est pourtant la clef du succès final de Washington. «Il comprend très tôt que l’existence de son armée est son principal atout et qu’il lui faut avant tout éviter une défaite majeure pour maintenir son existence», explique Lengel. Mais le temps ne joue pas en sa faveur. «Après la guerre du Vietnam, beaucoup d’historiens sont allés jusqu’à comparer Washington à Hô Chi Minh. Les théories en vogue depuis sur les guerres insurrectionnelles ont répandu l’idée qu’il suffit de tenir plus longtemps que l’ennemi pour gagner. Ce n’était pas vrai pour Washington. Il savait que les Britanniques avaient l’avantage et que l’économie américaine ne pourrait pas survivre à une longue guerre. C’est pourquoi il recherchait sans cesse la grande bataille décisive ce qui lui faisait prendre beaucoup de risques. L’occasion avait fini par se présenter à Yorktown, grâce à l’alliance française », poursuit le spécialiste.
La légende de Washington lui a conféré un statut quasi-divin. Mélange d’humilité et d’orgueil parfois ombrageux, lecteur vorace mais largement autodidacte, chef militaire inspirant la confiance à ses troupes mais secrètement tiraillé par le doute, d’apparence imperturbable mais contrôlant avec peine ses colères, le vainqueur de la guerre d’indépendance apparaît comme plus humain et plus complexe. « Il n’était pas un homme parfait, mais il était l’homme de la situation», conclut Edward Lengel.
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