Le P’tit Paul peut-il prendre la roue de l’ogre ?


La Grande Boucle s’élance ce samedi de Barcelone. Tadej Pogacar, ultrafavori, vise un cinquième succès. Bien des espoirs se portent sur le prodige français, Paul Seixas.

3 Jul 2026 - L'Humanité
JEAN-EMMANUEL DUCOIN
Barcelone (Espagne), envoyé spécial.

Soyons réalistes, demandons du rêve… Entre les Ramblas et la Sagrada Familia, d’où sera donné le Grand Départ du contre-la-montre par équipes, ce samedi 4 juillet, le chronicoeur repart pour son 37e Tour avec au coeur et à l’esprit l’idée, diffuse mais bien palpable, d’un début de Vélorution dans le peloton «moderne». D’entrée de jeu, Barcelone peut rallumer le feu, celui incandescent d’un renouveau potentiel peu entrevu ces dernières années. Prenons la mesure du moment. Dans la grande histoire du Tour, à l’émergence de quelque-chose qui titille nos imaginations, il arrive bien sûr que des départs ressemblent à des commencements; d’autres, très rarement, donnent l’impression qu’une époque bascule. Quoi qu’il advienne, cette Grande Boucle appartient à la seconde catégorie. Car Barcelone n’accueille pas seulement la fête du vélo. La cité offre une sorte de supplément d’âme. Entre la Méditerranée, les avenues ouvertes sur le large et les pentes de Montjuïc où s’achèvera le premier effort chronométré, le cyclisme retrouve ce qu’il sait produire lorsqu’il épouse une ville : un récit collectif. La Catalogne, terre de résistance, de culture populaire et d’architecture impossible, nous rappelle déjà que le vélo n’est jamais aussi beau que lorsqu’il dialogue avec les peuples.

LE PANTHÉON DES ILLUSTRES

Et les voilà, nos héros de Juillet! Comme si les trois générations du cyclisme mondial avaient décidé de se donner rendez-vous. D’un côté, Tadej Pogacar, l’ogre slovène insatiable, celui qui attaque comme d’autres respirent, persuadé que la plus belle défense consiste à faire exploser la course pour chasser son cinquième succès et entrer au Panthéon des Illustres (Anquetil, Merckx, Hinault et Indurain). Face à lui, le Danois Jonas Vingegaard, silhouette austère, précision d’horloger, incarnation d’un mode où chaque effort est pesé, calculé, millimétré, triste à chialer. Et puis il y a le troisième homme, qui suscite autant de fantasmes que d’espérances : Paul Seixas. À peine 19 ans, et cette manière précoce en diable de ne jamais demander la permission, de braquer les évidences. On ne l’attendait peut-être pas si tôt au coeur du duel des géants. Lui s’y invite avec une insolence presque coupable. Non pas celle de l’arrogance, mais celle de la jeunesse qui ignore encore les plafonds que les anciens lui assignent. Mais tout a muté.

UN NOUVEL ÉQUILIBRE

Un Français dans son Tour, installé dans toutes les têtes, qui refuse de courir derrière les autres mais avec eux. Pendant des années, durant quarante ans et un certain Bernard Hinault, notre cyclisme a vécu dans la nostalgie rampante, convoquant sans cesse les fantômes de mythes enfouis. Les conversations finissaient toujours par regarder dans le rétroviseur. Cette fois, nos regards convergent droit devant. La bagarre qui s’entame à Barcelone, par un contre-la-montre peut-être plus surprenant qu’il n’y paraît, vaudra bien davantage que les secondes gagnées ou perdues. De fait, cette bagarre inaugurale raconte qu’un nouvel équilibre est en train d’y naître, comme celui entrevu lors de Liège-bastogne-liège. Pogacar et Vingegaard demeurent les deux sommets de leur époque. Leur rivalité continue de structurer le Tour, de lui donner un semblant de dramaturgie. Mais voilà qu’un jeune homme vient troubler l’ordre établi. Non pour remplacer les rois, mais pour les obliger à regarder derrière eux. Plus personne n’en doute en vérité : les deux maîtres sont contraints d’accepter qu’une troisième voix s’élève. Jusqu’où ?

Le Tour adore ces moments où l’histoire s’accélère sans prévenir. Un regard, une attaque, quelques centaines de mètres suffisent parfois à déplacer les lignes. Barcelone a promis un premier affrontement entre les favoris, une espèce de manifeste. Car les organisateurs ont imaginé ce départ comme une entrée spectaculaire, avec ce chrono par équipes suivi de deux, trois, quatre étapes propices à des explications entre les prétendants au général vers les Pyrénées. Dans le vif. Rien ne sera joué. Trois semaines demeureront à parcourir. Le Massif central, le Jura, les Vosges, les Alpes, l’alpe-d’huez, les pièges quotidiens et les blessures invisibles oeuvreront. Les champions se construiront autant dans les moments de faiblesse que dans les démonstrations de puissance. La vraie question est d’ailleurs là : Paul Seixas, sans doute diminué depuis sa chute sur le Tour Auvergne-rhône-alpes, résistera-t-il à cette distance inconnue pour lui ? Prendra-t-il la roue de l’ogre, sinon mieux ? Nous pensons connaître la réponse, sans trop de discussion. Mais qui sait. Avec ce P’tit Paul, le retour de la croyance n’est jamais un sentiment naïf sur ces terres oniriques. Cette croyance porte une définition : de l’audace et un bon coup de pédale. De tout temps, le Tour aime raconter les invariants comme les héritages. Celui d’un royaume légendaire qui ne se transmet pas – mais se conquiert. Alors soyons réalistes… ou pas.

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